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Les Cimes Noires : Un été d’orages en altitude | Saison 2019

by Maxime Daviron

Si haut, l’univers familier de notre quotidien n’est plus qu’une fade réminiscence. Le temps s’efface comme la verticalité des montagnes s’étire, immensément. L’onde sourde du tonnerre plonge lentement au cœur de la roche, soulignée par un silence roi. Les couleurs s’estompent alors que des lueurs diaphanes traversent l’éther bleu baignant les silhouettes colossales des sommets lointains. L’esprit, peu à peu enveloppé dans ce sanctuaire primitif, se dissout à mesure que s’assombrissent les cathédrales des cimes.


Foudre en altitude. Voilà comment je pourrais résumer le plus simplement la quête perpétuelle qui m’anime chaque été depuis maintenant trois ans. Trois mots qui définissent la rencontre de deux fascinations : d’un côté, les orages et la foudre, obsession née il y a près de quatorze ans déjà ; et de l’autre, la haute montagne et ses atmosphères irréelles, qui constituent mon sujet de prédilection pour plusieurs séries, dont “Terres Perdues”, que je définis comme mon travail principal. Et c’est justement cette dernière que je cherche à enrichir et à faire évoluer par le biais de cette nouvelle quête, à tel point qu’elle devrait à terme gagner un second volet, “Nocturne”.

Ce volet, c’est à mon retour du Canada fin 2016, et donc au cours de la saison 2017, qu’il débuta réellement. L’idée n’était certainement pas de partir en quête de sensationnel ou d’un quelconque challenge – bien qu’il s’avère que c’en soit un. Non, le but était de poursuivre la série dans une lignée logique, de la nourrir des atmosphères les plus tourmentées que je connaisse. La tâche était évidemment des plus ardue : l’anticipation des conditions climatiques en milieu montagnard étant déjà complexe à la base, et la “traque” orageuse en elle-même n’étant pas en reste sur cet aspect ; associer les deux m’assurait une bonne dose d’arrachage de cheveux, mais aussi des moments hors du temps, des visions aussi dantesques que mémorables et, à force de persévérance, la réalisation de photographies fantasmées depuis longtemps.


J’ai, plein la tête et l’âme, des germes de visions qui passent et se laissent percevoir, mais ne font que passer. Or il faut les incarner complètement, et cela se produit à l’improviste […] Ce n’est qu’ensuite, une fois que le cœur a reçu l’image dans sa plénitude, que l’on peut passer à l’exécution.

Fiodor Dostoïevski


Le récit contenant de temps en temps un vocabulaire propre à la météorologie et aux orages, un lexique est disponible ici : Lexique | Récit : Les Cimes Noires.


• 10 mai 2019

Avant de gagner la haute altitude, il me faut évoquer les prémices de cette saison. Chaque année, les premières sorties “classiques” sous les orages – c’est à dire en plaine et en voiture – se font aux alentours d’avril. Mais les instabilités plus puissantes se manifestent généralement à partir du début du mois de mai, et 2019 n’y fit pas exception.

Alors qu’une poignée de jours plus tôt je chaussais les crampons dans les montagnes enneigées de l’Ariège, voilà que se profile en plaine la première dégradation orageuse intéressante de l’année. Une situation qui me conduit dans le Volvestre, petit terroir vallonné à cheval entre le centre de la Haute-Garonne et le nord de l’Ariège, dans l’après-midi du 10 mai. En fin de journée, après quelques péripéties et les premières observations électriques de la saison, je m’arrête le long d’une minuscule route perchée sur une colline, face au sud. La cellule que j’ai rattrapé et dont j’attendais le passage me frôle de près, si bien que je dois la photographier depuis l’intérieur de la voiture. Par la fenêtre mi-ouverte, la pluie inonde progressivement le côté passager alors que j’attends que la foudre frappe dans mon cadre… Et soudain le détecteur émet son “bip” caractéristique : un impact vient de s’abattre sur des arbres situés à quelques centaines de mètres.

La cellule s’évacue doucement, le calme revient. L’atmosphère humide commence alors à prendre les couleurs du couchant, et c’est un spectacle rare auquel je me prépare à assister. Arc-en-ciel, mammatus, nuages post-orageux déchiquetés ; la lumière est sculptée, diffractée, reflétée tout autour de moi sur les collines verdoyantes aux faux-airs de Toscane.

Ainsi débutait – dans la plaine bordant les Pyrénées – ce qui allait être ma meilleure saison jusqu’alors dans ma quête des orages d’altitude.


• 2 – 5 juin 2019

Dimanche 2 juin. Je quitte Toulouse en milieu d’après-midi, alors qu’un soleil de plomb écrase la plaine dans l’une des premières vagues de chaleur d’un été qui en connaîtra bien d’autres – dépassant même, en de nombreux endroits, les records répertoriés jusque là. De cette chaleur, et de sa rencontre avec des masses d’air plus froides, vont naître les premiers orages d’altitude de la saison.

La neige printanière étant peu praticable sans un bon regel nocturne – et de surcroît particulièrement instable ces derniers jours – je ne peux accéder à mes abris de prédilection, et me cantonne donc majoritairement aux lieux les plus accessibles.

Pour cette première soirée, je mets le cap vers Gavarnie. Sur la route, depuis le fond de la vallée, je vois bouillonner les premiers congestus, massifs… Arrivé au village, je poursuis jusqu’à un col situé 1000 mètres plus haut, d’où j’accéderais à un petit sommet sur lequel j’avais bivouaqué il y a presque un an jour pour jour. En comparaison à cette précédente année, les conditions sont largement plus estivales, et le déficit de neige de l’hiver se ressent nettement. J’ai souvenir, début juin 2018, de l’un des bivouacs les plus mouvementés que j’ai pu connaître, avec des rafales glaciales excédant les 100 km/h, des températures négatives la nuit, et de larges névés tout autour du sommet décapé par le vent. Mais aujourd’hui, il fait près de 20°c sans la moindre brise, et on ne trouve la neige que nettement plus haut en face nord.

Je mentirais si je disais que ces conditions ne sont pas un peu jouissives, quoi qu’anormales et préoccupantes. En une quinzaine de minutes de marche à peine, je pose mon matériel sur le petit sommet. La lumière est aussi douce que l’air, en cette fin de journée pré-estivale. La convection s’intensifie, à l’est, se régénérant à mesure que les silhouettes des cumulonimbus s’étalent et que les premiers grondements résonnent.

Les premières cellules prennent de l’ampleur, s’éloignant doucement. À l’opposé, le soleil se perd peu à peu derrière les crêtes. De lointains mammatus s’illuminent sous les enclumes d’un orage.

L’heure bleue s’installe doucement. Enfin, ce que j’attendais s’amorce : une nouvelle convection explose au nord, puissante, comme en attestent les pileus – de fins voiles se condensant au-dessus des courants ascendants – qui viennent coiffer le sommet du cumulonimbus naissant.

En quelques minutes, il perce la tropopause et s’étale. Mais étrangement, quelque chose manque : pas un flash, pas un grondement, même diffus. Je commence à désespérer, le placement est parfait, le crépuscule magnifie l’impressionnante colonne bouillonnante qui s’élève inlassablement… Mais les premiers internuageux font finalement leur apparition. Et soudain…

Alors que la cellule s’éloigne et perd peu à peu en intensité, des bases élevées plus proches commencent à manifester une activité électrique dans les couleurs crépusculaires, soulignées par les silhouettes des cimes.

La saison des orages de haute montagne s’ouvre ainsi, relativement plus tôt que les années précédentes. Le lundi suivant, aucune instabilité notable n’est attendue, et c’est sur le mardi que je mise tout, dans les Pyrénées-Atlantiques. Je fais donc route jusqu’à Pau, où je passe la journée et la nuit chez un ami.

• 4 juin 2019

Tôt le matin, je reprends la route. Ma “cible” du jour se trouve proche de la limite entre les Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées. J’y arrive en fin de matinée, après m’être attardé à Laruns, petite ville située au pied de deux cols, dont celui où je viens de m’arrêter – l’autre se situant plus haut, à la frontière franco-espagnole. Je repère les lieux : de superbes sommets karstiques se hissent du sud jusqu’à l’ouest. Un but vient de naître pour cette saison : y voir tomber la foudre.

Le soleil grimpe vers son zénith, faisant fondre les plaques de neige résiduelle sur l’impressionnante face nord du pic de Ger.

Au fil des heures, je scrute les bancs d’altocumulus pré-orageux qui s’amènent doucement de l’ouest. Mais alors que l’après-midi passe, une forte évaporation émane du fond des vallées : peu à peu, une épaisse mer de nuages se constitue, se densifie, et finit par m’envelopper. Je reprend la voiture et monte un peu plus haut pour tenter d’aller voir aux alentours dans une soupe opaque impossible à percer – probablement le brouillard le plus dense qu’il m’ait été donné de voir – mais rien à faire, la brume a tout englouti. Alors que la journée touche bientôt à sa fin et que la convection semble prendre côté espagnol, je ne tergiverse pas trop longtemps : ma seule alternative est de foncer vers la frontière. Vérifiant sur les webcams du col visé, je constate que le ciel y semble encore dégagé. Sans perdre une seconde, je redescend dans le brouillard et bifurque plein sud pour entamer la longue montée vers l’Espagne.

Enfin, aux alentours de 20 h, après moins d’une heure de route, j’atteins la limite de la mer de nuages et émerge au col. Je le connais déjà bien, mais n’y ai encore jamais photographié d’orage. J’effectue donc un repérage précis de chaque point de vue potentiel au sud de la frontière, et attends… Les orientations y sont moins adaptées, mais le positionnement reste idéal.

La journée s’achève alors que la brume arrive aux portes du col…

Finalement, vers 22 h, une cellule pluvieuse assez peu active se manifeste côté espagnol.

Une masse informe de bruine grisâtre recouvre alors le massif, et une activité anarchique me fait manquer un bel impact et quelques internuageux un peu plus lointains. Finalement, la masse s’évacue vers le nord-est, et je scrute sur le radar une toute petite cellule qui ne paie pas de mine, mais qui pourrait devenir intéressante et semble correspondre à mes prévisions initiales. Le temps passe lentement, le potentiel est censé se maintenir jusqu’à une heure du matin, mais je commence alors à douter de mon choix, et de l’espoir porté sur cette minuscule cellule… La frustration s’installe, accentuée par la fatigue et les péripéties causées par le brouillard, épée de Damoclès qui tente encore et encore de passer au-dessus de la crête frontière et de me noyer avec lui, ce qui anéantirait définitivement mes chances.

Mais soudain, peu avant minuit, des flashs tranchent la nuit noire, au sud. D’abord rares, puis de plus en plus fréquents et proches. Je remonte côté français pour voir si l’horizon y est mieux orienté, mais la brume recouvre tout. D’intenses flashs illuminent les nuages et la cime du pic d’Ossau qui en dépasse, suivis de grondements lourds et menaçants…

Je fonce de nouveau au sud de la frontière, me gare sur l’un des points de vue repérés plus tôt, tire le frein à main et déplie le trépied aussi sec. Un impact tombe derrière les sommets le temps que je m’escrime à installer mon matériel. Enfin, tout est prêt. Et là, mon entêtement finit par payer.

Un triple impact ramifié déchire les cimes, deux autres lui succèdent sur la pose suivante, et enfin, un dernier frappe plus proche, m’aveuglant quelques secondes, alors que la pluie commence à m’atteindre.

Il est temps de me barricader dans la voiture. La pluie se fait diluvienne, et j’ai beau tenter de cadrer par la fenêtre, le vent est trop fort, et je suis sous la cellule. La montagne résonne, le sol semblerait presque trembler. Les persistances rétiniennes sont encore imprimées sur mon champ de vision alors que j’observe le maelström de brume, d’eau et de lumière se noyer à l’est et s’éteindre peu à peu…

Ce genre d’images, je les attendais depuis plusieurs années. Plusieurs années à tâtonner, à réapprendre, à analyser chaque situation a posteriori. Alors quand, à 23 h 37, s’abat ce déluge de foudre face à moi, il est facile d’imaginer dans quel état je me trouvais, beuglant à en couvrir le tonnerre.

Quelques grondements se feront entendre plus tard, à l’aurore, ainsi qu’en matinée. Mais malgré mon réveil à chaque occurrence, rien ne daignera en sortir cette fois-ci.

À 9 h, le ciel atteste encore de la tourmente qui a sévit au cours de la nuit.

Après une courte nuit, vers 11 h, il est temps d’entamer la route du retour. C’est la fin de cette première situation orageuse – qui sera loin d’être la dernière. Alors que je redescends le col, de larges flocons de neige sont charriés par le vent avant d’aller fondre sur le bitume, témoignant de la brutale baisse des températures ayant succédé à cette nuit pluvieuse.


• 14 & 15 juin 2019

Galvanisé par les nuits intenses vécues 10 jours plus tôt, j’envisage, le vendredi 14 juin, de partir dans la région des grands canyons pyrénéens, en Espagne. Mais le jour même, les modèles sont hésitants – et par ricochet, moi aussi. Celui que j’estime comme le plus fiable voit une salve nocturne très prometteuse arriver tardivement sur cette région, mais tous les autres restent muets. La journée passe, et je change plusieurs fois d’avis. Ma décision est finalement négative : je ne pars pas. Et puis vers 19 h, voyant l’animation satellite montrer une configuration encourageante au sud, je fais mon sac sur une intuition et entame les 3 h 30 de route qui m’attendent. Les orages sont censés se former peu après minuit…

Côté français, le ciel est grisâtre, maussade. En arrivant dans les Hautes-Pyrénées, un brouillard à couper au couteau enveloppe les vallées, accompagné d’une pluie fine. En grimpant vers le tunnel de Bielsa, je finis par percer le sommet des stratus. Alors que j’attends seul, baigné dans la lueur rouge du feu qui régule la traversée du tunnel, j’observe de petits nuages convectifs s’effilocher au dessus de la crête frontière. L’ambiance est paisible, et j’ai un bon sentiment pour la suite. Le feu passe au vert, je m’enfonce dans le tunnel et en ressors quelques kilomètres plus loin sous un ciel dégagé, ponctué de quelques cumulus et illuminé par une lune presque pleine. Je redescends les lacets de la profonde vallée de Bielsa, et un peu plus tard, vers 23 h 30, je parviens à ma destination.

La température est étonnamment douce, je ne suis pas encore habitué à l’été qui s’installe déjà depuis quelques semaines jusqu’en altitude. Pour l’instant, le calme règne.

Le ciel se charge de congestus au-dessus du massif du Mont Perdu, puis tout autour de moi. Et peu après minuit : bingo. Les premiers flashs éclairent l’ouest. Une ligne de convection s’installe rapidement, tranchée par la lumière lunaire.

Vers 0 h 40, les premiers internuageux, déjà foisonnants, déchirent l’horizon au delà des collines. L’électricité semble omniprésente dans l’atmosphère, et ne demande qu’à sortir…

La première cellule me gagne. Je redescends jusqu’à mon point de vue, face aux canyons. À 1 h du matin, je m’installe tant bien que mal à l’abri, et l’orage arrive sur moi. Les ambiances sont presque inquiétantes autour des cimes.

La pluie s’évacue peu à peu alors qu’une nouvelle cellule, très légèrement plus à l’est, s’approche doucement…

Là, au dessus des gorges qui s’étendent vers le nord-est, un véritable déchaînement frénétique se déploie durant près d’un quart d’heure. Rarement j’aurais vu un tel grouillement d’éclairs internuageux et de foudre mêlés se déployer face à moi. Les falaises calcaires reflètent une lumière bleue violacée alors que les silhouettes découpées des reliefs se figent, comme aussi stupéfaites que moi. Le tonnerre résonne en continu.

Doucement, l’orage s’évacue vers les sommets entourant le Mont Perdu, avant de s’éteindre peu à peu au delà du versant français. Enfin, une dernière ligne perdure à l’est, plus lointaine, avant de disparaître également vers 2 h 45.

Une nouvelle fois, j’aurais finalement bien fait de suivre mon intuition, il s’en est fallu d’un cheveux pour que je manque cette déferlante nocturne.

Au matin, après une très courte nuit, l’aube post-orageuse fait naître des brumes et des jeux de clair-obscur dans la vallée. Un spectacle qui va devenir familier au cours de l’été…


• 19 – 21 juin 2019.

Cette nouvelle configuration se révèle être très sensiblement la même que la précédente, à tel point que je termine exactement au même endroit, le mercredi 19 juin, pour y passer deux nuits.

Arrivé dans la soirée, je contemple le soleil se coucher, puis la lune se lever. Les heures passent et les ombres défilent sur les parois du canyon. Un peu avant 1 h, une petite cellule se manifeste au sud… Quelques flashs, de discrets internuageux, et puis plus rien. Cette première nuit, le potentiel reste trop faible.

  • 20 juin 2019

Au matin, le plafond nuageux est animé de vagues d’asperatus au-dessus du canyon.

La journée s’écoule lentement, et vers 18 h 30, je décide de partir un plus à l’est, à la rencontre d’orages naissants.

Mais là encore, malgré une énergie plus conséquente et une activité soutenue au cœur du nuage, rien de photogénique ne s’en dégage, en dehors de rayons anticrépusculaires tardifs.

Je retourne donc sur mon point de vue initial. Les montagnes se perdent dans un bleu dense, et les premières averses enveloppent le Mont Perdu peu après 22 h.

C’est finalement, entre 23 h 30 et 1 h du matin que des cellules très actives défilent sur le massif. Malheureusement cette fois-ci, l’activité n’est pratiquement qu’intranuageuse. Je devrais encore attendre, pour avoir mon impact de foudre au cœur du canyon.

Malgré cette nuit décevante, l’aube post-orageuse est, comme toujours, superbement embrumée. Je remets le cap sur Toulouse, plus ou moins bredouille, mais en profitant de l’atmosphère encore chargée d’humidité.


• 25 juin 2019 | “Sous la montagne”

À la fin du mois de juin, une première canicule s’étale sur la France. La chaleur intense et une période d’accalmie dans l’instabilité nous poussent à trouver refuge quelques jours dans l’ouest des montagnes, au cœur des Pyrénées-Atlantiques. L’occasion d’explorer de nouveaux types de lieux. En l’occurrence, c’est sous la montagne que nous allons rechercher la fraîcheur, dans un réseau de grottes que nous parcourons sur plusieurs centaines de mètres, dans une obscurité totale.

Ici, les sons de l’eau se dévoilent dans une infinie variété de nuances. Rivières souterraines, gouttes suspendues aux stalactites, cascades tombant de la voûte ; une symphonie réverbérée par les dimensions impressionnantes de la cavité. Cette brève incursion dans un univers qui m’est encore presque inconnu m’évoque Jules Verne, et m’inspire quelques images à l’atmosphère bien éloignée de celles que je côtoie depuis le début de la saison orageuse.

• 1 – 3 Juillet 2019

Cette pause à l’écart des orages est de courte durée. Moins d’une semaine plus tard, me voilà reparti pour quelques jours, de nouveau dans l’ouest de la chaîne.

Quand je parviens au col où, un mois plus tôt, j’assistais à un déluge de foudre peu avant minuit ; mon espoir pour la soirée est plutôt mitigé. Le potentiel n’est pas encore très important, mais parfois des situations timides peuvent émerger les surprises les plus impressionnantes. Pour le moment, je profite de la quiétude d’un crépuscule coloré.

Tandis que la nappe de brume évolue en respirations successives, de lointains flashs apparaissent au sud-ouest. Observation agréable, mais dont il ne résultera rien de plus.

Ces cellules s’éteignent rapidement, et ne subsistent alors que des orages distants, probablement 200 km au nord-ouest, que je distingue par l’ouverture de la vallée d’Ossau d’où remonte doucement le brouillard. Alors que j’explore les environs à la recherche d’un endroit idéal pour passer la nuit, la lisière de la masse de vapeur me frôle périodiquement, sous un ciel étoilé, vierge de toute pollution lumineuse.

  • 2 juillet 2019

Au matin, la brume s’est retirée et le soleil inonde la montagne. Je quitte la fraîcheur de l’altitude pour aller trouver, au sud puis à l’est, la chaleur du piémont espagnol. Une fois n’est pas coutume, je rejoins la région des canyons et trouve au bord d’une rivière une petite plage à l’abri des des falaises, au bord de laquelle je peux attendre la mise en place des premières lignes de convection.

Quand je remonte les gorges en direction des hauteurs, je découvre le fond d’un canyon karstique si profond qu’il est parfois percé de grottes et de cavités ornées de stalactites. Une végétation luxuriante recouvre les alentours de la rivière qui y serpente, et un coup d’œil vers le haut dévoile d’immenses falaises captant la lumière du soir, et dont les sommets culminent à près de 3000 mètres d’altitude. L’ambiance de cet environnement n’est pas sans évoquer certaines régions tropicales d’Asie.

Un peu plus tard, une fois regagnées les hauteurs, je contemple les gorges enveloppées d’une lumière dorée. La route que je viens d’emprunter serpente, insoupçonnée, dans les profondeurs du canyon, bien en-dessous des limites que l’on entrevoit.

Vers 21 h, les premiers congestus éclosent. Mais il manque un ingrédient, et le tonnerre n’arrive pas. Jusqu’à la tombée de la nuit, j’observe de potentielles cellules s’élever de l’horizon nord puis s’affaisser, et seul un lointain cumulonimbus déploie quelques flashs au sud, dans la plaine de Huesca. Une cellule coiffée de pileus née au-dessus du massif des Posets me donne brièvement de l’espoir, mais une fois encore rien n’en résultera, les forçages et l’instabilité faisant défaut.

C’est finalement vers 1 h 30, alors que je comptais dormir, qu’apparaît dans la nuit une cellule timide, sous les étoiles.

Mais elle s’éteint elle aussi rapidement, et la nuit s’écoule sans autre perturbation.

• 3 juillet 2019

La fatigue, les échecs et les kilomètres accumulés commencent à me miner le moral, mais ce jour constitue ma dernière chance d’observer la foudre au cours de ce road trip. Le plan est de se focaliser sur une dégradation orographique diurne classique en milieu d’après-midi, de nouveau dans l’extrême est des Pyrénées-Atlantiques. Je laisse derrière moi des silhouettes familières, et reprends la même route que deux jours auparavant à travers les montagnes jaunies par les genêts en fleurs.

Je me dirige sur une zone qui jusque là se retrouvait systématiquement dans un épais brouillard à chaque situation instable, mais qui semble aujourd’hui à l’abri de cette éventualité. Voilà plus d’un mois que je rêve de voir tomber la foudre sur les imposants sommets karstiques qui y dominent une profonde vallée au sud, immenses falaises aux textures semblables à du bois pétrifié.

J’arrive finalement au col peu après midi. Le ciel est déjà chargé de cumulonimbus grondants sur les crêtes, et je commence à poser mon matériel. Ma cellule de déclenchement (détecteur pour la foudre diurne) étant vieille de dix ans, j’ai dû changer le câble la connectant à l’appareil à plusieurs reprises (la partie fragile étant l’embout). Hors, le dernier changement est très récent, puisqu’il n’a que quelques jours. Mon erreur est d’avoir acheté un câble premier prix, à l’embout manifestement très sensible, comme je vais l’apprendre à mes dépends.

La première cellule orageuse s’évacue, sans avoir daigné foudroyer les cimes. C’est à ce moment là que je me rends compte que le détecteur ne déclenche plus, alors qu’il fonctionnait jusqu’à présent. Je me dis qu’une soudure à dû lâcher malgré mes précautions pour que ça n’arrive pas, et j’ouvre le boitier tant bien que mal avec mon vieux couteau suisse : les soudures sont impeccables. Le problème, je l’identifie rapidement en regardant à l’intérieur de l’embout du câble : les “picots” censés faire la connexion et normalement protégés dans des gaines en plastique sont en roue libre, et deux d’entre eux se sont pliées inexplicablement… Quoi qu’il en soit il est impossible d’y remédier.

Mon moral déjà bas ne s’arrange pas, et j’ai deux options : soit trouver une solution, soit rentrer chez moi pour ne pas assister à ce que je pourrais manquer… Hors de question de rentrer. Je tente donc quelque chose : sacrifier ma télécommande filaire pour relier son embout au câble du détecteur. Preuve de la différence de qualité, ma vieille télécommande date de 2009 et est toujours intacte. Je coupe les deux câbles, dénude la gaine plastique et identifie les fils en démontant la télécommande. Évidemment, ils n’ont pas la même couleur que les anciens. Je fais donc les équivalences avec ceux du détecteur, dénude les minuscules fils non sans difficulté avec mon affreux couteau émoussé qui arrache le cuivre en même temps que le plastique ; mais finis par y parvenir. Je relie les fils en les entortillant et les isole avec du scotch afin qu’ils ne court-circuitent pas le dispositif. J’enroule le tout avec la languette adhésive d’un paquet de mouchoir, et le solidifie avec un bout de ficelle qui traînait. Le résultat de ce bricolage improvisé avec le “matériel” disponible est terriblement moche, mais fonctionne parfaitement ! Et heureusement, car avec le temps qu’il m’a pris, une nouvelle cellule commence à tonner au delà des sommets que je convoite…

Aussitôt le montage fini, je file donc me placer à un point de vue adapté, installe le matériel et allume le détecteur.

La scène est magnifique, et j’en fais quelques images telles quelles tant le ciel noir qui enveloppe peu à peu la montagne et la subtile lumière qui souligne ses falaises sont à eux seuls suffisants pour constituer une photographie intéressante. C’est justement la condition essentielle pour ce que je veux faire avec les orages d’altitude : des images qui marcheraient dans l’absolu même sans foudre en terme de composition pure – bien que paradoxalement celle-ci soit évidemment pensée pour lui laisser de la place, et en faire le sujet principal.

Les flashs se succèdent, le tonnerre roule, et soudain… La foudre tombe. Puissante, à en juger par l’éclatement des roches qu’elle provoque, perceptible d’après le flash orange qui se dégage de son point d’impact.

Encore une fois, c’est une image qui me hantait, que j’espérais depuis les premières dégradations du début du mois de juin, quand j’étais venu repérer les lieux.


Quand la foudre imprime sur ma rétine sa persistance fulgurante, mes veines s’emplissent d’un cocktail d’émotions indéfinissables et la nuit se fige. Le monde extérieur cesse d’exister, et ne subsiste que le vestige d’une conscience flottant dans l’obscurité. Un état de contemplation exacerbé submerge chacun de mes sens, tous irrésistiblement fixés sur le spectacle hypnotique qui se joue par saccades. Je m’efface peu à peu, et ne demeurent plus que ces visions aveuglantes et le rugissement du tonnerre dans la noirceur nocturne.


• 8 & 9 juillet 2019

À peine rentré à Toulouse, voilà qu’une nouvelle dégradation se profile, mais a priori surtout en plaine, en fin d’après-midi. Je m’équipe donc sommairement et pars dans la campagne haute-garonnaise pour attendre ces orages. C’est finalement une structure à tendance supercellulaire qui émerge, avant de s’affaisser sur elle-même. À ce moment-là, je me positionne en marge des précipitations et tente de réaliser quelques images “classiques” ; mais les choses restent timides : arc-en-ciel peu saturé, foudre noyée dans le rideau de pluie… Malgré tout, une atmosphère familière.

Je suis cette cellule sur quelques dizaines de kilomètres, mais l’activité électrique y reste principalement intranuageuse. C’est là, dans les champs de tournesols détrempés et baignés d’une lumière chaude, que je décide de regarder les modèles de nouveau. Une fois n’est pas coutume, presque tous ignorent l’éventualité d’une dégradation nocturne dans les Pyrénées, à l’exception d’un seul, toujours le même. Épluchant les cartes les unes après les autres à la recherche des facteurs pouvant nourrir ma décision, j’hésite… Je n’ai rien à manger, pas grand chose à boire, seulement mon matériel et les vêtements que j’ai sur le dos. Mais le temps passe, et les indices que je décèle me semblent favorables : je décide donc de remettre une fois encore le cap sur l’Aragon et ses canyons. Cette fois sera peut-être la bonne pour que la foudre frappe là où je l’espère. Mais il est tard, 20 h 30, alors que je fais ce choix, et j’ai 2 h 30 de route devant moi. Les hostilités devraient démarrer dés mon arrivée sur place.

Une fois encore, je remonte toute la vallée d’Aure en direction du tunnel de Bielsa. C’est là que j’aperçois l’écriture orange d’un panneau lumineux signalant : “Tunnel de Bielsa : travaux, fermeture 22 h – 6 h”. Un vent de panique se soulève en moi. Il est déjà bien tard, et je ne vois pas comment je pourrais y être avant cette échéance. Tant pis, je tente le tout pour le tout, pensant aux excuses que je pourrais donner pour passer si je tombais sur les ouvriers à la fermeture, et appuie sur l’accélérateur. Pour ajouter de la tension au stress, le ciel s’est chargé de nuages convectifs tourmentés d’un bleu profond, et de puissants flashs ponctuent le crépuscule alors que j’enchaîne les épingles à cheveux. Par chance, il s’agit probablement de la route que je connais le mieux de toute la chaîne, et j’arrive à gagner du temps. En arrivant dans le vallon final menant au tunnel, je me retrouve sous les cumulonimbus balbutiants où naissent les éclairs que je perçois depuis une vingtaine de minutes. Enfin, l’entrée du tunnel se dévoile : miracle ! Elle est encore ouverte, malgré l’horaire légèrement dépassée, et le feu est au vert. Je m’y engouffre sans perdre un instant, et débouche quelques minutes plus tard en Espagne. Ouf. Il ne me reste qu’à poursuivre ma route sans ralentir l’allure, et filer jusqu’aux canyons. Déjà, alors que j’atteins la vallée du comté de Sobrarbe, de lointains flashs me signalent qu’il ne faut définitivement pas traîner. J’emprunte une fois encore l’abominable petite route criblée de cratères, de rochers éboulés, et de toute la faune sauvage imaginable ainsi que du troupeau de chèvre qui y a élu domicile et dort à même l’asphalte esquinté, au détour d’un virage. Enfin, j’approche de ma destination. Comme prévu, les hostilités commencent.

À l’ouest, un superbe plafond nuageux chaotique se dévoile à chaque éclair. Il est temps d’aller se mettre en place, et de se préparer à quelque chose de puissant.

Il se trame des choses en haute montagne que l’on ne peut que soupçonner quand on aperçoit depuis la plaine de lointaines lueurs erratiques illuminer les cimes. Cette fois encore, l’activité électrique est continue, lors de l’approche du front. Et puis, en arrivant sur le massif du Mont Perdu, l’orage calme son hystérie intranuageuse pour la muer en foudre et en éclairs rampants. Alors que la pluie me gagne, une lutte permanente commence pour parvenir à capter la scène : diaphragme fermé jusqu’à F16, les images sortent noires si rien ne se produit durant la pose de 30 secondes, et j’essuie donc la lentille du 20mm deux fois par pose pour essayer de ne pas laisser trop de gouttes s’y accumuler. Mais dans cette atmosphère saturée d’eau, la lumière diffractée est aveuglante, et quand un flash se produit, je dois attendre quelques secondes pour que la persistance rétinienne s’estompe et que je puisse de nouveau comprendre ce que je vois. Le spectacle défile ainsi du sud-ouest vers le nord-est, et arrive enfin sur le canyon. De longs rubans traversent le ciel, la foudre frappe les balcons inférieurs du massif du Monte Perdido.

Un déluge succède rapidement à une pluie déjà forte, et la prise de vue devient difficile. J’arrive tout de même encore à capter la foudre dans le canyon, dans une ambiance des plus humides tant à l’image que sur la lentille…

Le plus gros est passé. Vers 2 h du matin, une dernière cellule vient lâcher quelques spiders (éclairs rampants) plus à l’ouest avant de s’éteindre, achevant ainsi une nouvelle nuit surréaliste en Aragon.

Au matin, les habituelles brumes post-orageuses ont envahi les canyons. L’atmosphère est encore humide, le sol détrempé. Il n’y aura pas d’autres dégradations dans les jours à venir, je peux donc amorcer mon retour au nord de la chaîne.


• 17 & 18 juillet 2019

Cela faisait plusieurs années que j’avais dans ma liste de sommets à faire le méconnu pic de Hourgade, juché dans la mince frange du massif pyrénéen que constitue la pointe sud de la Haute-Garonne. Avec à peine moins de 3000 mètres d’altitude, il se hisse au milieu d’un secteur isolé, à tel point que ni à la montée ni à la redescente nous ne croiserons qui que ce soit, fait rarissime en plein milieu du mois de juillet. Il faut dire qu’il se mérite, ce pic. Plus de 1650 mètres de dénivelé cumulé, un sentier souvent peu évident, particulièrement raide, et comportant divers passages un peu plus délicats, comme une petite barre rocheuse ou un couloir bien croulant, sans oublier la superbe crête finale. Partis tard avec Matthieu Krieger, il nous faudra 5 h 30 pour y parvenir, aux alentours de 20 h. Comme prévu, les nuages sont au rendez-vous depuis le début, et nous avons effectué la majeure partie de l’ascension dans une brume intermittente. Alors, quand nous sortons de la cheminée finale pour prendre pied sur l’arête, nous émergeons à la limite de la “surface” de la mer de nuages.

Arrivés en haut, jetant enfin nos sacs, nous contemplons tout autour de nous un enchevêtrement brumeux s’animer, descendre et remonter en marées, avant de finalement se stabiliser peu à peu en dessous de nous. Avec la lumière rasante, un phénomène familier de la haute montagne se produit : un magnifique spectre de Brocken doublé d’une “gloire”, en clair la projection des ombres du sommet et de moi-même dans les nuages proches, auréolées d’un anneau irisé par la réfraction.

La soirée passe à contempler l’océan de nuages s’étaler à perte de vue, ponctué d’îlots montagneux…

Le sommet – n’étant qu’une mince crête terminant sur une éminence d’à peine quelques mètres de large – n’est pas censé offrir la possibilité d’y bivouaquer. Il nous faut donc trouver un recoin vaguement idéal quelques mètres en contrebas et l’aplanir plus ou moins à l’aide de grosses pierres plates empilées sommairement. Les tapis de sol et les matelas gonflables en font finalement quelque chose d’étonnamment correct.

La nuit tombe et la lune se lève, illuminant les cimes et les nuages convectifs qui sont cette fois censés rester au stade non-orageux, sans quoi un tel bivouac n’aurait jamais été envisageable.

À l’aube, “l’océan” est toujours là en-dessous de nous, comme immobile.

Malgré la période estivale, les températures sont descendues bien bas cette nuit, et, en dépit de notre équipement, nous attendons impatiemment que le soleil réapparaisse alors que nous contemplons les lointaines couleurs qu’il génère.

Cette parenthèse non-orageuse est bienvenue, m’offrant un peu de répit – quoi que clairement pas de repos physique. La descente est longue, et nous retournons rapidement dans le brouillard. Quelques heures plus tard, nous parvenons enfin à la voiture, et si nous n’avons pas traîné c’est pour une raison moins poétique que celle qui nous a fait monter au sommet : le tour de France doit passer exactement sur ce col dans très peu de temps. Les camping-cars se sont amassés sur les bas-côtés, une foule bigarrée s’étale le long des routes. Par vraiment le genre montagnard. Nous filons sans faire de pause pour accéder à la vallée d’Aure – Luchon étant inaccessible – et fuir ce raz-de-marée humain qui laissera malheureusement bien des traces après son départ.


• 26 & 27 juillet 2019

La reprise de l’instabilité intervient finalement le 26 juillet. J’emmène cette fois mon ami Renaud Fourcade en direction de l’un de mes abris de prédilection pour les orages d’altitude, une petite grotte perchée à 2800 mètres sous la falaise de la crête frontière, au centre des Hautes-Pyrénées. Une salve plus ou moins intéressante est censée se produire le soir, et certains modèles en anticipent une seconde, tard dans la nuit, à laquelle je crois moins.

L’ascension est un parfait remake d’une autre réalisée exactement au même endroit, presque exactement un an plus tôt : partis un peu tard, nous approchons la brèche de Roland sous une averse de grêle pré-frontale. En y arrivant, je découvre le versant espagnol et le canyon d’Ordesa sous les rideaux de pluie, dans une atmosphère sombre et délavée.

Fidèles à leur poste, les chocards à bec jaune planent silencieusement dans le brouillard qui enveloppe les falaises. Hormis le vent qui souffle, la montagne reste – pour l’instant – silencieuse.

Le soir venu, avant le coucher du soleil, le premier front orageux s’avance lentement vers nous.

Les coups de foudre sont rares, le tonnerre reste discret, mais alors que la cellule avance, deux impacts frappent aléatoirement assez proche. Un premier à moins d’un kilomètre légèrement sur notre droite, sur le versant espagnol, et le second à trois ou quatre cent mètres à notre gauche, sur la falaise qui marque la crête frontière. Ce dernier est dantesque, et le tonnerre se décompose dans tous les timbres qu’il est capable d’offrir ; mais malheureusement étant impossible à anticiper, je n’en garderai qu’une image mentale.

Le front progresse sur nous et s’évacue rapidement par le nord, alors que nous avons regagné notre grotte, à moins de deux minutes de l’abri où nous nous trouvions jusque-là. Là aussi comme un an auparavant, la lumière du soleil succède à la pluie, créant un vif arc-en-ciel dans le cirque de Gavarnie avant que les couleurs ne défilent jusqu’au crépuscule.

La brume nous immerge régulièrement alors que la nuit tombe, et je suis particulièrement dubitatif – à en juger par le manque manifeste d’énergie – quant à une éventuelle salve nocturne, mais qui sait.

La soirée passe, nous gagnons nos sacs de couchage. Les heures défilent, la nuit est froide à cause de l’humidité du brouillard. Après une période de sommeil indéterminée, j’ouvre les yeux sur l’entrée de la grotte. Un flash. Puis deux. Lointains, à demi masqués par la brume, diffus et difficiles à localiser. Un troisième, puis un quatrième… J’ai toujours de gros doutes, mais je me lève pour voir ce qui peut en sortir. Manifestement, la cellule est derrière nous, de l’autre côté de la crête. Je regarde l’heure : alors que je pensais qu’il était à peine 1 h ou 2 h du matin, il est en fait 5 h passée. La seconde salve semble finalement se mettre en place.

Le tonnerre commence à se faire entendre, les flashs se rapprochent. Renaud se réveille, et nous attendons. Petit à petit, l’orage s’intensifie en s’approchant. Enfin, la brume s’ouvre…

Le spectacle qui suit est aussi intense que d’habitude, on ne peut pas vraiment s’habituer à la puissance qu’il dégage – ni même tenter de la décrire. La foudre frappe la crête frontière, le tonnerre résonne et se déforme, chaque flash nous aveugle momentanément à cause de l’humidité omniprésente, du déluge qui s’abat de plus en plus fort. Soudain, à ma droite, à quelques petites centaines de mètres, un impact frappe le cirque. Ma vision passe instantanément au violet, et je n’y vois plus rien pendant quelques secondes, avant que la persistance rétinienne ne s’imprime. Le fracas simultané nous assourdi, et il est difficile de ne pas s’extasier avec un enthousiasme presque intimidé à chaque occurrence semblable.

Et finalement, droit devant nous, le ciel se déchire de nouveau.

Pour attester de la violence lumineuse de l’éclair, il faut savoir qu’à ce moment là mon diaphragme est fermé à F20, record personnel absolu. Pour résumer grossièrement pour ceux à qui cette notion ne parlerait pas trop, l’un des intérêts du diaphragme est notamment de gérer l’exposition : plus on le ferme, plus on empêche la lumière de rentrer. Habituellement sur un orage nocturne, cette valeur oscille entre F5 et F11, rarement plus dans le cas d’orages proches ou très pluvieux. Si bien que F20 est proche du maximum possible sur cet objectif.

L’orage s’éloigne rapidement, laissant derrière lui une quantité d’eau impressionnante. Nous retournons finir notre nuit.

Au matin, le soleil fait une apparition éphémère et furtive avant de laisser place aux précipitations de nouveau.

il nous faut quitter notre abri pour effectuer la majeure partie de la descente sous une pluie glaçante, dont notre équipement nous protège heureusement. Quand nous arrivons en-dessous d’elle, la face nord du Taillon nous apparaît, détrempée et baignée d’une lumière filtrant à travers le ciel gris, comme un magma de pétrole figé.


En cette toute fin de juillet, j’allais enfin quitter Toulouse pour m’installer plus près des montagnes, toujours en Haute-Garonne, mais sur une position “stratégique” à moins de vingt minutes du Gers et une demi-heure de l’Ariège et des Hautes-Pyrénées, me rapprochant ainsi d’au moins une heure et demi de route des montagnes par rapport à Toulouse, peu importe dans quelle région de la chaîne. Un gain de temps n’incluant pas les inlassables bouchons du périphérique, les vingt minutes de marche qu’il me fallait pour rejoindre ma voiture, ou encore les interminables errances nécessaires pour trouver une place où me garer à chaque retour de chasse à l’orage.

“Chasse à l’orage”. Un terme censé représenter cette activité, mais que j’apprécie finalement assez peu : dénué d’une humilité pourtant primordiale, il faut avouer qu’il ne pourrait pas être plus éloigné de la réalité des choses. Si le terme “traque” – qui lui est parfois préféré – est déjà plus fidèle à la pratique, il reste toutefois imparfait.

On ne “chasse” pas un orage, et, évidemment, c’est en fait souvent l’inverse qui se passe. On ne le “traque” pas non plus au sens où il faudrait le débusquer, terré dans un trou. Non. Longuement, on l’étudie, on l’observe sur le terrain durant des années, apprenant ainsi à connaître et comprendre ses comportements erratiques tout en ayant aucune influence possible sur lui. On l’anticipe, on se place pour être positionné au mieux quand il se formera ou s’approchera. On le précède, on tente de le suivre, le rattraper ou l’intercepter – là encore, un mot bancal. Et dans mon cas particulier pour la haute montagne, il faut tout réapprendre, et cela implique des connaissances autres que la météorologie seule, des connaissances, une expérience et surtout une discipline rigoureuse. Le rapport à l’orage est ainsi plus proche de la fascination qu’un biologiste pourrait avoir pour le vivant, plutôt que l’exact inverse.

Ces sujets, j’ai justement eu l’occasion d’en discuter plus en profondeur en novembre 2019 avec Christophe Asselin dans un podcast initié par ce dernier et disponible ici :
6000 de CAPE : La Montagne.

Ces montagnes, j’allais désormais pouvoir les observer tous les jours depuis chez moi. Le lieu que nous avions choisi ayant pour atout majeur une vue dégagée sur presque toute la chaîne pyrénéenne : Montcalm, Valier, Aneto et Maladeta, pic du Midi, Néouvielle… Si bien qu’il constitue même en soit un lieu parfait d’où photographier les orages de plaine.

Quand, au matin du 3 août, j’ouvre les volets de la maison pour la toute première fois, une montgolfière plane au-dessus de la campagne baignée de lumière, et les sommets ariégeois trônent à l’horizon. Contemplation quotidienne encore aujourd’hui dénuée de toute lassitude.


• Nuit du 6 au 7 août 2019

Depuis un tel “camp de base”, je vais pouvoir graviter facilement dans la campagne du Gers, où a lieu la majeure partie des orages de plaine en flux de sud-ouest dans la région proche. Et je ne vais pas tarder à m’y essayer, car trois jours à peine après avoir découvert ce panorama matinal, une nuit électrique intense se prépare. Un peu avant le coucher du soleil, je savoure pour la première fois depuis bien longtemps le plaisir de pouvoir charger la voiture et partir de chez moi en un clin d’œil, et me dirige au nord, cap sur le centre du Gers. Un département que j’aime à qualifier comme un “petit Iowa français”, tant sa ruralité et sa topographie me rappellent, dans une certaine mesure, l’état américain aux portes des Grandes Plaines.

À cela s’ajoute le fait que je ne le parcours pratiquement que pour deux raisons : soit pour le traverser, soit pour les orages – et c’est sans surprise la seconde option qui l’emporte haut la main. En roulant au crépuscule, dans cette grisante atmosphère pré-orageuse au cœur de l’été, je me remémore bien des après-midi passés dans les champs, à attendre dans une chaleur lourde, bercé par le chant des grillons. C’est peut-être aussi ça qui m’évoque les Grandes Plaines.

Après avoir fait du repérage sur plusieurs lieux préalablement dénichés sur Google Earth, je m’installe sur l’un d’eux aux alentours de 22 h 30, choisi en particulier pour les cultures de tournesols qui y recouvrent les collines. Car il est une image qui me trotte dans la tête depuis le début de la saison, simple dans son principe : de la foudre nocturne proche, au-dessus d’une étendue de ces hautes fleurs jaunes vif. Non pas pour l’originalité d’une telle composition, mais pour deux raisons. D’une part, pour son aspect purement esthétique, évocateur d’une campagne “fantasmée”, retrouvée notamment dans les œuvres de nombreux impressionnistes. D’autre part, surtout, parce que le cas particulier des orages “classiques”, du moins hors de territoires sauvages comme la montagne ou les déserts, me pose un problème : son intérêt photographique limité. Difficile, quand on se retrouve le long d’une route rurale, d’innover grandement en terme de composition ; et souvent, les images qu’on en tire se limitent à “montrer”, sans valeur ajoutée artistique ou graphique. Cela souligne justement que – du moins dans mon cas – cette quête d’orages, peu importe le milieu, est avant tout animée par une fascination pure pour le phénomène qui peut se suffire à elle-même, quand bien même les images que j’en tirerais ne sortiraient pas de mon disque dur.

Songeant à tout ça à la lueur de la lune, je suis tiré de mes pensée quand, vers minuit et demi, les premiers orages naissent au sud-ouest, se multiplient, et défilent vers le nord-est. Rien de transcendant, les choses les plus intéressantes étant à ce moment-là trop au nord. Je finis par remonter un peu plus dans cette direction pour intercepter les cellules suivantes.

Arrivé dans le nord du département, un système multicellulaire très actif est en approche. Comme souvent cependant, l’activité n’y est pratiquement qu’intranuageuse.

Diluvien, ce système n’est pas particulièrement photogénique, et quasiment dénué de foudre. Je décide de revenir à ma position initiale, au milieu de ces fameux tournesols, pour éviter le gros des précipitations et me placer sur la trajectoire d’une nouvelle salve moins massive et potentiellement plus esthétique. La minuscule route qui traverse les champs est pratiquement dénuée de bas-côtés, et je m’embourbe dans l’un d’eux, arrachant un garde boue dans la bataille…

Il est 4 h 30 passée quand le ciel s’anime de nouveau près de moi. Je repère le meilleur emplacement, le long de la route heureusement déserte, et me gare tant bien que mal sur le côté, entre le fossé et l’asphalte, feux de détresse allumés et les yeux sur les deux côtés de la route au cas où quelqu’un se déciderait à passer ici en cette heure tardive – ce qui, sans surprise, ne se produira jamais.

Les précipitations ne s’arrêtant pas réellement – bien qu’assez faibles pour le moment – je dois une fois encore rester dans la voiture, trépied installé sur le siège passager, fenêtre ouverte et habitacle détrempé depuis longtemps déjà. Vers 5 h 30, une cellule plus marquée s’anime au sud-ouest, arrivant droit sur moi.

Les impacts sont noyés, encore rares ; je ne ferme donc pas trop mon diaphragme pour ne pas sous-exposer les seules choses vaguement intéressantes que j’ai eu à me mettre sous la dent jusqu’ici. J’espère que la foudre frappe plus près, un peu plus tard… Mais c’est là qu’un impact ramifié tranche la noirceur nocturne en s’abattant à l’avant des précipitations, à quelques centaines de mètres sur la colline située de l’autre côté du champ. Magnifique, il reste gravé sur ma rétine un long moment. Le tonnerre est violent, décomposé dans toute les hauteurs de sa gamme. Instantanément après la jubilation vient l’inquiétude : le diaphragme est-il trop ouvert, est-ce complètement surexposé ? Heureusement, le Nikon D750 est célèbre pour sa dynamique, et ne faillira pas à cette réputation.

L’image exacte que je n’espérais plus depuis quelques heures vient finalement de s’imprimer sur le capteur de l’appareil : les tournesols inondés d’une lumière en contre-jour, la foudre proche… J’aime particulièrement ces atmosphères nocturnes de la campagne française “profonde”. C’est dans ces ambiances électriques que j’ai réellement forgé ma pratique de la photographie, dans la seconde moitié des années 2000, à une époque où les territoires ruraux où je vivais m’étaient inévitablement imposés comme cadre. Aussi, cette capture est une sorte d’hommage à cette période qui me semble incroyablement lointaine


• Nuit du 11 au 12 août 2019

Si quelques situations instables plus modestes succèdent à cette nuit mouvementée dans le Gers, le 11 août en fin d’après-midi c’est une nouvelle fois vers le nord de l’Espagne que je me dirige. Mais cette fois-ci, c’est la Catalogne que je cible. Parmi les très nombreux lieux que j’ai épinglé sur Google Earth, il en est certains qui avaient attiré mon attention il y a déjà quelques années, et d’autres que j’ai pu repérer au cours de road trips préparatoires en 2018.

Cette nuit du 11 au 12 août s’annonce comme une nouvelle nuit blanche. Incertaine, la situation est complexe à décrypter : les différents modèles ne s’accordent ni sur le positionnement, ni sur la puissance de cette nouvelle dégradation. Après de nouvelles hésitations et un départ tardif, je n’arrive sur les lieux – un petit pic situé dans les contreforts sud des Pyrénées – qu’aux alentours de 22 h 30. J’y suis brièvement rejoint un peu plus tard par Frédéric Couzinier, avec que je discutais depuis le matin de cette situation “quitte ou double” qui s’annonçait, et qui comptait se positionner dans le même secteur que moi. La soirée passe, les nuages enflent et s’évacuent au nord, laissant filtrer la lumière lunaire sur les reliefs rocheux qui nous entourent.

Enfin, vers 1 h 20, les premières cellules illuminent le ciel au sud, en partie voilées par des nuages plus proches. L’horizon se charge de plus en plus, et une vague de brume finit – comme trop souvent cette année – par envahir les lieux, et annihiler nos chances d’y voir quelque chose.

Frédéric décide de partir vers la côte méditerranéenne pour intercepter le gros des cellules qui se forment là-bas, et semblent de toute façon nous délaisser peu à peu. Je descend pour ma part plein sud afin de sortir de la brume et voir ce qu’il en est. Quand j’émerge dans la nuit noire, le monstre se dévoile : l’activité électrique est violente, chargée en spiders et en foudre, et un plafond nuageux chaotique se déploie du sud vers le nord. Le problème, c’est que cette côte très urbanisée ne m’attire pas du tout, pas plus que les alentours trop peuplés de Barcelone. Mais j’ai en revanche une option qui me titille et que je rêve de photographier sous un orage depuis des années : l’étrange silhouette escarpée de la montagne de Montserrat, située en retrait des Pyrénées, à moins d’une heure au sud-est de ma position actuelle. Je fonce alors dans sa direction, cap sur l’un des nombreux points de vue que j’avais noté lors d’un de ces fameux road trip de repérage, en juin 2018. Repérage s’avérant décisif, m’évitant une perte de temps considérable ou un placement trop hasardeux.

Quand j’y parviens enfin, l’orage est loin de s’être calmé, et des trombes d’eaux me forcent à ralentir l’allure durant les dix dernières minutes de routes sinueuses. Enfin, je débouche sur mon point de vue. J’enfile mon poncho, installe le matériel, et entame l’habituel “combat” sous la pluie : photographier – essuyer la lentille entre les poses – photographier – essuyer la lentille – etc. Finalement, cette cellule s’éloigne et le déluge s’arrête. Mais la suivante lui succède de très près, dévoilant la silhouette de Montserrat en ombres chinoises à chaque puissant flash. Des éclairs rampants sortent des nuages, la brume s’élève des forêts environnantes, la pluie s’intensifie légèrement… Il est 4 h 08 quand, comme au ralenti, plusieurs internuageux se déploient de droite à gauche, les uns après les autres, avant qu’un puissant impact ne vienne clore la séquence. Là encore, une image que j’avais en tête depuis longtemps vient de s’imprimer sur mon capteur.

L’orage m’engloutit avant de s’évacuer au nord. Je remonte en direction de la montagne, et la plaine en direction de Barcelone se dévoile, surplombée d’une très puissante cellule ayant apparemment fait des dégâts.

D’autres salves plus timides se succèdent, découpant encore une fois les singulières formes des parois de calcaire enveloppées de brume.

Les nuages vaporeux vont et viennent autour de moi, la nuit s’achève bientôt et la fatigue me gagne. La dernière cellule s’éteint alors que les premières lueurs de l’aube colorent l’est, vers 6 h 20.

Je n’avais pas prévu de finir si loin de chez moi. Malheureusement, devant aller récupérer des amis à l’aéroport de Toulouse dans l’après-midi, je ne peux pas dormir sur place. Je rejoins bientôt les environs urbanisés de Barcelone, faisant le plein dans une zone périphérique avant d’attaquer les presque cinq heures de route qu’il me reste. Le retour sera long, ponctué d’une petite heure de sommeil indispensable. Mais encore une fois, la nuit blanche n’aura pas été vaine.

Le reste du mois d’août sera malheureusement beaucoup plus calme. “Malheureusement” d’un côté, mais “heureusement” de l’autre, car ma stratégie photographique “offensive” cette année s’avère aussi payante qu’épuisante : être sur tous les fronts, systématiquement et autant que possible, faire feu de tout bois jusqu’à l’épuisement de mes ressources physiques, morales, et surtout financières. Août sera donc un mois de repos, en dehors d’une ou deux tentatives plus modestes et moins fructueuses. L’occasion de découvrir mon nouvel environnement et d’y repérer de potentiels spots pour les traques de plaine.


• 31 août 2019

Finalement, c’est depuis mon jardin que je photographie le dernier orage du mois, un monocellulaire isolé et imprévu situé de l’autre côté des Pyrénées, dans le nord de la province espagnole de Huesca. À la gauche de son imposante masse de vapeur, le pic d’Aneto, plus haut sommet des Pyrénées, trône dans la lumière du crépuscule. À chaque fois que je le contemple de loin, je repense à cette ascension hivernale réalisée en 2013. L’appel des cimes, impérieux et irrésistible, résonne encore à cette évocation.


• Nuit du 9 au 10 septembre 2019

Août a touché à sa fin, mais l’été se poursuit en septembre, et si les chances d’observer de l’instabilité en altitude s’amenuisent (quoi que le début du mois ait déjà été très intéressant par le passé), elles sont toujours présentes a minima en plaine. Et pour la nuit de mon anniversaire, c’est sur l’océan Atlantique que se manifeste un front modérément actif, déployant plusieurs décharges positives.


• 12 & 13 septembre 2019

Au milieu du mois de septembre, les premières neiges saupoudrent timidement les cimes. Les ambiances pré-automnales constituent un dernier interlude avant les ultimes salves instables, et un bivouac à la belle étoile s’impose alors dans les montagnes du Couserans. Déjà, les couleurs ont amorcé leur transition. En altitude, l’été s’achève.


• 15 – 21 septembre 2019

La période de mi-août à mi-septembre n’aura finalement été ponctuée que de quelques périodes de timide orographie diurne ou crépusculaire, instabilité souvent inattendue, sinon très difficile à prévoir dans sa localisation. De cette façon, j’aurais peut-être manqué une poignée d’occasions potentiellement intéressantes. Note est prise pour la saison prochaine de ne jamais sous-estimer ces situations.

Des erreurs, je vais encore en commettre quelques unes. Ce 15 septembre, j’entame mon ultime road trip orageux pour me diriger dans un premier temps vers l’ouest de la chaîne, dans les Pyrénées-Atlantiques. Un front doit s’amorcer sur les montagnes avant de partir dans la plaine du gave de Pau en direction du nord-est. Mais ayant eu des obligations, je ne peux partir que trop tard, et j’observe sur la route les premiers rideaux de pluie se former, impuissant.

Quand j’approche de ma destination, la cellule que je visais est arrivée à maturité et descend déjà vers Pau. Je ne saurais jamais si elle a pu être d’un quelconque intérêt photographique, et ne peux qu’être frustré de ne pas m’être débrouillé pour arriver plus tôt – encore une fois, j’ai hésité. Quoi qu’il arrive, le ciel post-orageux et ses lumières me gratifient de toute leur gamme de couleurs dans une atmosphère encore tourmentée.

  • 16 septembre

Au matin, je me dirige vers une forêt dans les vallées en contrebas pour y marcher un peu et réfléchir à la suite. Le soir qui arrive s’annonce peut-être instable, mais les modèles montrent un potentiel plutôt faible.

Après avoir passé la journée à Pau, je remonte avec un ami en direction des cols. L’instabilité ne donnera finalement lieu qu’à un peu de pluie, mais encore une fois à des ambiances vespérales embrasées.

  • 17 septembre

Je quitte Pau pour repartir plus à l’est. Cap cette fois sur la vallée d’Aure, où je me positionne en hauteur dans l’après-midi. J’ai retenu la leçon du mois d’août, et je traque désormais la moindre salve orographique – d’autant plus que ce seront sans aucun doute mes dernières occasions en montagne, si tard dans la saison.

Et je fais bien, car cette fois-ci l’instabilité s’amorce. Vers 17 h, je suis enfin gratifié de mon premier coup de foudre depuis que je suis parti de chez moi.

Mais il ne sortira pas grand chose de plus de ces bases sombres. Ce soir-là, les couleurs du crépuscule ne se dévoilent pas, laissant un bleu profond envelopper les montagnes brumeuses.

  • 18 septembre

N’étant la veille au soir qu’à une heure de route de chez moi, j’y ai fait une brève pause afin de me réapprovisionner. Les jours suivant s’annoncent enfin plus intéressants, en particulier – sans surprise – au sud de la frontière. Je repars donc dans l’après-midi, et parviens quelques péripéties plus tard sur les flancs d’une montagne à la pointe sud de la Haute-Garonne, à quelques kilomètres de l’Espagne. Une première cellule s’évacue déjà, dénuée de foudre mais pourvue d’une activité intranuageuse impressionnante.

À 19 h, deux rideaux de pluie se déploient lentement depuis de hautes bases nuageuses tourmentées en direction de l’Aneto. Je cadre, installe mon détecteur, et réalise quelques images “brutes” tant l’atmosphère est saisissante. Si la scène se suffit à elle-même, je patiente malgré tout dans l’attente de ce pour quoi je suis là… Les cellules progressent lentement dans ma direction, et soudain, un coup de foudre ramifié s’abat sur le lointain pic de la Mine, le long de la crête frontière.

La distance de cet impact se révèle étonnamment comme un réel avantage photographique, ajoutant à l’image une profondeur que je recherche souvent. L’étendue multi-dimensionnelle des montagnes est l’un des aspects les plus complexes à retranscrire fidèlement ; et ici les différents éléments m’y aident grandement : entre la foudre lointaine, les multiples rideaux de pluie, les sommets qui s’étalent du nord au sud, la vallée à mes pieds et le plafond nuageux obscur dominant le tout.

En identifiant le sommet, je me rappelle alors que je l’avais photographié dans un embrasement spectaculaire un matin de juillet 2017.

Quelques éclairs internuageux succèdent à cet impact, dans les lueurs de la fin de journée.

La nuit tombe alors que les précipitations se teintent d’un rouge profond.

Un peu avant une heure du matin se produit quelque chose d’étonnant : des orages situés à plus de 100 km sont pris dans un flux contraire qui les rapproche de moi. Au-delà des forêts, les formes découpées de cumulonimbus illuminés de flashs se dévoilent dans l’obscurité.

  • 19 septembre.

Cap sur l’Espagne. Je ne met pas longtemps à y arriver, puisque à peine redescendu de la montagne, il ne me reste que quelques minutes de route avant d’atteindre la frontière. Après avoir fait le plein d’essence et de provisions, je m’oriente vers un village perché un peu plus au sud pour observer les éventuels signes convectifs cet après-midi.

Face à moi, le massif de la Maladeta se cache dans un ciel gris.

Mais rien d’intéressant n’émergera de cette masse sombre. À 17 h, je m’éloigne donc des hautes montagnes pour rejoindre le piémont sud, via les petites routes sinueuses que j’affectionne tant, traversant l’arrière-pays espagnol par les vallées et gorges cachées du nord.

Une nouvelle fois, le ciel tout entier se pare de rouge pendant que le jour s’achève. Face à moi, le sommet d’el Turbón prends des allures de rocher d’Uluru.

Enfin, à 23h, les choses s’animent un peu. Exactement comme un an auparavant, de puissants flashs illuminent la nuit noire à l’ouest du village perché où je me trouve. Je reprends la route et grimpe vers un point de vue qui semble devenir habituel en cette saison. Une demi-heure plus tard, je découvre que les choses sont moins intenses qu’elles en avaient l’air, cachées derrière les collines : seul un monocellulaire isolé semble se développer près de moi, le reste de l’activité étant située beaucoup plus loin des montagnes, au sud-ouest.

Mais ce monocellulaire n’a pas dit son dernier mot, et me gratifie d’ambiances oniriques tandis que le l’observe depuis cette minuscule route déserte.

  • 20 septembre

La nuit qui vient s’annonce peut-être comme mon ultime chance pour cette saison. Une véritable dégradation devrait avoir lieu plus à l’ouest qu’initialement prévu par les modèles. Tellement à l’ouest qu’elle va peut-être me permettre de réaliser une vieille “tradition” annuelle : photographier un orage depuis le désert des Bardenas. J’en suis à 3 h de route et partir si loin n’était pas prévu, mais il semble que ça en vaille la peine, et je me dois de clôturer cette saison dignement.

J’entame donc ma traversée de l’Aragon – un territoire que je commence à connaître presque mieux que le sud-ouest français – jusqu’à l’est de la Navarre. Dans l’après-midi, je fais halte en marge d’un petit pueblo en quête d’ombre pour y retrouver brièvement Frédéric Couzinier, que j’avais croisé un mois plus tôt en Catalogne, et discuter d’un futur projet commun, dans des territoires beaucoup plus désertiques et lointains que l’Espagne. Nous consultons ensemble une dernière fois les modèles et les cartes en temps réel, et repartons en fin d’après-midi chacun de notre côté. Moins d’une heure plus tard, me voilà sur une piste plus que familière, aux portes du désert d’argile.

Comme toujours, le ciel pré-orageux crée un contraste saisissant avec la clarté vive des reliefs arides. L’air est lourd, le silence règne. Seuls de lointains et diffus grondements se font entendre de la masse sombre qui s’avance du sud.

Le tonnerre gronde plus distinctement. Aux environs de 19 h 30, une structure à l’allure supercellulaire se distingue de l’horizon obscur.

Mais ce caractère supercellulaire disparaît peu à peu pour laisser place à une organisation multicellulaire plus étalée. À 20 h, les premiers impacts de foudre tombent finalement au sud. Le front s’avance, impassible.

À mesure que les cellules approchent, le crépuscule s’assombrit et la foudre frappe de plus en plus anarchiquement. Alors que j’hésite à me concentrer sur l’une ou l’autre des zones les plus électriques, un impact vient me surprendre en s’abattant à ma gauche dans la plaine centrale, à une ou deux centaines de mètres tout au plus de ma position, déclenchant un bref départ de feu dans les hautes herbes.

La nuit tombe alors que la pluie inonde le désert.

Aux alentours de 21 h 20, les premières cellules s’évacuent au nord-est, et les précipitations avec elles. Une nouvelle salve plus électrique commence alors à illuminer le ciel du sud-est des Bardenas.

Sous un ciel déchiqueté, les sommets se découpent en ombres chinoises à chaque flash, alors que la foudre frappe à un rythme de plus en plus soutenu. Le désert a mué son silence en une symphonie de ruissellements, chants de grillons et grondement ininterrompu.

Une heure après son apparition, ce second front me gagne et perd peu à peu en intensité. Un déluge vient une nouvelle fois noyer l’argile imperméable, avant de laisser place à des précipitations plus diffuses. À 23 h 15, une ultime cellule éclot finalement à l’est, dévoilant une base nuageuse torturée.

C’est ainsi que la saison s’achève, une demi-heure avant minuit et à deux jours de l’automne.

Au matin, l’atmosphère est voilée d’une brume humide, alors que les barrancos déversent encore leurs rivières éphémères en direction de la plaine centrale. Une dernière fois, j’entame la rituelle longue route du retour en mettant le cap sur le nord des Pyrénées.


L’épilogue de cette intense saison vint à la fin du mois d’octobre, au cœur d’un massif sauvage des Pyrénées aragonaises. Une tempête dantesque m’obligea à passer près de vingt-quatre heures dans ma tente, dont l’entrée s’écroula momentanément sous l’assaut d’un orage de grêle particulièrement violent mais heureusement bref. À l’aube, je découvris un décor complètement recouvert par la neige. L’hiver allait prendre le relais.

Ces vingt-quatre heures me laissèrent le temps de faire le bilan de l’été.

Sur onze tentatives en montagne, dix virent effectivement des orages se former, et en sept occasions je pu réaliser des images assez intéressantes pour figurer dans ma série ; un ratio finalement très positif. Mais il y eu aussi des erreurs dont il allait falloir tirer les leçons, et de nombreux imprévus qui allaient me permettre de perfectionner mon approche au cours des saisons à venir.

La suite de l’hiver fut donc pleinement consacrée à l’étude théorique tant de la météorologie que de l’influence des montagnes dans tous ses aspects. De longues heures passées à éplucher carte par carte les différents facteurs de plusieurs modèles de prévision, le tout sur chacune des situations orageuses de cet été et des précédents, dans l’idée d’en tirer des indices et des pistes à suivre à l’avenir en les couplant avec les observations du terrain : quelles orientations privilégier, quelles altitudes selon quels contextes et quels versants, quand partir et quand ne rien tenter, à quels signes prêter attention une fois dans la montagne ; et bien d’autres choses encore.

À l’heure où je rédige cet épilogue, le confinement d’une seule journée dans la tente me semble bien dérisoire. Dans un contexte de pandémie, deux mois d’isolement s’achèvent tout juste, s’ouvrant maintenant sur un avenir incertain. La saison 2020 s’annonce bien singulière : pour le moment, la frontière espagnole reste fermée jusqu’au 1er juillet, et ne sera donc franchissable d’ici là que par les crêtes. L’occasion de repenser ma stratégie, et de favoriser l’approche que je préfère : de longs treks en haute altitude, et une immersion totale dans les éléments. Dénicher de nouveau abris est alors indispensable, et la liste des photographies à réaliser s’étire toujours un peu plus chaque jour. La concrétisation de ces images précises, compte tenu des contraintes de l’époque, sera quoi qu’il arrive le programme de la saison à venir.

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