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Maroc : Sur les routes de l’Atlas

by Maxime Daviron

Le 15 mars 2019, nous parvenions à la pointe sud de l’Espagne au cours d’un road trip à travers la péninsule ibérique en compagnie de mon ami Guillaume Dartigue-Peyrou. Sur l’autre rive du détroit de Gibraltar, au-delà d’un mince bras de mer, se dressaient les montagnes d’un autre continent : l’Afrique. Le soir venu, sur une plage de Tarifa, nos regards n’en décrochaient pas. Juste là, à quelques kilomètres à peine, s’ouvraient les étendues du Maroc. Décision était alors prise : nous reviendrions traverser le détroit.

Deux ans plus tard, à l’automne 2021, le tracé de l’itinéraire était fin prêt. Alors que le départ était imminent, une crise diplomatique entre l’Espagne et le Maroc allait fermer les frontières maritimes de ce dernier, nous forçant à attendre de nouveau.

Alors, quand au printemps 2023 tous les feux passent au vert, nous chargeons la voiture de tout le matériel et prenons enfin la route du sud. Le nouveau tracé, comme le précédent, s’articulait essentiellement autour de la vaste chaîne de montagnes de l’Atlas, traversant le pays du nord au sud en culminant à plus de 4000 mètres d’altitude. Nous allions louvoyer de Tanger à Fès, du Haut Atlas à l’extrémité ouest du Sahara, avant de revenir explorer les montagnes, et d’enfin remonter vers le détroit en longeant la côte Atlantique – non sans quelques détours imprévus, propres à ces voyages où l’improvisation reste essentielle.

Nous nous apprêtions alors à découvrir un territoire d’une diversité géographique insoupçonnée et d’une richesse culturelle rare, à une période où le vert des cultures se mêle aux infinies nuances d’ocre et de rouge du calcaire et de l’argile qui façonnent les montagnes. Vallées perdues, plateaux couverts d’arbres centenaires, gorges vertigineuses – des territoires sauvages et seulement traversés par une poignée de routes, mais paradoxalement presque toujours habités de présences humaines : villages Berbères, bergers solitaires et fermes isolées s’y disséminent depuis des millénaires dès que la présence de l’eau le permet. Un lien tel que l’Atlas et son peuple – les Amazighs – semblent indissociables, l’un sculptant le paysage ou les coutumes de l’autre.

• Jour 1 | 10 avril 2023

Avant de pouvoir poser le pied sur le continent africain, il nous faut d’abord traverser les Pyrénées, et parcourir l’Espagne du nord au sud. Un long trajet, dans un décor encore familier. Une dizaine d’heures de route plus tard, nous nous arrêtons au soleil couchant près d’une rivière perdue dans l’arrière-pays, environ 200 kilomètres au sud-est de Madrid. Quand vient la nuit, à la lueur des frontales, la silhouette d’un ancien pont se dessine sous les étoiles près de notre bivouac.

• Jour 2 | 11 avril 2023

Six heures de route supplémentaires nous mènent en Andalousie, et au port d’Algésiras. En milieu d’après-midi, nous garons la voiture dans la cale du ferry et rejoignons le pont. Les moteurs rugissent, et nous quittons en quelque minutes l’enceinte des digues pour rejoindre le détroit. De l’autre côté, les mêmes montagnes qui semblaient nous appeler quatre ans plus tôt se rapprochent doucement, et je reste un long moment à observer leurs silhouettes dans les embruns. Au nord, le rocher de Gibraltar s’efface dans les brumes océaniques, et l’Europe s’éloigne peu à peu.

Une heure après notre départ, le ferry atteint l’enclave espagnole de Ceuta, et nous débarquons enfin sur le continent africain.

Après un laborieux passage de douane, nous touchons la première route marocaine et rejoignons la petite ville de Fnideq pour acheter une carte SIM pour l’un de nos téléphones. En arrivant dans le petit centre qui borde la côte, nous plongeons immédiatement dans un bain qui deviendra bientôt familier. Le ramadan a débuté deux semaines plus tôt, et les rues se remplissent rapidement alors que le soleil décline, annonciateur de la rupture du jeûne. Après nous être frayé un passage à travers la foule qui occupe le centre, nous récupérons la carte et reprenons la route vers Tanger.

Sur un itinéraire serpentant au sommet de collines surplombant la mer, je m’initie rapidement aux nouvelles « règles » qui régissent la conduite au Maroc : la vigilance doit rester extrême tant les comportements sur la route sont imprévisibles. À tout moment une mobylette peut surgir d’une piste adjacente, doubler par la droite tandis qu’en face un camion roule au beau milieu de la voie, alors que derrière se pressent des voitures fumantes où s’entassent près d’une dizaine de personnes. Le klaxon est ici un langage au vocabulaire varié, qu’il faut savoir décrypter d’instinct. Alors que le soleil décline, nous quittons la route principale pour traverser quelques villages perchés dans les hauteurs, jusqu’à atteindre notre gîte pour la nuit, la maison d’une famille installée dans les collines d’Aïn Zaitoune.

Nous y sommes accueillis par la maîtresse de maison, qui démontre une hospitalité chaleureuse en dépit de la barrière de la langue. Elle nous propose de dormir sur une banquette dans une petite pièce adjacente à celle où nous allons manger, et nous sert le premier thé à la menthe du voyage – une boisson qui remplacera presque l’eau par la suite.

Alors que le soleil se couche, l’un de ses enfants nous porte le repas et nous en profitons pour apprendre quelques mots de marocain, lui ayant de bonnes notions de français. Peu à peu, un festin s’entasse sur la table : soupe, pain, galettes de céréales, beurre de chèvre, gâteaux, crêpes, dattes, œufs durs, jus de fruit… Après en être venus à bout, nous prenons un thé digestif dans la fraîcheur du soir. Mais alors que notre hôte nous apporte des couvertures, une question nous interloque : « voulez-vous la viande maintenant ? » Nous pensons qu’elle parle du midi suivant, mais nous découvrons que le festin que nous venons d’avaler n’était en réalité que l’iftar, le repas de rupture du jeûne, et en l’occurrence seulement l’entrée… Heureusement, presque deux heures s’écoulent entre cette « mise en bouche » et le plat de résistance : un gargantuesque tajine de mouton aux pruneaux avec des œufs, une purée de fèves, une salade et du pain. Nous terminons de manger un peu avant minuit, et commençons alors à comprendre que nous ne risquons pas de maigrir au cours de ce voyage… L’amour pour la cuisine étant peut-être le plus grand point commun entre nos deux cultures.

• Jour 3 | 12 avril 2023

À l’aurore, le petit déjeuner nous est apporté par l’aîné de la famille. Chaque fois qu’un nouveau plat est déposé, nous pensons qu’il s’agit du dernier, mais chaque fois le garçon revient avec un nouveau plateau rempli. Pain, galettes, miel, fromage frais, dattes, omelettes, olives, beurre, thé à la menthe… Un festin destiné à nous faire tenir jusqu’au soir, que nous avalons alors que les premiers rayons du soleil emplissent la pièce.

Le moment est alors venu de prendre la direction du sud. Après avoir remercié chaleureusement nos hôtes, nous filons vers la côte atlantique avant de bifurquer dans les terres vers le sud-est, et notre objectif du jour : Fès.

Nous entrons dans la région de Sidi Kacem, couverte de cultures verdoyantes où s’enchevêtrent des patchworks de champs de blé, d’orge, de coquelicots, de pâtures et de prairies fleuries. Des groupes de femmes y font les récoltes à la main, remplissant de lourds sacs dont elles chargent des mules, tandis que des bergers conduisent des troupeaux de brebis le long de sentiers sinueux. Difficile d’imaginer alors que nous nous trouverons, dans un peu plus de 24 heures, dans une région aride aux portes du désert.

Très vite, l’asphalte gris cède sa place à une route bétonnée où de vastes cratères se succèdent à perte de vue, nous forçant à ralentir nettement pour slalomer sur les portions les moins scabreuses. En milieu d’après-midi, nous regagnons finalement une région plus peuplée, et au détour d’une colline, nous découvrons l’océan urbain de Fès, où nous nous engouffrons. Après avoir trouvé une sorte de parking gardé près de la médina, nous attrapons nos sacs et nous jetons dans les ruelles où nous retrouvons notre hôte du soir. Nous comprenons vite, alors que nous naviguons d’un angle de rue à l’autre à travers une succession de corridors, de marches et de passages couverts, que s’orienter dans ce dédale vieux de plus d’un millénaire sera des plus complexe.

En une dizaine de minutes, nous atteignons un cul-de-sac au bout duquel une lourde porte en bois donne sur le petit riad où nous allons passer la nuit. Articulé autour d’une cour intérieure où s’élève un grand citronnier, le bâtiment est composé de plusieurs étages jusqu’à une terrasse en son sommet. Aucune fenêtre ne donne sur les rues extérieures, pour préserver du bruit et maintenir une température fraîche en journée ; et les étages sont reliés par d’étroits escaliers donnant sur des balcons à l’intérieur du puit de lumière. Comme ce sera le cas partout au Maroc, nous sommes accueillis par un thé à la menthe brûlant et saturé de sucre, que nous buvons à l’ombre du citronnier. De la fontaine centrale jusqu’aux murs qui surplombent cet atrium, tout est décoré par une infinie richesse de zelliges, gravures et couleurs. Cette architecture est commune à beaucoup de maisons traditionnelles du pays, déclinée en de multiples variantes que nous découvrirons peu à peu. Après avoir déposé nos affaires dans une chambre, nous sortons explorer les alentours.

La médina de Fès, fondée à la fin du 8ème siècle, est la plus grande du monde. De par la façon dont elle est structurée, elle est aussi considérée par beaucoup comme le plus grand labyrinthe jamais créé par l’Homme. Encerclée de murailles et ouverte par quelques portes principales, elle s’articule autour d’un oued (une rivière), dont les deux rives sont en pente. Selon que l’on monte ou que l’on descend, cette pente peut servir à nous orienter, pour peu que l’on sache à peu près où on se trouve par rapport à l’oued… 9500 ruelles étroites composent ce dédale, dont beaucoup finissent sur une impasse. Là encore, les indications peuvent être contradictoires : certains disent que si un nom de rue est indiqué, c’est qu’elle est traversante ; mais d’autres prétendent que la forme des panneaux révèlent leur nature – carrée pour une rue, hexagonale pour une impasse. Quoi qu’il en soit, les noms ne sont généralement écrits qu’en arabe. Dans ce labyrinthe, l’étroitesse des ruelles ne permet souvent qu’à une faible lumière de passer, quand un toit ne les recouvre pas totalement.

Nous nous cantonnons pour le moment à la rue principale et quelques ruelles adjacentes, où le foisonnement de Fès nous explose au visage. Non loin de la porte bleue, un marché s’étend de part et d’autre de la rue. On y vend, à même le sol des légumes, des fruits et dates séchées, mais aussi de la viande laissée à l’air libre – notamment de nombreuses têtes de chameaux sur lesquelles s’amassent des nuées de mouches. Un peu plus loin, des dizaines de chats errants gravitent bruyamment autour d’un poissonnier qui les repousse sans discontinuer. Il faut se faufiler à travers une foule dense pour finalement déboucher à la porte bleue, au sommet de la médina, où éclate une brève bagarre entre deux groupes de jeunes. Après avoir traîné dans les environs pendant quelques temps, nous retournons au riad alors que le jour touche à sa fin. Comme la veille, l’approche du crépuscule voit la population se presser dans les rues, à tel point qu’il devient difficile de se frayer un passage.

De retour dans la fraîcheur du riad, nous rejoignons le toit pour voir le soleil disparaître. Alors qu’il bascule sous l’horizon, une énorme explosion retentit : un signal au son duquel des dizaines de muezzins se mettent à chanter la prière de la rupture du jeûne d’un bout à l’autre de la ville. La famille qui nous reçoit nous invite à manger en leur compagnie, puis la sœur du propriétaire nous propose de nous faire visiter le souk dans le fourmillement de la nuit.

Nous ressortons et parcourons de nombreux kilomètres dans le vieux Fès, découvrant la Mellah, un quartier juif datant du 15ème siècle où l’architecture change radicalement, avec de nombreux balcons extérieurs en fer forgé sur des façades blanches. Après avoir sillonné le souk, nous quittons la médina et montons dans un taxi qui, pour quelques dirhams, nous mène dans le nouveau Fès. Nous traversons alors des quartiers beaucoup plus modernes – avec un souk tout aussi fréquenté – et rejoignons le palais royal, dont les gardes nous autorisent à nous approcher quelques minutes. Un second trajet en taxi nous ramène finalement près de la porte bleue, où nous allons boire un thé à l’étage d’un café. Là encore, le lieu grouille de monde, on y joue du oud et de la guitare, et l’effervescence nocturne bat son plein.

Notre première journée au Maroc s’achève dans le tumulte de la foule, bien loin des atmosphères que nous connaîtrons par la suite. Au matin, décision est prise de plonger dans les entrailles de la médina en compagnie d’un guide recommandé par nos hôtes, après quoi nous mettrons enfin le cap sur l’Atlas.

• Jour 4 | 13 avril 2023

Après avoir déjeuné dans la cour centrale, nous sommes rejoins par le guide et sortons sans perdre de temps. Nous quittons vite la rue principale pour nous engouffrer dans une suite de passages couverts, d’escaliers et de ruelles si fines qu’il est difficile de s’y croiser. Malgré un bon sens de l’orientation, je sais qu’il me serait déjà excessivement laborieux de retracer le chemin jusqu’à notre point de départ. Nous descendons jusqu’à la rivière et atteignons le fameux quartier des tanneries – annoncé bien à l’avance par son odeur. Dans une mosaïque de bassins maçonnés, les tanneurs s’affairent à traiter et teindre les cuirs avant de les mettre à sécher au soleil.

Malheureusement, nous nous apercevons rapidement que notre « guide » va davantage jouer un rôle de rabatteur. Après avoir avoir tenté de nous faire acheter la moitié de la boutique de maroquinerie, il nous entraîne à nouveau dans les entrailles de la médina. Nous passons en vitesse devant de minuscules échoppes tapies dans l’obscurité de passages entièrement couverts où se presse une foule de plus en plus dense. Dans les ruelles les plus larges, nous croisons parfois de petits véhicules indescriptibles, sortes de mules motorisées précédées d’une benne, circulant dans une cacophonie surréaliste, vision tout droit sortie d’un film de science-fiction. Ici et là, la lumière parvient à filtrer péniblement, révélant de nouveaux détails dans le chaos de l’ancienne ville.

Après nous avoir traîné chez un marchand de tapis, un herboriste et un fabricant d’huiles essentielles, notre « guide » réalise qu’il ne tirera rien de nous, et nous décidons de couper court en voyant que nous n’en obtiendrons pas plus nous non plus. Nous retournons au riad en début d’après-midi et faisons nos sacs.

Épuisés par deux jours de bain de foule, nous quittons Fès et prenons enfin la route en direction ce qui nous a mené ici : l’Atlas. Alors que nous nous extirpons des derniers bras de la ville, l’horizon s’ouvre soudain sur d’immenses étendues désertiques. Au bout de ces plaines arides, de hauts reliefs s’élèvent, encore partiellement enneigés… Nous nous approchons peu à peu, et le visage du Maroc berbère se dévoile.

L’objectif du jour est censé se trouver au bout d’une vallée particulièrement reculée, difficilement accessible : il s’agit de reliefs de types badlands, constitués d’une succession de strates colorées, que j’ai repérées sur les images satellites de Google Earth. En approchant du village qui marque l’entrée de la vallée, nous commençons à douter de la faisabilité de cette approche à une heure aussi tardive. Il faut aussi rappeler que, depuis quelques années, le gouvernement marocain interdit strictement aux voyageurs de dormir sur le bord des routes ou en bivouac, à moins d’être suffisamment isolé dans les montagnes… Nous traversons le centre du village au soleil couchant, avec comme toujours une effervescence qui rend la progression laborieuse, d’autant plus si loin de tout, où nous ne passons pas inaperçus.

Vers 19 h, nous nous engageons sur la piste qui file dans cette fameuse vallée. Elle est en piteux état, le GPS prévoit une heure de route, mais il nous en faudrait probablement deux, ce qui nous ferait arriver au beau milieu de la nuit… À contrecœur, décision est prise de rebrousser chemin, et de rejoindre l’objectif qui était prévu pour le lendemain : les gorges du Ziz. Il nous faut remonter vers le nord, puis filer à l’est et enfin repiquer au sud en traversant de nombreux reliefs. Alors que le crépuscule enveloppe le désert, nous entamons un trajet qui prendra trois bonnes heures jusqu’à une sorte de petit camping noté sur la carte.

Parmi les conseils qui nous avaient été donnés avant le départ, éviter de rouler la nuit était probablement en tête de liste. Mais s’il faut effectivement redoubler de vigilance, ce trajet nocturne nous permet d’échapper à la chaleur écrasante de l’après-midi. De temps à autres, un touk touk dénué de lumières surgit de l’obscurité dans les phares de la voiture, puis nous rejoignons une route principale où s’entremêlent d’innombrables camions. Les zones en travaux s’enchaînent, et nous passons un col avant de redescendre plein sud. Un peu avant 22 h, nous trouvons le fameux camping où nous passerons la nuit. Tout autour de nous, les hautes silhouettes noires du canyon se découpent dans la voûte étoilée… Nous sommes déjà loin du tumulte de la médina. Ici, le silence règne.

• Jour 5 | 14 avril 2023

Au matin, le lever du jour révèle le paysage des gorges. Sur les rives de l’oued, eucalyptus et palmiers offrent de précieux oasis ombragés alors que les reliefs rouges découpés par l’érosion sont écrasés par un soleil impitoyable. Ayant prévu de passer la journée à explorer les alentours, nous partons dans l’après-midi en direction du sud.

L’univers ici est minéral, et rare est la végétation à s’aventurer à l’écart des rivages. En fin de journée, nous tentons de rejoindre les ruines d’un ksar – nom berbère donné aux villages fortifiés des territoires qui bordent le Sahara ; mais celui-ci s’avère gardé par des habitants du hameau voisin avec qui le dialogue est difficile. Le jour s’achevant, nous reprenons un peu de hauteur et découvrons un promontoire sauvage sur les gorges.

Nous remontons un peu plus au nord. Doucement, la lumière s’étiole et les couleurs du soir enveloppent les montagnes.

Nous décidons de passer la nuit au même endroit. Le lendemain, nous rejoindrons la plaine aride pour filer vers un paysage d’un autre genre.

• Jour 6 | 15 avril 2023

En moins d’une heure, nous rejoignons la ville d’Errachidia, dernière étape avant le vaste désert. L’eau du robinet n’étant pas potable, nous faisons le plein de bidons et rachetons quelques vivres avant de repartir vers l’est, et la région d’Erfoud.

Nous traversons désormais d’immenses étendues sans relief tandis que la température grimpe à 34°c. Autour de nous, d’innombrables dust devils – tourbillons de poussière formés par la chaleur – balaient les terres stériles. Les véhicules se raréfient, et nous ne croisons plus que quelques camions surchargés de paille destinée à nourrir les chameaux et les mules.

En début d’après-midi, une immense ligne de dunes se découpe à l’horizon : le Sahara. Nous atteignons notre objectif, la petite ville de Hassilabied, au nord de Merzouga, dans l’erg Chebbi – l’une des deux principales régions de dunes du Sahara marocain, à la frontière de l’Algérie.

Au pied des dunes, des caravanes de chameaux de succèdent tout au long de l’après-midi alors que nous trouvons refuge à l’ombre d’un riad. Le soir venu, nous marchons à travers le sable jusqu’aux plus hautes crêtes, d’où nous dominons toute la région. Sur les rives du désert, le disque solaire traverse une atmosphère saturée de sable avant de disparaître derrière les sommets de l’Atlas.

Mais nous ne sommes pas ici dans les dunes sauvages et seulement peuplées de chameliers telles que celles où j’avais bivouaqué en décembre 2019 dans le désert du Rub Al-Khali, au Moyen Orient. Au creux du croissant formé par l’erg se blottissent de petits oasis très attractifs pour les touristes, et beaucoup d’entre eux ont aussi rejoint les dunes voisines. Dans la plaine, les 4×4 et les camions traversent le paysage en soulevant d’interminables panaches de poussière ; les caravanes continuent d’avancer d’un village à l’autre ; et le chant de prière résonne tandis que le crépuscule tombe sans crier gare.

Nous retournons vers le riad à la lueur des frontales, traversant la longue plaine de sable qui nous sépare des premières habitations alors que les étoiles commencent à repeupler le ciel. Depuis l’embrasure illuminée de notre refuge pour la nuit, le murmure d’un oud se mêle aux effluves épicées qui proviennent de la cuisine où est préparé le traditionnel tajine – un plat aux milles déclinaisons, que nous sommes bien décidés à toutes découvrir avant notre retour. Le jour s’éteint ainsi, et nous discutons longuement avec notre hôte dans la fraîcheur bienvenue de la nuit.

• Jour 7 | 16 avril 2023

Quand les premières lueurs du jour s’immiscent à travers les volets, nous nous préparons à une longue journée de route vers l’ouest.

C’est une réelle traversée du désert qui nous attend aujourd’hui : depuis l’oasis de Merzouga, nous passons les derniers villages et entamons près de 200 kilomètres de vide. Les paysages arides s’enchaînent, étendues rocailleuses surplombées de reliefs sculptés par une eau depuis longtemps disparue, mais dont les traces subsistent figées dans la roche sous la forme de nombreux fossiles. Alors que nous approchons d’Alnif, d’immenses mesas émergent de ce néant minéral, hauts empilements de strates calcaires surmontés de plateaux dont les silhouettes se détachent sur le bleu pâle du ciel.

Nous poursuivons ainsi jusqu’à Tazarine, mais ne parvenons pas à trouver ni ombre ni abri pour la nuit. Décision est alors prise de revenir jusqu’à Alnif et de bifurquer sur une route s’engouffrant vers l’Atlas en direction du nord-ouest pour rejoindre l’un de nos objectifs : les gorges du Todgha.

En fin de journée, nous débouchons dans l’immense vallée de l’oued qui leur donne son nom.

Nous traversons alors une région plus urbanisée de la province de Tinghir avant de remonter vers les gorges, que nous explorons brièvement au crépuscule.

En revenant vers la ville de Tinghir, nous apercevons, de l’autre côté de l’oasis, les ruines d’un vaste ksar émergeant de la palmeraie.

Nous passons la nuit dans une maison située à l’entrée des gorges. Le lendemain, un autre canyon nous attend, peut-être le plus célèbre du Maroc : le Dadès.

• Jour 8 | 17 avril 2023

Une fois encore, c’est dans une chaleur étouffante que nous parcourons les quelques 80 kilomètres qui nous séparent des gorges du Dadès. À midi, nous atteignons finalement la partie haute du canyon.

C’est manifestement ici que s’arrêtent les touristes, et pourtant, c’est justement là que commence le haut plateau qui surplombe la vallée. Sous un ciel de plus en plus chargé, nous serpentons au gré des lacets qui s’enfoncent dans un décor toujours plus sauvage, et gagnons vite en altitude. Une succession de formations calcaires se dévoile sous les nuages.

En milieu d’après-midi, nous redescendons vers les gorges. J’avais noté sur la carte un point de haut intérêt photographique, curiosité géologique constituée d’un empilement de monolithes arrondis, agglutinés en une véritable forêt minérale. De leur surnom local, les « doigts de singes » émergent d’un petit oasis et s’étendent à flanc de montagne de l’autre côté de l’oued, constituant un labyrinthe karstique où il est facile de se perdre.

Sur le promontoire qui leur fait face, nous trouvons un terrain où il est possible de bivouaquer pour la nuit. Après avoir échangé avec le propriétaire, nous notons les grandes lignes d’un itinéraire qui traverse le massif et descendons vers la rivière.

Nous trouvons un accès sur le flanc d’immenses blocs arrondis où sont taillées quelques marches, et rejoignons le couvert des arbres. Le pont sommaire noté sur la carte ayant apparemment disparu, nous cherchons un passage en longeant l’oued vers son aval. Quelques minutes plus tard, nous tombons sur un habitant de l’oasis qui nous emmène jusqu’à une petite passerelle en bois. Nous grimpons jusqu’à la base des doigts de singes, et notre guide improvisé nous propose alors de nous emmener dans un autre itinéraire à travers les canyons qui traversent le massif. Au fil de la discussion, nous comprenons que, si nous nous engageons dans cette voie, nous risquons de ne pas en ressortir avant la nuit. Décision est finalement prise de rebrousser chemin, et d’aller explorer le secteur en amont.

Une fois revenus à notre point de départ, Guillaume décide de retourner au bivouac, et je poursuis mon chemin sur une sente traversant l’oasis au pied des parois. Entre les arbres, les champs de coquelicots en pleine floraison rougissent les clairières. Traversant à nouveau l’oued, je longe ses rives jusqu’à atteindre un village au pied d’un col franchissant les montagnes à l’est. De là, un pont me ramène sur la route d’où je marche jusqu’au promontoire où nous allons passer la nuit.

Au terme d’une journée instable, la lumière traverse le paysage d’ouest en est, illuminant les cimes sous un ciel chaotique et dévoilant les infinies nuances d’ocre de ce paysage sculpté par l’érosion.

Au crépuscule, le chant de l’Adhan marque le retour de la fraîcheur. Notre hôte nous porte une soupe et une théière de menthe, et nous échangeons quelques mots avant qu’il ne retourne rompre le jeûne avec sa famille. Depuis l’oasis remontent les mélodies d’oiseaux enfin libérés d’un soleil auquel ont succédé les étoiles à la faveur d’une percée dans les nuages. S’engage alors un long dialogue entre un chien et son écho : chaque aboiement, répercuté depuis les gorges, semble perçu comme une défiance appelant à une nouvelle réponse. Le manège dure ainsi pendant longtemps, avant que l’animal ne finisse par se lasser.

• Jour 9 | 18 avril 2023

N’étant pas loin de la fameuse vallée des roses, nous en prenons le chemin et remontons une nouvelle fois vers les plateaux reculés du Haut Atlas. Sur les pentes stériles, ombres et lumière se fractionnent au gré des mouvements du ciel.

Depuis Bou Tharar, nous bifurquons vers l’ouest jusqu’au village d’Imrhran, encerclé de hauts sommets.

Nous redescendons alors dans la vallée, où rares sont les roses à avoir fleuri, et filons vers Ouarzazate. Un peu plus tard, dans la plaine, nous découvrons les fameux champs de fleurs, bien à l’écart de la vallée, en bordure de route. Après nous être réapprovisionnés à Ouarzazate, nous repartons au sud pour rejoindre la vallée du Drâa. Nous passons alors le haut col de Tizi-n-Tinififft, où une fois encore se dévoile une géologie impressionnante. Au terme de trois heures de route, nous atteignons une ferme en marge du petit hameau d’Ouriz, où nous allons passer la nuit. Au soleil couchant, nous remontons en direction du col.

Dans la haute vallée du Drâa, une journée étouffante s’achève. Depuis l’aube, un vent puissant a chargé l’atmosphère de poussière et de sable saharien, au point que le moindre nuage projette des ombres ciselées à travers le ciel. Au pied de l’Anti-Atlas, les derniers rayons inondent un paysage de savane aride, à l’extrémité ouest de la vallée. Une vision désertique évocatrice de régions d’Afrique Centrale, un court moment suspendu avant que le soleil ne s’évanouisse derrière les cimes.

• Jour 10 | 19 avril 2023

Dans la matinée, après le traditionnel petit déjeuner gargantuesque, nous partons vers l’oasis guidés par Abdellah, notre hôte, pour en apprendre plus sur l’histoire de la vallée et la culture berbère.

En première ligne face au réchauffement climatique, le Maroc subit comme beaucoup d’autres pays d’importants problèmes de gestion de l’eau. Autrefois luxuriantes, les rives du Drâa sont désormais asséchées par un barrage construit en amont, dans la région de Ouarzazate, au début des années 1970. Tour à tour, les puits tarissent et il faut en creuser de nouveaux – mais ces travaux ont un coût que ne peuvent pas forcément se permettre les petits exploitants. Ce matin là, le hasard veut que l’un des trois lâchers annuels vient d’être réalisé. Il en faudrait au moins une dizaine pour palier au déficit, mais cette eau est principalement redirigée vers des monocultures industrielles dont les récoltes sont destinées à l’exportation – certaines variétés de dattes inadaptées au climat local, notamment, et trop chères pour les populations de la vallée. Dans les années 1980, un million et demi de dattiers meurent ainsi le long du Drâa, sur les cinq millions que comptaient les oasis.

Abdellah nous explique comment les berbères – terme dérivé de l’ancien libyen donné à ces peuples dont le vrai nom est « Amazighs » – vivaient sur ces terres jusqu’à une époque pas si lointaine. Ces nomades voyageaient ainsi de point d’eau en point d’eau, y construisant une maison pour y vivre une, deux ou trois années, avant de repartir en prenant soin d’informer ceux qu’ils rencontraient qu’à leur tour ils pouvaient trouver une maison à cet endroit. Les frontières n’existaient pas encore, un concept dénué de sens pour les nomades.

Plus tard dans l’histoire du pays, les ksars ont commencé à être construits, villages fortifiés installés sur les contreforts des oasis pour se protéger des attaques de certaines tribus. Nous en rejoignons justement un, en ruines, au cœur de la palmeraie.

Dans l’ancienne forteresse, les épais murs en terre maintiennent une relative fraîcheur. Ici, comme dans chaque ksar, vivait un imam qui profitait, en échange de son rôle central, de terres et de services. À l’origine, leur rôle était celui d’un guérisseur, un sage, proche de la place qu’occupent les chamans dans certaines cultures tribales. La philosophie qu’ils enseignaient semblait proche de certaines croyances comme le bouddhisme : respecter la vie sous toutes ses formes, cultiver la terre, se satisfaire du strict minimum – les actes étant en eux-mêmes des prières. Il leur fallait d’abord passer par un ermitage long de plusieurs années, dans le dénuement le plus total, avant d’accéder à ce rôle. Le père d’Abdellah était justement imam dans le village voisin, et son savoir s’est transmis jusqu’à aujourd’hui.

Mais ces lieux emprunts de sacré n’échappent pas non plus à certaines dérives modernes. Beaucoup de portes, massives et richement décorées, ont été volées dans les ksars pour finir dans des riads de Marrakech. Si l’argent est roi dans les grandes villes, on paye encore, ici, services et marchandises en troc et en travail. Nous échangeons ainsi durant plusieurs heures avant de ressortir de la palmeraie. Nous traversons un lit de rivière asséché, surveillés attentivement par un groupe de chiens dormant d’un œil au pied d’un arbre solitaire.

Le moment vient alors de reprendre la route. En approchant à nouveau de Ouarzazate, un second soleil semble transpercer le désert à l’horizon : une gigantesque complexe solaire, où des milliers de miroirs redirigent la lumière vers une haute tour qui transforme cette chaleur en électricité.

Après deux heures de route vers le nord-ouest, nous atteignons le ksar le plus célèbre du pays, lieu de nombreux tournages hollywoodiens : Aït Ben Haddou.

Un vent déchaîné souffle des nuages de sable dans le lit de l’oued que surplombe la forteresse. À l’écart des touristes, les enfants du village jouent dans un brouillard de poussière le long du filet d’eau qui descend de l’Atlas.

Nous atteignons rapidement le sommet de la colline. À l’horizon, des nuages instables s’amassent : voilà plusieurs jours que j’espère observer un orage, et le soir qui vient risque d’être ma meilleure chance du voyage.

Cette fois, nous traversons le pont plutôt que la rivière à guet. Depuis ce promontoire, nous assistons à une bataille rangée entre deux clans de chiens dans le lit de la rivière, l’un chassant finalement l’autre sans ménagement. Dans la foulée, nous repartons d’Aït Ben Haddou, aussi touristique que prévu, pour retrouver le calme d’un campement perdu au milieu des étendues arides au sud du village.

Comme souvent, nous ne résistons pas à la proposition d’un tajine, terminant le repas par ce que le propriétaire du terrain appelle « le whisky berbère » – quelques branches de menthe, un peu d’eau et énormément de sucre.

L’obscurité retombe sur les rives du Sahara, au pied des cimes du Haut Atlas. À la nuit tombée, sous un ciel chargé d’étoiles, l’orage tant espéré émerge de l’obscurité à la limite du désert, illuminant l’horizon à intervalles réguliers durant un bref moment. Le rêve d’un orage africain se matérialise enfin !

• Jour 11 | 20 avril 2023

Le onzième jour marque la moitié du voyage, et l’entrée dans une nouvelle phase. Nous passerons la semaine qui vient dans différents secteurs du Haut Atlas, explorant des territoires de plus en plus reculés dans les montagnes. En fin de matinée, nous laissons derrière nous le désert et nous engageons sur une route sinueuse en prenant peu à peu de l’altitude.

Nous traversons alors un corridor encerclé de terres rouges et de reliefs encaissés. Au détour d’un virage, une vision d’un autre âge se révèle : à l’entrée d’un canyon perpendiculaire à la vallée que nous remontons, une ancienne tour de garde trône au sommet des badlands. En nous arrêtant au bord de la route et en marchant vers le vallon, nous comprenons sa présence : un panneau délabré indique une ancienne mine de sel.

Sac sur le dos, je décide de tenter une approche de cette tour partiellement effondrée. L’ascension est scabreuse, sur un terrain croulant, et je progresse avec attention compte tenu de l’exposition de l’arête. Quelques pas d’escalade faciles me permettent finalement de me hisser sur la crête sommitale de la colline érodée : face à moi se dressent les vestiges des murs qui ont survécu aux ravages des siècles, dressés vers le ciel comme d’étranges griffes ocres. Une vision tolkiennienne, surréaliste, dominant la vallée qu’elle gardait autrefois.

Je redescends avec un soin décuplé pour ne pas glisser dans les pentes, et nous reprenons notre ascension vers un vaste plateau. Les paysages que nous y découvrons comptent parmi les plus beaux du voyage, vastes et variés, battus par les vents et traversés par de hauts cumulonimbus qui flirteront avec les limites de l’orage.

Nous poursuivons vers le col de Tizi n’Tichka avant de redescendre jusqu’à une maison où nous demandons s’il est possible de bivouaquer. Obtenant une réponse favorable, nous nous y reposons quelques temps avant de repartir dans les collines pour le coucher du soleil.

Autour de nous, le vent violent n’atténue pas la beauté des reliefs : plateaux, canyons, badlands, sommets et forêts clairsemées s’étendent dans toute la vallée perchée. La vaste palette de rouges semble refléter la teinte que prend alors le ciel aux toutes dernières lueurs du soir. Un jour de plus s’achève sur l’Atlas.

• Jour 12 | 21 avril 2023

Nous repartons vers le village de Telouet, autour duquel nous avons prévu de graviter une journée de plus avant d’y passer la nuit. Sous un ciel plus chargé que la veille, je décide de retourner à la tour de garde, espérant réaliser de meilleures images dans des conditions plus à-même de révéler l’atmosphère qui s’en dégage. Alors que nous garons la voiture à l’entrée de la vallée, je repère une étrange silhouette qui semble se cacher dans la ruine : j’aurais juré voir un singe, mais ma vue me joue probablement des tours. Dans une étrange ambiance, je gravis à nouveau l’arête de terre jusqu’au promontoire qui domine l’accès à l’ancienne mine. La lumière peine à traverser l’obscurité, mais quelque chose émane tout de même de ce moment suspendu sur la colline. Alors qu’une pluie fine commence à tomber, de rares grondements se répercutent dans la vallée.

De retour en bas, je repère des reliefs intéressants sur le versant opposé, un peu plus à l’est, et entame une vingtaine de minutes d’ascension à travers des pierriers calcaires. Dominant les alentours, je m’assoie sur un rocher et reste près d’une heure à observer les jeux de clair-obscur. D’un village lointain, le chant du muezzin emplit l’atmosphère comme un murmure, porté par une brise et déformé par les montagnes.

Vers 18 h, nous revenons près de Telouet et laissons filer la lumière depuis les hauts-plateaux.

Alors que nous revenons vers le village, les derniers rayons m’arrêtent net. Une scène se révèle l’espace de quelques minutes, comme si l’essence même de l’Atlas se matérialisait face à nous en une succession de plans : les cultures verdoyantes mêlées aux champs de fleurs ; le village et ses kasbahs réparties le long des collines ; puis les cimes ocres de plus en plus hautes, écrin de cet îlot de résilience.

• Jour 13 | 22 avril 2023

Ce 22 avril est un jour important pour les communautés musulmanes : il marque l’Aïd el-Fitr, la fin du Ramadan. Comme souvent, le hasard des rencontres guide notre route. Au terme d’une discussion, notre hôte de Telouet nous propose de nous joindre à la famille d’un ami à lui pour fêter la rupture du jeûne.

Seul bémol, il nous faut emprunter une piste que l’on nous décrit comme « parfaite », ce qui est généralement mauvais signe. Nous quittons donc l’asphalte pour nous engager sur ce qui ressemble davantage à un large sentier, et entamons une longue ascension à flanc de ravin vers le village de Tighza.

Nous progressons lentement jusqu’à un hameau, où nous sommes rapidement stoppés : une camionnette est tombée en panne au milieu de la piste. Alors que Guillaume sort aider un petit groupe à pousser le véhicule hors de la voie, je suis interpellé par un homme âgé qui approche à dos de mule. Ne parlant pas marocain ni lui français, l’échange est laborieux, mais je comprends qu’il veut nous proposer de venir manger chez lui. Je lui explique que nous sommes déjà invités dans une famille, et, au terme d’un long quiproquo, je réalise qu’il s’agit de la personne chez qui nous nous rendons, dont la maison se trouve une demi-heure plus haut dans la montagne. Le hasard a voulu qu’il descende au même moment pour aller chercher une famille de voyageurs venus du même endroit que nous.

Nous reprenons notre ascension. Après avoir traversé un gué et cherché notre chemin au fil des embranchements, nous tombons sur les petits enfants de notre hôte, qui nous guident jusqu’à la maison familiale.

Le foyer est en pleine effervescence, toute la famille s’y est réunie pour fêter l’Aïd. Nous partageons du thé et des gâteaux avec les enfants, petits enfants, cousins, frères et oncles pendant que les mères, filles, sœurs, tantes et grand-mères préparent un tajine de mouton aux pruneaux dans la cuisine. Plus que jamais, il faut se retenir de manger en perspective du repas à venir, dont les mille senteurs envahissent la maison : cumin, ail, cardamome, menthe, coriandre, girofle, muscade…

Une demi-heure plus tard, le père de famille ramène avec lui les voyageurs qu’il était parti chercher : un couple de français et leurs enfants, eux aussi dirigés par notre hôte de la veille en ce lieu bien loin des circuits fréquentés. Nous discutons et partageons le repas sous les miaulement de quelques chats affamés, et, après un dernier thé et de nombreux remerciements, redescendons la longue piste vers Telouet.

La route qui nous attend désormais sera interminable. Après avoir rejoint l’asphalte, traversé Telouet et remonté jusqu’à Tizi n’Tichka, nous redescendons le col vers le nord, bifurquons à l’ouest jusqu’à la périphérie de Marrakech, plus repiquons plein sud vers la province d’Hal Aouz, et le petit village d’Ijoukak. En ce jour de fête, tout le Maroc est dehors, et les routes sont saturées. Nous traversons des souks en ébullition, puis une vallée luxuriante où tout Marrakech semble avoir décidé d’aller manger le soir en bord de rivière. De là, nous nous engageons sur une route en travaux où le revêtement a été enlevé pour laisser place à un enchevêtrement de nids-de-poule, suivant des camions qui soulèvent sur leur passage des nuages de poussière. Le périple nous prend la journée, et nous n’arrivons qu’à la nuit tombée dans le gîte que nous devions rejoindre.

• Jour 14 | 23 avril 2023

À l’aube, nous nous réveillons dans un havre de paix qui, malheureusement, n’existe peut-être plus depuis. Le petit village d’Ijoukak se trouvant près de l’épicentre du séisme qui a durement touché le Maroc en septembre 2023, nombreuses sont les maisons à s’y être effondrées partiellement ou intégralement. Ce matin là, nous devions justement visiter la mosquée Tinmel, l’une des seules du pays à être accessible aux non-musulmans, mais elle était alors en travaux de restauration. Quelques mois plus tard, le tremblement de terre allait ruiner des siècles d’histoire en une poignée de secondes, écroulant une importante partie du monument.

Mais ce matin là, rien de tout ceci ne s’est encore passé. La vallée est paisible, l’odeur de fumée du four à pain flotte dans l’atmosphère tandis que le thé chauffe sur les braises…

Nous passons l’après-midi à graviter autour du col de Tizi n’Test, à un peu plus de 2000 mètres d’altitude – point le plus au sud de notre voyage. Peu avant 20 h, un coucher de soleil exceptionnel embrase le ciel du Haut-Atlas, souligné par les roches rouges qui surplombent la vallée.

• Jour 15 | 24 avril 2023

De nouveau, une journée de traversée nous attend alors que nous repartons vers le nord-est. Plus encore que le premier jour de l’Aïd, la route est pleine à craquer alors que nous longeons la périphérie de Marrakech. Entre les camions débordants de marchandises se bouscule une foule phénoménale de véhicules surchargés : à quatre sur une mobylette, à six à l’arrière d’un pick-up, par dizaines sur le toit des camionnettes, et presque autant dans un seul taxi… Au détour d’un souk, nous découvrons l’étendue des possibilités qu’une mobylette offre ici : une femme passe un enfant suspendu sur le dos et un autre entre ses jambes ; une autre avec sous le bras un tapis si long qu’il traîne sur le bitume ; ou encore un groupe à moto poussant chacun un ami à vélo, qui eux-mêmes sont chargés de bouteilles de gaz et de provisions diverses…

Vers 14 h 30, nous quittons enfin les itinéraires surpeuplés et nous engageons sur une interminable route de montagne où il ne semble pas exister la moindre ligne droite. Les lacets s’enchaînent sans discontinuer, et la progression est lente. Une heure plus tard, nous débouchons dans une vallée verdoyante où chaque mètre carré d’espace a été terrassé pour les cultures à flanc de collines.

Nous passons un col, redescendons dans une nouvelle vallée et remontons encore jusqu’à un nouveau col. Sur les pentes raides de la montagne qui s’élève face à nous, des tâches d’un vert vif tranchent le rouge des parois. Même dans les endroits les plus hostiles, les berbères parviennent à cultiver de quoi nourrir les leurs, démontrant décidément une résilience qui force le respect.

À 16 h 30, nous atteignons le dernier haut col de notre traversée du jour. Plus isolés que jamais, nous découvrons un paysage stupéfiant dans une vallée perdue du Haut Atlas… La lumière se fractionne sur les cimes sous un ciel orageux, révélant une richesse de couleurs et de détails qui s’étend à perte de vue. Sous les sommets, de hautes kasbahs s’élèvent au cœur des villages qui parsèment ce havre où le climat semble plus indulgent.

Nous nous engageons dans la vallée, descendant lentement, sans cesse arrêtés par les scènes qui se dévoilent à chaque virage.

Vers 17 h, nous atteignons l’oued au fond du ravin. La route y est recouverte d’une épaisse couche d’argile rouge, et nous tâchons de ne pas nous y attarder tant il serait impossible de circuler ici si la pluie venait à tomber. Nous suivons à nouveau ces camions Mercedes faisant office de taxi, dans lesquels s’entassent des dizaines de personnes tant à l’intérieur que sur le toit, sortes de diligences modernes.

Nous regagnons un peu d’altitude avant de redescendre dans une vallée beaucoup plus vaste, notre destination : Aït Bouguemez, surnommée « la vallée heureuse » du fait de sa position propice aux cultures et à l’élevage.

À 18 h, nous atteignons enfin notre hébergement pour la nuit, où une Belge et un Marocain élèvent un petit cheptel d’un peu plus d’une centaine de brebis et de chèvres. Leur idée est de réintroduire et maintenir d’anciennes espèces de brebis locales, adaptées au climat et au terrain, et dont la laine est apparemment d’une qualité bien supérieure. En discutant de leur activité, ils nous proposent de nous emmener le lendemain matin voir les tisseuses à qui ils fournissent leur laine.

Aux dernières lueurs du crépuscule, nous assistons au retour du troupeau. Derrière les cimes qui nous font face se dresse le Ighil M’Goun, troisième plus haut sommet du pays, culminant à 4071 mètres.

• Jour 16 | 25 avril 2023

Aux alentours de 10 heures du matin, le moment est venu pour le troupeau de reprendre le chemin des pâtures. Quant à nous, nous rejoignons le village voisin pour nous rendre dans la maison des tisseuses.

Dans une petite pièce éclairée d’une seule fenêtre, trois femmes démêlent et filent la laine selon une technique bien rôdée et n’ayant pas changé depuis des siècles. Par des gestes assurés et précis, elles constituent des bobines qui seront ensuite utilisées pour la confection de vêtements et tapis.

Autour de midi, nous saluons nos hôtes et filons vers les montagnes. Au bout d’une heure de route, les silhouettes de genévriers géants me stoppent net. L’un d’eux est un véritable dinosaure, perché à flanc de pente au-dessus de la route. En quelques minutes, je grimpe jusqu’à lui et découvre un arbre dont l’âge, probablement vertigineux, se lit dans ses formes tourmentées.

Un peu plus loin, les jeux de lumière projettent des ombres découpées dans les vallons arides de haute altitude.

Nous faisons une pause en haut d’un col avant de redescendre. Notre objectif du jour est de très loin le plus isolé de tous, et nous ne savons pas encore jusqu’où la voiture pourra aller. Une heure plus tard, nous atteignons le village perdu de Zaouiat Ahansal, d’où nous quittons la route pour nous engager sur un chemin de terre à flanc de falaise qui serpente d’un hameau à l’autre. Alors que nous croisons deux hommes âgés, nous nous renseignons sur l’état de la piste que nous devons prendre. Le verdict est mitigé : ça passe, mais il faudra y aller prudemment sur quelques passages, notamment une descente raide jusqu’à un passage qui traverse l’oued.

En arrivant à l’embranchement, nous nous arrêtons pour observer la première pente, déjà bien abrupte. Dans les maisons voisines, des locaux proposent le gardiennage de véhicules pour ceux qui préfèrent ne pas s’y engager… Il ne faut pas trop tergiverser, car la pluie menace et couperait court à toute tentative. Rassurés par ce que nous avons appris, nous décidons de tenter le tout pour le tout. Après la première descente, la piste longe des gorges en suivant une vire taillée dans les falaises. Nous avançons lentement mais sûrement, profitant d’une surface en relatif bon état, avant de piler en voyant soudain la piste disparaître : la pente en question est devant nous. Je me gare sur le côté, où un élargissement offre la possibilité de laisser sa voiture pour terminer à pied, tandis que Guillaume part en reconnaissance à pied.

A priori, ça devrait effectivement passer. Je m’engage en première, gardant une vitesse réduite tant il serait difficile de freiner sans partir en dérapage, et nous réussissons à passer l’oued sans encombre. De l’autre côté, en revanche, l’état du chemin se dégrade rapidement. Heureusement, il ne nous reste que deux kilomètres à parcourir avant de nous arrêter, et nous arrivons vers 16 h 30 au dernier hameau, où un habitant offre de surveiller les voitures en l’échange de quelques dirhams. De là, nous nous équipons, et marchons vers notre destination finale : Taghia.

Petit village construit au pied d’immenses falaises, Taghia est l’équivalent marocain du parc national américain de Yosemite, haut lieu de l’escalade sur big wall, avec des voies immenses réputées pour leur difficulté. Ces falaises sont traversées de profondes gorges qu’il est possible de parcourir en suivant des passages berbères, sortes de vires aménagées par les bergers au fil des siècles.

En une vingtaine de minutes de marche, nous atteignons un pont à moitié coupé qu’une échelle en bois permet de gravir pour passer sur l’autre rive. Tandis que Guillaume préfère le contourner par un gué un peu plus loin, je grimpe et tombe sur un groupe d’enfants apparemment enthousiastes de me voir débarquer avec mon énorme sac chargé de matériel de bivouac. A priori, seuls les grimpeurs entreprennent de venir jusqu’ici, et notamment certains des plus célèbres comme Alex Honnold ou Tommy Caldwell, ou encore la française Stéphanie Bodet, qui a consacré des écrits à ce lieu unique. Quelques minutes plus tard, nous foulons enfin les ruelles escarpées de Taghia.

Ne sachant pas trop où nous allions passer la nuit, j’avais emporté dans mon sac le matériel pour bivouaquer, mais nous sommes vites interpellés par la procession d’une dizaine de grimpeurs remontant le village jusqu’à un gîte local. Le propriétaire nous propose une chambre pour la nuit, et nous décidons de rester ici et d’aller explorer les gorges le jour suivant.

Vers 22 h, les étoiles emplissent le ciel au-dessus des falaises monumentales que nous contemplons depuis le toit du gîte.

• Jour 17 | 26 avril 2023

Comme prévu, nous quittons le gîte en début de matinée et traversons l’oued qui longe le pied du village avant de remonter vers l’entrée d’un étroit corridor.

Nous gravissons les premiers passages berbères à flanc de falaise, enchevêtrements de troncs et de pierres destinés à faire le pont là où le sentier s’efface. La progression n’est ralentie que par quelques tâtonnements dans l’orientation, mais nous avançons rapidement vers l’extrémité de la gorge.

Vers 10 h 30, nous atteignons le passage que j’espérais photographier, le plus scabreux et le plus long. Renforcé de quelques barres de fer plantées dans la paroi et « sécurisé » par une main courante, le pont traverse une section totalement verticale sur plusieurs dizaines de mètres, et se termine sur un nouvel amas de roches et de branchages en contrebas donnant sur un pierrier qui signe la sortie du canyon.

Malgré son aspect, le passage est remarquablement stable, en dehors d’une ou deux dalles au milieu du pont. En se suspendant à une chaîne, nous passons un dernier tronc et posons le pied de l’autre côté. S’ouvre alors un vallon escarpé, menant probablement à d’autres gorges plus inaccessibles.

Après quelques temps passés dans les environs, nous rebroussons chemin vers Taghia. Depuis le sommet du passage, quelques pas de désescalade nous ramènent à la succession de vires et de ponts où le vertige est interdit.

C’est finalement dans le dernier passage, un escalier de pierres menant à la sortie des gorges, que le terrain décide de nous jouer des tours. Alors que je cadre en direction de Guillaume pour réaliser une image pour le reportage, une dalle se décroche sous ses pieds et je déclenche par réflexe.

J’arrive à rattraper la dalle avant qu’elle ne dégringole plus bas, et nous la remettons plus solidement en place avant de repartir. Vers midi, nous retrouvons les bois qui bordent la rivière, où les femmes lavent le linge alors que les enfants jouent dans l’eau. En début d’après-midi, nous quittons le gîte et laissons derrière nous les hautes falaises de Taghia, où je compte bien revenir un jour pour poursuivre cette exploration.

Si nous ne nous attardons pas, outre notre programme des jours suivants, c’est surtout à cause de fortes pluies prévues dans l’après-midi sur le Haut Atlas, qui rendront bientôt la piste impraticable. Alors que nous retrouvons la voiture, des nuages convectifs s’amoncellent déjà en nombre au-dessus des crêtes. Quelques minutes plus tard, nous atteignons l’oued, au pied de cette fameuse pente raide… Guillaume descend avec son sac à dos pour alléger un peu la voiture, et je m’élance dans la côte en tâchant de garder une vitesse stable : les roues patinent un peu, mais je parviens finalement à rejoindre le sommet dans un nuage de poussière. Je récupère Guillaume, et nous regagnons la piste principale sans encombre. Une vingtaine de minutes plus tard, nous passons le village de Zaouiat Ahansal, et retrouvons enfin le silence de l’asphalte.

Nous avons bien fait de ne pas traîner : à l’ouest, la pluie tombe déjà dans une atmosphère instable. Alors que nous passons les hauts cols, le ciel s’opacifie encore davantage.

Nous prenons finalement la direction d’Ouzoud pour nous rapprocher de notre dernière étape dans l’Atlas, le lendemain. En fin d’après-midi, nous traversons un éden fertile où les cultures et les forêts contrastent avec les paysages arides que nous avons connus ces deux dernières semaines. Sous un ciel pré-orageux, des terres verdoyantes nous accueillent alors que la journée touche à sa fin.

Le soir, un petit orage balaie la région d’Ouzoud, soulevant un vent puissant avant de s’étioler à la nuit tombée.

• Jour 18 | 27 avril 2023

À nouveau, une longue route nous mène dans une région reculée des montagnes. À proximité du village d’Aoujgal, nous posons nos affaires dans un petit gîte et empruntons une piste en direction d’un large canyon. Nous laissons la voiture sous un arbre et marchons une quinzaine de minutes jusqu’à un promontoire vertigineux sur la vallée qui s’ouvre soudain dans les pâturages. Là, sur le flanc d’une immense falaise, notre objectif se dévoile : les greniers suspendus d’Aoujgal, perchés sur une étroite vire naturelle constituant le seul accès.

Sur une vire exposée au sud, ces aménagements datant du 17ème siècle servaient à entreposer, faire sécher et protéger les récoltes, véritable coffre-fort suspendu à l’abri des pilleurs. Aujourd’hui, les greniers ont remarquablement bien résisté aux assauts du temps, mais leur accès demande une certaine concentration. Sur la gauche, un à-pic vertigineux, parfois même en surplomb, termine sur les pentes de la vallée 200 mètres plus bas.

Ce coucher de soleil sera notre dernier dans l’Atlas marocain. Nous retournons au sommet des falaises, et profitons une dernière fois de ces atmosphères uniques.

• Jour 19 | 28 avril 2023

Une vingtaine de jours après avoir posé le pied sur le continent africain, nous mettons à nouveau le cap sur la mer, et traversons le pays vers le nord-ouest. Plus de cinq heures d’une route rendue interminable par la canicule qui s’abat sur le Maghreb et l’Espagne : le thermomètre grimpe jusqu’à 39°c dans la voiture, et atteindra 42°c dans la région de Marrakech, signant un nouveau record national pour le mois d’avril. Finalement, nous retrouvons une relative fraîcheur en approchant de Rabat, et arrivons à notre destination du jour, Salé, sur les rives de l’Atlantique. Nous trouvons refuge dans un riad de la médina, et en profitons pour faire les sauvegardes de nos images du voyage avant de ressortir pour errer au gré des ruelles jusqu’à la côte.

• Jour 20 | 29 avril 2023

Pour notre ultime soirée au Maroc, nous avons convenu de revenir chez la famille qui nous avait accueillis à notre arrivée, près de trois semaines plus tôt. En fin de matinée, nous remontons la côte jusqu’à Tanger, traversant la ville dans un chaos indescriptible où s’entasse au touche-touche ce qui semble être l’intégralité des véhicules en capacité de rouler dans un rayon de cent kilomètres. Passer un rond point prend des dimensions mythologiques, la voiture se changeant en Moïse pour fendre la mer de taule en échappant par miracle à l’accident. Sur l’autoroute, des locaux font du stop le long de la bande d’arrêt d’urgence tandis que d’autres traversent en courant. Enfin, vers 18 h, nous retrouvons la relative quiétude des collines et terminons notre ascension jusqu’à la maison d’Aïn Zaitouna.

Ce soir là, toute la famille s’est réunie pour une fête qui durera jusqu’au crépuscule. Alors nous regardons se coucher pour la dernière fois le soleil sur les terres marocaines, les chants traditionnels emplissent l’atmosphère au rythme des tambourins.

Quatre ans après cette soirée de mars 2019 à la pointe sud de l’Espagne, la situation s’est inversée : alors que nous regardions, l’esprit assoiffé de voyage, la silhouette des montagnes de l’Afrique du nord de l’autre côté du détroit de Gibraltar ; nous contemplons cette fois, épuisés mais comblés par trois intenses semaines, les reliefs de l’Andalousie qui se dessinent au nord du bras de mer.

• Jour 21 | 30 avril 2023

Cette dernière nuit ne nous aura pas laissé le temps de dormir, une armée de moustiques extrêmement agressifs ayant sévi jusqu’à l’aube à travers les duvets. Nous émergeons péniblement, sirotant une dernière infusion de menthe et profitant d’un ultime petit déjeuner marocain.

En début d’après-midi, nous regagnons la frontière de l’enclave espagnole de Ceuta. Débute alors une longue attente dans les nombreuses files de véhicules qui s’entassent au soleil. De temps à autres, des concerts de klaxons reproduisent en rythme quelques mélodies connues, suivies des applaudissements de la foule… Mais quand vient le moment de passer les différentes guérites de la douane marocaine, les rires se dissipent rapidement. Après plusieurs fouilles en règle et deux heures et demi d’attente depuis notre arrivée, nous quittons finalement le territoire marocain et retrouvons Ceuta.

Affamés, nous nous jetons dans le premier bar venu pour y manger un burger médiocre et boire quelques bières, mais nous oublions alors un détail : si nous n’avons pas encore quitté le continent africain, nous avons malgré tout changé de fuseau pour reprendre celui de Paris. Alors que nos téléphones – encore en mode avion au cas où nos opérateurs nous croiraient au Maroc – indiquent 15 h 45, il est en réalité 16 h 45, et notre ferry est à 17 h. En réalisant notre erreur in extremis, nous fonçons à l’embarquement et sommes les tout derniers à monter dans la cale du ferry… Quoi qu’il en soit, une demi-heure plus tard, nous reprenons le large. Dans notre sillage, les côtes du Maghreb s’éloignent doucement, et, après une heure de traversée, nous retrouvons le continent européen de l’autre côté du détroit.

Le voyage touche à sa fin. Nous roulons jusqu’à une heure du matin pour entamer les quinze heures de route qui nous attendent à travers l’Espagne, et nous arrêtons à la limite de l’Andalousie et de Ciudad Real.

• Jour 22 | 1er mai 2023

La traversée finale de la péninsule ibérique durera près de dix heures. Nous passons Madrid, puis les régions de Castilla-La Mancha, Castilla y León, avant de retrouver le sud de l’immense Aragon, où nous traversons Saragosse et remontons la familière province de Huesca. Vers 18 h 30, nous terminons l’ascension de la vallée du Cinca et, de l’autre côté du tunnel de Bielsa, nous retrouvons la France. Nos sens, habitués à ce qu’ils percevaient des territoires arides, sont soudain chamboulés : l’air frais des montagnes encore partiellement enneigées, l’odeur humide des forêts, la verdure omniprésente des campagnes… Dans la lumière dorée du soir, nous parcourons les derniers kilomètres jusqu’à la maison que j’avais quitté au début du mois d’avril.

Le point final est posé sur cette première incursion en terres marocaines – qui ne sera certainement pas la dernière. Les premiers jours de mai marquent le retour de la saison orageuse, avec les atmosphères propres à ces prémices tant attendus.

De ce voyage résultera une nouvelle série, mais aussi un reportage publié dans le numéro d’avril 2024 du magazine Terre Sauvage. Un objectif que j’espérais atteindre malgré ce temps limité, pari gagné grâce à des conditions propices dans une région où le ciel, loin de rester vide, aura su nous révéler les infinies nuances de l’Atlas.

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