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Pic d’Aneto : Le Toit des Pyrénées

by Maxime Daviron

Vendredi 10 mai 2013, je pars vers l’Espagne et la province de Huesca aux côtés de Joël, compagnon de montagne pour l’occasion. Un peu plus de quatre heures de route nous attendent, en vue d’aller faire l’ascension du plus haut sommet des Pyrénées : l’Aneto, culminant à 3404 mètres d’altitude au cœur du massif de la Maladeta. En cet hiver 2012 – 2013, l’enneigement a atteint des niveaux records, avec une couche de neige dépassant les quatre mètres d’épaisseur à 2500 m à la fin du mois de mars. Par conséquent, alors qu’en montagne le printemps en haute altitude n’arrive souvent qu’à l’été calendaire, les conditions en ce début mai sont encore des plus hivernales.

Ce vendredi soir nous filons donc jusqu’à l’Hospice de Bénasque, où la route laisse place à une épaisse couche de neige compacte ; et plantons la tente un peu plus bas. L’heure est à l’étude du “plan de bataille”, et après un bon repas nous profitons d’une nuit calme et des températures relativement douces de la basse altitude.

• 11 Mai

À l’aube, nous replions le bivouacs, enfilons nos sacs et débutons la longue marche d’approche jusqu’au refuge de la Rencluse, à ski pour Joël et en raquettes pour moi. Très vite, au lieu de suivre la route enneigée, nous apercevons une trace qui grimpe dans la forêt, un peu plus en hauteur. Nous décidons de la suivre, et d’éviter ainsi la monotonie de la piste. Et nous ne sommes pas déçu : nous entamons les premiers 200 mètres de dénivelé en oscillant entre les forêts de pins à crochets et les dévers qui tombent vers la vallée. Au bout d’un moment, nous nous rendons compte que la trace dévie au sud et ne monte pas jusqu’au refuge. Nous rectifions alors notre trajectoire et poursuivons notre progression vers la Rencluse.

Nous y parvenons un peu plus de deux heures après avoir quitté l’Hospital. Les gardiens semblent avoir la compagnie de deux chiens et d’un chat, qui viennent nous accueillir alors que nous posons les sacs pour une courte halte. Face à nous, les interminables pentes de la Maladeta annoncent le début des choses sérieuses.

10 h 30. Il est temps de partir à l’assaut de l’immense vallon qui monte jusqu’au Portillon supérieur, passage menant au glacier de la Maladeta. Dans l’idéal, nous avons prévu de de bivouaquer au col de Coronas, situé au bout du glacier, juste sous le sommet.

Mais cinq heures plus tard, la fatigue a finalement raison de nous. Après plus de sept heures de marche au total et environ 1100 mètres de dénivelé dans une neige de plus en plus ramollie par le soleil, nous décidons de bivouaquer sur un affleurement rocheux situé à 2750 m, tout près du portillon supérieur. Mais le repos va devoir attendre encore un peu : pour l’heure, il faut décaisser la neige pour constituer une plateforme pour la tente, et monter un petit muret afin de nous protéger du vent.

Enfin, nous allumons le réchaud et faisons fondre un peu de neige pour savourer le traditionnel thé à la menthe de fin de journée. Posés sur nos rochers, nous observons les hauts sommets qui nous entourent.

Côté français, une gigantesque mer de nuages s’étend à perte de vue et déferle à travers les cols dans la vallée, sans arriver – par chance – à passer du côté espagnol. Comme souvent dans ces moments là, plus rien n’existe, et les lointains soucis du quotidien semblent bien dérisoires. Nous passons la soirée à contempler la scène et discuter, avant que le vent glacial et le crépuscule ne nous poussent l’un après l’autre à nous enfouir dans nos duvets.

La vent ne cesse pas de toute la nuit, remuant la toile de tente en un froissement perpétuel. Mais après cette longue journée, la fatigue finit par vaincre, et je peux dormir un peu.

• 12 Mai

5 h, le réveil sonne. Un froid glacial enveloppe la montagne, et le vent souffle encore. La mer de nuages, elle aussi, est toujours là alors que nous déjeunons. Peu à peu, la lumière revient à l’est, grandiose moment et promesse d’une température plus clémente.

À 6 h, nous quittons la tente en emportant le minimum nécessaire dans nos sacs et partons en direction du portillon supérieur, que nous atteignons en une vingtaine de minutes. Le regel a de nouveau bétonné la neige durant la nuit, et nous facilite grandement la marche en crampons.

La vue s’ouvre enfin sur le glacier de la Maladeta et le Pic d’Aneto, tout au bout. Commence alors la longue traversée du glacier. Nous progressons sous les Monts Maudits, l’objectif en vue au sud tandis que du nord à l’est s’étend la mer de nuages, qui semble de plus en plus lointaine. Derrière nous, l’impressionnant portillon s’éloigne peu à peu.

Alors que nous passons la barre des 3000 mètres, la vue se fait de plus en plus stratosphérique. Le glacier est battu par le vent, des tourbillons de poudreuse virevoltent à perte de vue à sa surface… À nos pieds, de plus en plus lointain, l’océan de nuages s’étire jusqu’à l’horizon.

Au bout du glacier, l’Aneto se dresse vers le ciel. Dans ses pentes, nous apercevons un minuscule point noir : l’un des premiers grimpeurs à se hisser vers le sommet ce matin-là.

Alors que nous atteignons le col de Coronas, une cordée redescend le glacier vers le vallon d’Aigallut.

Après une courte pause au col, aux alentours de 8 h 20, nous attaquons la pente finale et les 300 derniers mètres de dénivelé vers le sommet, pas après pas.

La pente se raidit sérieusement, et nos crampons peinent parfois à s’enfoncer dans les plaques de glace vive que nous traversons sur la fin. Nous montons encore, et à 9 h 15 nous faisons face au fameux Pas de Mahomet, ultime obstacle avant le sommet devant son nom à ses premiers ascensionnistes, qui le comparèrent au Sirât du mythe islamique : “Un pont plus fin que le cheveu et plus tranchant que l’épée jeté par dessus l’enfer et menant au paradis”.

Mais loin de cette analogie grandiloquente, il est à la hauteur de sa réputation dans le milieu pyrénéiste : impressionnant, mais relativement facile. Constitué d’une successions de dalles de granit agencées en une arête parfois large d’un mètre seulement, il n’est pas particulièrement difficile techniquement, mais très exposé et aérien. La présence du vide oblige à prendre son temps, et certains décident de s’y encorder, mais nous préférons nous y engager tous les deux “librement”.

Malgré tout, une légère tension m’envahit. Je suis sans hésiter les conseils de mon équipier plus expérimenté, et avance sans trop fanfaronner en voyant les quelques dizaines de mètres d’à pic plonger de chaque côté de l’arête. Le vent a partiellement soufflé la neige des dalles de pierre, et les crampons y dérapent souvent. Mais en deux ou trois minutes, nous sortons du Pas et voici devant nous les derniers mètres à faire. Il n’y a alors plus qu’à marcher jusqu’au sommet… Et nous y voilà enfin ! Une euphorie grisante m’envahit alors que j’aperçois la croix sommitale parée de guirlandes de drapeaux, réalisant que de toutes les montagnes qui s’étendent à perte de vue, toutes sont en dessous de nous.

3404 mètres, nous y sommes.

À l’est, la crête menant au Pic des Tempêtes est impressionnante, à l’image des cimes qui nous entourent directement. Un univers de roches effilées entourées de vide et recouvertes de glace et de neige.

Après vingt minutes au sommet, il est temps de redescendre. À l’ouest, sur la crête des Monts Maudits et du Pic de Coronas, un alpiniste progresse vers le col du même nom.

Nous redescendons et reprenons pied sur le glacier. Nous décidons de nous donner rendez-vous au Portillon, Joël ayant la chance d’être en ski et moi toujours en crampons.  Le retour est ceci dit bien plus rapide, la neige est encore bétonnée sur les trois quarts du glacier, bien qu’elle commence à ramollir sur la fin. Une fois au portillon, nous répétons l’opération jusqu’au camp, mais la neige commence déjà à se changer en “soupe”. Nous faisons un dernier arrêt au bivouac le temps de reprendre des forces et de faire chauffer le repas du midi, et nous replions le tout. Enfin débute la descente vers la Rencluse.

La neige est désormais très mauvaise, et je suis surpris de constater à quel point je n’adhère plus. Les crampons ne sont plus utilisables dans ces conditions, mais les raquettes ne font pas franchement mieux, et j’en viens à tomber à plusieurs reprises, le temps de trouver mon équilibre sur cette patinoire. Joël file au refuge en quelques minutes ; commence alors pour moi une tentative de descente en ramasse, mes raquettes faisant office de patins improvisés. La technique se révèle efficace, et en une demi-heure seulement j’atteins enfin le refuge. La descente aura été rapide mais épuisante pour mes jambes. Profitant de la pause, je bois autant que je peux et nous repartons peu après pour la Besurta, au début de la piste finale. Nous préférons cette fois-ci rentrer en suivant celle-ci et non par la forêt. Mais la route enneigée est longue et monotone, et le poids de mon sac se fait sentir durant ces cinq derniers kilomètres. Néanmoins nous ne traînons pas, et nous atteignons l’Hospital de Bénasque vers 17 h.

Après plus de 1600 mètres de dénivelé négatif dans la neige depuis le sommet, nous retrouvons le confort de la voiture. Il est finalement l’heure de rentrer, et nous roulons de nouveau vers Toulouse à travers la campagne espagnole qui, elle, connaît déjà le printemps.


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