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Maxime Daviron

L’Espagne, depuis que je vis dans la région de Toulouse, a toujours été pour moi une destination logique et incontournable, à la fois plus proche pays étranger et source inépuisable d’un dépaysement aussi surprenant qu’accessible. Pourtant si j’ai entrepris de parcourir régulièrement la région bordant l’autre côté des montagnes, jamais jusqu’ici je n’avais été plus au sud que le delta de l’Ebre, à peine 230 kilomètres au delà de la frontière pyrénéenne. Malgré ça, les lieux intéressants épinglés sur Google Earth ou listés dans des dossiers inexploités – majoritairement au cœur de l’Andalousie – s’accumulaient depuis trop longtemps… Il était temps de sauter le pas.

Et l’occasion se présenta finalement : avec Guillaume, un ami avec qui je préparais depuis plusieurs mois d’importants projets dans le domaine de la vidéo, nous voulions réaliser un moyen métrage basé sur ce road trip dans le but de tester différentes idées et de voir à quelles problématiques nous devrions faire face. Cette expérience allait compléter mon premier essai lors d’une traversée de l’Amérique du Nord, qui plus est avec du matériel déjà plus adapté.

Il ne me restait plus qu’à dessiner les grandes lignes d’un itinéraire : initialement, il se constituait en un simple aller-retour jusqu’en Andalousie, restant dans la moitié est du pays. La réalité – comme l’atteste la carte ci-dessous – laissa l’improvisation nous emporter aux dernières limites de la péninsule, et jusqu’au Portugal.

• Jour 1 | 8 mars

Vient finalement le jour du départ. Dans une voiture chargée à bloc de matériel de photographie, vidéo, trekking, bivouac, et de tout le nécessaire pour un road trip de deux semaines, nous entamons ce qui sera une longue route à travers la péninsule ibérique.

Cap sur Arenillas Vell, première étape et premier village abandonné de ce voyage. Partis tard, nous traversons les Pyrénées en fin d’après-midi. Peu avant 19 h, une lumière rougeâtre illumine des falaises lointaines alors que nous sommes toujours sur la route, et il nous faut trouver rapidement un point de vue acceptable pour profiter des dernières couleurs du soir.

Une demi-heure plus tard, nous empruntons la piste finale au pied de l’ancien village perché.

Un fin croissant de lune plane au dessus de l’ouest alors que nous installons le bivouac au bord de la piste. Le crépuscule est doux au sud de la frontière ; souligné par le chant des oiseaux et quelques aboiements diffus provenant d’un hameau perdu dans les collines. Une atmosphère de printemps enveloppe l’arrière-pays, en ce premier soir du voyage.

• Jour 2 | 9 mars

7 h du matin. Nous entamons un rythme qui s’imposera pour une quinzaine de jours, en émergeant de la tente une quarantaine de minutes avant le lever du soleil.

Je commence à filmer les plans de la première séquence du film, alors que des bancs d’altocumulus colorés s’étalent autour de nous ; et nous entamons la marche en direction des ruines, à travers le maquis puis droit dans une pente rocailleuse. Au sommet de la colline, Arenillas Vell. Comme toujours, ce qui m’intéresse avant tout est son église abandonnée, sujet principal d’une série amorcée en 2014 puis reprise en 2017, après mon retour du Canada. Je traverse ce qui devait être la ruelle principale alors que Guillaume explore une autre partie du pueblo, avant de déboucher sur les vestiges du cimetière. Quelques mètres plus loin, en me faufilant entre des murs, je découvre l’entrée de l’église, entourée d’une jungle de ronces et de hautes herbes.

Alors que je passe l’embrasure, la silhouette blanche d’une chouette effraie s’élance de l’autre bout de la nef et s’envole à travers la voûte éventrée. L’intérieur du sanctuaire n’est pas bien grand, et un petit sentier circule entre les ronciers qui ont envahi l’espace. Je réalise mes prises de vue, et sors poursuivre mon exploration.

Un chemin en face de l’entrée descend sur le versant sud, avant d’effectuer un lacet vers la gauche. Là, je suis surpris de découvrir que le village est en réalité nettement plus vaste que je l’imaginais : de l’autre côté de la colline s’enfonçant vers un vallon boisé s’étalent des dizaines de maisons recouvertes de lierre.

Nous poursuivons chacun notre exploration de notre côté dans le dédale de ruelles, et nous retrouvons un peu plus tard au cœur des ruines. La matinée passe, nous retournons au bivouac pour replier le matériel et amorcer notre longue descente vers le sud.

La destination du jour est un désert catalan, plus petit et plus isolé que celui des Bardenas, isolement qui se ressent à l’état des pistes qui le traversent, et que j’avais déjà explorées en juin 2018.

Le long de la route nous y menant, nous croisons de nombreuses cigognes nichées sur les pylônes électriques, les silos à grains et les toits des églises. L’ambiance se fait de plus en plus aride, et le mois de mars s’avère évoluer en un été précoce. Vers 15 h, nous empruntons la longue piste rectiligne menant au cœur des badlands. Rares sont les véhicules à croiser notre route, désormais.

Nous filons vers les plateaux dominant le désert au sud, avant de redescendre dans le vallon asséché, réalisant divers plans pour le futur moyen métrage. La journée défile, et en début de soirée nous suivons un sorte d’ancien sillon de tracteur pour dénicher un endroit où passer la nuit. Au bout du chemin, au pied d’un grand monolithe d’argile isolé dans la petite plaine, nous faisons une découverte pour le moins insolite : un fauteuil en cuir trône au milieu du désert. Le lieu de bivouac est tout trouvé.

Nous laissons derrière nous le futur campement et décidons d’aller gravir la plus haute mesa (relief au sommet plat) proche de nous. L’ascension est des plus scabreuses : d’abord à travers un maquis dense, puis le long des pentes abruptes et croulantes de la haute colline. En moins d’une demi-heure, nous parvenons au sommet. La cime est coiffée d’un plateau rocheux sur lequel nous nous installons pour contempler le déclin du soleil : nous dominons toutes les Monegros, et l’horizon s’ouvre jusqu’aux Pyrénées.

Le vent souffle en rafales, mais la lumière rasante compense ces conditions difficiles. Il faut cependant bien veiller à ce que le matériel posé au sol ne bouge pas, car à nos pieds un à-pic termine sur des pentes raides une cinquantaine de mètres plus bas… Alors que la lumière s’amenuise, nous nous avançons vers un petit avant-sommet en contrebas. Le cheminement est tout sauf naturel, raide, nous forçant à désescalader, sauter des crevasses peu rassurantes et glisser le long des crêtes d’argile. Guillaume décide de rester sur ce replat, quant à moi je préfère redescendre dans la plaine où j’avais aperçu, au pied du monolithe, une petite praire de fleurs variées. Le couchant s’annonce superbe, à en croire les cirrus qui ondulent à l’ouest au dessus d’un horizon dégagé. Je dois faire vite… Mais encore une fois, cheminer le long de ces pentes est complexe et risqué, tant le terrain est escarpé et croulant. Je parviens à trouver une petite vire longeant un surplomb, qui me fait rejoindre un creux raide le long duquel je peux progresser en m’aidant de la végétation, et redescendre sans trop de difficulté. Je préviens Guillaume de l’itinéraire, mais j’apprendrais plus tard que, le réseau manquant, il n’avait pas reçu mon message. Il lui faudra donc descendre de nuit, à l’aveugle, dans un terrain abominable.

J’arrive finalement in extremis dans la petite plaine où nous avons prévu de bivouaquer. En contrebas, les buissons fleurissent tout autour d’un étrange monticule érodé : la composition que je cherchais. Comme prévu, les cirrus s’enflamment, et gardent une teinte rosée puis rouge jusqu’au crépuscule. L’ambiance de ce désert coloré par le printemps est surprenante, contrastant avec son aridité.

• Jour 3 | 10 mars

Le soleil inonde de lumière la petite plaine fleurie, alors que nous réalisons nos images du matin. Rapidement, il finit par nettement réchauffer l’atmosphère, annonçant la couleur pour la suite de notre voyage – que nous reprenons d’ailleurs dans la foulée et mettant le cap vers un village en ruines cette fois bien connu du grand public.

Les paysages qui défilent sont de plus en plus arides, dénués de forêts, bien que les cultures y soient encore prédominantes, ponctuées parfois des nauséabondes porcheries industrielles qui parsèment la région. Le décors se change en une suite de plans colorés, entre amandiers, cultures et plaines arides, non sans évoquer certaines images minimalistes d’Andreas Gursky.

Rapidement, nous laissons derrière nous la vaste plaine bordant les Pyrénées pour nous diriger vers de hautes régions plus sauvages : la meseta centrale, immense plateau occupant près de la moitié de la superficie espagnole. Les champs d’éoliennes remplacent alors peu à peu les élevages.

En toute fin de matinée, nous parvenons à Belchite, au sud de la province de Saragosse. Si les ruines qui trônent en marge de la nouvelle ville sont célèbres dans le pays, c’est qu’elles sont l’ultime réminiscence de l’une des plus importantes batailles de la guerre civile d’Espagne. Totalement détruit par les affrontements, en 1937, ce qui reste aujourd’hui du village défie étrangement la gravité, s’érigeant au milieu des agaves en un monceau de briques rouges grêlées d’impacts de balles et de fragments de shrapnel.

Nous explorons son église la plus emblématique en nous frayant un passage dans les hautes herbes. Seuls résonnent désormais les cris des hirondelles qui peuplent la voûte et le clocher.

Après cet arrêt, nous enchaînons de grandes distances et décidons d’ignorer certaines des potentielles étapes que j’avais prévu pour jalonner cette partie du trajet, préférant gagner d’avantage de temps pour l’Andalousie, but principal du voyage.

Dans l’après-midi brûlant, nous arrivons au village médiéval d’Albarracín, dans la sierra du même nom, en province de Teruel. Forteresse Maure datant XIIe siècle, le village à flanc de colline est cerné d’une muraille impressionnante dont l’architecture tranche nettement avec les différentes influences que l’on retrouve ici. Après avoir grimpé au sommet des fortifications, nous redescendons les ruelles pour retrouver la voiture et poursuivre de nouveau vers le sud.

Nous traversons une région montagneuse, couverte de forêts de pins, avant de gagner les plaines vallonnées de la province de Cuenca, où se trouve un nouveau pueblo abandonné, inconnu cette fois-ci, et perdu dans une campagne peu fréquentée.

Il est 18 h 30 lorsque nous y arrivons finalement. La lumière devient rasante alors que j’explore l’église bleue et blanche en vue d’y poursuivre ma série.

Lorsque j’en ressors, le soleil s’apprête à basculer sous l’horizon. N’ayant pas l’intention de passer la nuit ici, nous décidons de continuer sur notre lancée jusqu’à un petit ermitage ruiné – une fois n’est pas coutume – quelques 160 kilomètres plus au sud.

En début de nuit, nous empruntons une première piste quittant le village le plus proche, et tâtonnons un peu pour en trouver une seconde, terriblement chaotique et partiellement marquée à travers champs, censée nous mener à l’ancienne chapelle. Au bout de ce chemin de tracteur, perdu au sommet d’une petite colline karstique : l’ermitage, marqué d’une grande croix blanche, trône sous les étoiles. Vision tout droit sortie d’un film de Tarkovski.

Les conditions étant exactement celles que je voulais pour photographier ce lieu surréaliste, nous partons à la rencontre des ruines, quelques centaines de mètres à l’écart de la piste. Alors que le croissant lunaire se couche, les bruits nocturnes enveloppent les environs, participant à l’atmosphère particulière de l’endroit.

Aux environs de minuit, nous plantons la tente le long du chemin de terre. Je réalise alors en observant une lueur au nord-ouest qu’il s’agit de Madrid : nous sommes littéralement au milieu du pays. Plus de la moitié du chemin vers l’Andalousie a déjà été parcouru. Nous discutons alors d’une éventualité : en éliminant des étapes et en roulant bien, nous pouvons y arriver demain, en fin d’après-midi. Décision est prise.

• Jour 4 | 11 mars

7 h du matin. Nous enfilons nos sacs à dos et marchons directement vers l’église dominant la colline. Des nuées d’oiseaux s’en échappent et décrivent un balais autour des murs sans toit. À l’est, des bancs d’altocumulus dorés s’illuminent…

Je me concentre sur la vidéo, ce matin là. La région que nous découvrons tout autour de nous est essentiellement plate et ouverte, recouverte de vignes, de vergers et de cultures diverses, elle semble moins aride que les provinces que nous avons traversées jusque-là.

Après avoir plié le bivouac, nous entamons une longue journée de route. Au fil des heures l’aridité revient progressivement, de petites montagnes calcaires se profilent à l’horizon, et le thermomètre grimpe. Dans l’après-midi, nous débouchons sur une cuvette désertique de la région de Murcia, et les premiers palmiers sauvages apparaissent, puis se multiplient jusqu’à devenir la norme. Divers cactus, agaves et yuccas viennent s’ajouter à ce changement dépaysant de végétation. Nous traversons des villes aux jardins luxuriants et d’immenses vergers d’agrumes, avant d’émerger de nouveau dans une nature presque stérile. Nous poursuivons ainsi jusqu’à la mer et une lagune rose, avant de bifurquer vers l’ouest, et notre étape du soir. Un secteur sculpté par l’érosion, massif de badlands servant d’écrin à un lac d’un bleu vif… Mais y parvenir n’est pas évident, comme nous le découvrons vite en suivant une petite route sinueuse à travers les forêts pour finalement déboucher face à une barrière. Nous examinons la carte : un autre accès devrait pouvoir se faire via le barrage retenant l’étrange lac qui, sans lui, n’existerait probablement pas. Cette option s’avère finalement être la bonne.

Il est 18 h quand, enfin, nous apercevons le paysage stupéfiant que nous étions venu chercher. Le vent est puissant, ce soir-là, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Aux environs de 23 h 30, nous nous installons dans la tente pour la nuit. Mais après une demi-heure de sommeil, je suis brusquement réveillé par un son étrange. Un bruit sourd et répétitif, que je n’arrive pas à identifier : quelque chose semble taper brutalement au sol avec un objet lourd, à proximité de la voiture. Le bruit ne ressemblant pas à ce que pourrait faire un animal tel qu’un sanglier, je m’imagine – un peu fatigué – que nous sommes sur la propriété de quelqu’un qui tente peut-être de nous effrayer, et crains qu’il ne s’en prenne à la voiture. Je réveille Guillaume, qui ne comprend pas non plus ce que ça peut-être, et j’en viens à la conclusion qu’il vaut mieux sortir pour s’y confronter, quoi que ça puisse être, plutôt que de rester vulnérables dans la tente. Je sors en trombe, frontale allumée, et scrute les alentours. Quelque chose semble avoir fui dans la forêt et fait encore du bruit. Puis les sons se déplacent à notre gauche, alors que Guillaume émerge de la tente. Nous récupérons au cas où nos piolets, et cherchons – en beuglant probablement quelques gentillesses. Mais nulle trace de “l’intrus”. Nous en venons à la conclusion qu’il s’agissait probablement d’un très gros sanglier qui aurait tenté de fouiller le sol, pourtant dur comme de la pierre, en s’acharnant bizarrement… Quoi qu’il en soit, si tel est le cas, mieux vaut déplacer le bivouac un peu plus loin.

Mi-endormis, mi réveillés par l’adrénaline, nous roulons vers une route forestière empruntée un peu plus tôt, et installons de nouveau la tente jetée à la hâte dans le coffre. Enfin, nous pouvons dormir.

• Jour 5 | 12 mars

Cette fois-ci, pas de réveil à l’aurore. Nous avons rattrapé notre nuit jusqu’aux alentours de 10 h du matin. De toute façon, les nuages ont déserté la région, et les images n’auraient pas été plus intéressantes que la veille. Nous nous mettons donc en route pour le vaste désert des Tabernas.

Aux alentours de 13 h 30, nous découvrons de part et d’autre de la route les anciens décors des westerns de Sergio Leone, aux côtés de studios encore en activité aujourd’hui. Nous mangeons au bord d’une petite piste en terre que les touristes empruntent pour visiter les studios, et laissons derrière nous cette région trop fréquentée. Nous avons repéré peu avant au loin un observatoire astronomique, au sommet d’une montagne bordant le désert. Après l’avoir repéré sur les cartes, nous quittons la route principale pour nous engager sur un itinéraire nettement moins couru.

Au pied des montagnes, la végétation se densifie légèrement. Malgré tout, la chaleur est encore pesante ; alors, quand nous tombons par hasard sur une petite fontaine d’eau à l’écart d’un village blanc, nous décidons de nous y laver et d’y faire une pause bienvenue.

Un peu plus d’une heure plus tard, l’ascension reprend. Les routes désertes continuent de se faufiler laborieusement le long des flancs arides de la montagne. Lentement, nous gagnons de l’altitude. Les quelques fenêtres que nous avons ça et là sur le désert, loin en-dessous de nous, nous laissent entrevoir un aperçu de ce qui nous attend au sommet. Et puis, d’épingles en lacets, nous débouchons sur une route plus large, plus raide, qui nous permet de gravir les dernières centaines de mètres de dénivelé. Enfin, nous arrivons sur le plateau sommital et apercevons les grands dômes blancs de l’observatoire de Calar Alto.

Le vent nous accueille alors que nous émergeons de la voiture dans ce décors surréaliste. Trépieds à l’épaule, nous marchons droit vers les grands blocs rocheux qui bordent le plateau au sud. Quelques minutes plus tard, nous nous hissons sur l’un d’eux, et le spectacle se dévoile enfin.

Stratosphérique. Le désert est si lointain, nu, perdu dans un voile bleu de brume atmosphérique, presque déformé par la chaleur qui en émane, que nous avons l’impression d’observer une image satellite de la région. La vue, aérienne, est immense. Tout au sud, une bande floue bleutée indique la présence de l’étroit bras de mer qui nous sépare de l’Afrique. À nos pieds, les forêts de sapins laissent rapidement place aux étendues asséchées – sculptées par de rares pluies depuis des millénaires – qui constituent les Tabernas. Une succession de collines argileuses de moins en moins hautes, couvertes d’une végétation rasante pour les plus proches de nous, totalement arides pour celles qui gisent au fond de la plaine où un soleil déclinant souligne les reliefs.

Nous observons ainsi l’astre basculer sous l’horizon, la nuit prendre place dans les moindres recoins de ce tableau démesuré qui nous enveloppe. Le bleu gagne en densité, souligné d’une bande de couleurs chaudes près de l’horizon, dans laquelle éclosent les unes après les autres les distantes lueurs des quelques villes qui bordent la Méditerranée.

La nuit nous gagne.

Nous reprenons la route en direction de notre prochaine étape, la plus anticipée, un secteur isolé et peu connu de la vaste région des Tabernas. Nous descendons le Calar Alto par son autre versant, sur une route plus large, alors que l’obscurité s’installe. La température remonte vite, jusqu’à ce que nous arrivions dans la plaine. Vers 21h, nous trouvons un emplacement pour bivouaquer, aux portes de ce nouveau désert.

• Jour 6 | 13 mars

Aussi tôt que d’habitude, nous replions la tente. À nos pieds, un canyon s’étire du nord au sud. Nous y descendons en vue d’aller dans un village proche en quête d’essence, pour ne pas nous retrouver à court en plein désert. Après avoir cherché un moment, nous faisons le plein et retournons sur les hauteurs du canyon. De là, nous nous engageons sur une longue piste en terre longeant la falaise, qui doit nous mener jusqu’au début d’une boucle que j’ai tracé sur les rares cartes que j’ai pu trouver de cette portion sauvage du désert. L’application GPS dont je me sers habituellement pour la haute montagne n’en perçoit que la moitié. Qu’importe, munit des quelques informations suffisantes à notre orientation, nous entamons notre descente dans les badlands désolés.

La piste est correcte, du moins dans un premier temps. Nous nous enfonçons dans la cuvette aride, soulevant derrière nous une colonne de poussière blanchâtre. Il n’y a ici pas âme qui vive, et les terres étant inexploitables, il n’y a dans cette zone aucune agriculture – contrairement à ce que l’on peut voir autour de certains badlands des Bardenas. La situation géographique extrêmement isolée, l’éloignement par rapport à la France et les autres pays d’Europe de l’Ouest, et l’absence d’accès ou de pistes dignes de ce nom font que les touristes ne pénètrent pas dans cette partie du désert. Aussi, nous évoluons seuls, et cette solitude se fait ressentir à mesure que nous approchons du point le plus bas, au fond d’un canyon rouge qui n’est pas sans évoquer le sud-ouest des États-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si la région sert de décors à des dizaines de westerns, péplums et autres films d’aventure depuis les années 1940, et jusqu’à aujourd’hui.

Au creux du désert, les obstacles s’accumulent : la terre constituant la piste n’est souvent qu’un chaos de creux et de bosses qu’il faut passer le plus lentement possible, alors que l’un de nous se tient à l’extérieur pour guider l’autre. S’enchaînent ensuite des cailloux aux dimensions imposantes, des fissures dans l’argile, jusqu’à ce qu’un bloc de terre mêlé de roche ne se dresse au milieu de ce qui ressemble alors plus à un sentier qu’à une piste. Je descends, armé du marteau de géologue qui ne quitte jamais ma voiture, et le rabote petit à petit jusqu’à ce que nous puissions passer.

À ces difficultés s’ajoute une brève hésitation concernant l’orientation, car la piste figurant sur le GPS s’efface de la carte, ne laissant place qu’aux indications topographiques de bases et, visuellement, à une ramification de pistes plus petites. Mais un peu de logique et le peu d’informations que j’avais pu glaner avant le départ nous suffisent finalement, et nous reprenons rapidement notre progression.

Nous commençons alors à remonter, lentement, en direction des plateaux d’où nous étions partis quelques heures plus tôt.

Sans que l’on s’en aperçoive, la journée s’est déjà bien entamée. Il est près de 15 h quand nous tombons par hasard sur un petit habitat troglodyte, probablement utilisé par quelques bergers téméraires. À son entrée, au dessus d’une vieille porte en bois surmontée d’une petite avancée de toit bricolé et croulant sous l’argile, trône une pancarte de fortune : « Hotel del Zorro« . Nous poussons la porte, uniquement maintenue par une corde usée. L’intérieur, creusé dans la terre, évoque les habitats des chercheurs d’opales australiens. Quelques meubles en bois, des matelas et une cheminée ; l’abri est sommaire, et vraisemblablement peu utilisé.

Nous refermons la porte et reprenons nos places dans la voiture : moi continuant de filmer, et Guillaume essayant laborieusement de maintenir une conduite stable sur une piste qui ne pourrait pas moins s’y prêter. Souvent, le bas de caisse ronge un cailloux, frotte sur la terre, se perd dans un nuage de poussière qui s’infiltre alors partout dans l’habitacle. Mais péniblement, mètre par mètre, nous arrivons à nous hisser sur un plateau dominant une portion impressionnante des badlands.

Le plus dur est fait. Il ne nous reste qu’à gravir les derniers enchaînements de virages, et nous rejoindrons enfin le plateau d’où nous sommes partis en fin de matinée.

Enfin, près de six heures après notre départ, en n’ayant croisé finalement qu’un unique 4×4, nous débouchons dans un champ d’oliviers. Il ne nous reste qu’à boucler la boucle en retournant nous placer au tout début de la piste, d’où l’on domine le désert dans presque toutes les directions.

Nous profitons alors d’un repos mérité, guitare et bières à l’appui, jusqu’à ce que le soleil s’approche de l’horizon et qu’il nous faille reprendre trépieds et appareils pour aller capter son déclin.

Au loin, la silhouette enneigée de la Sierra Nevada se teinte de rouge.

Tandis que la lumière se retire du ciel, les étoiles s’installent dans un crépuscule bleu. Quand la nuit est enfin tombée, la lune s’élève et sa lueur inonde de nouveau les Tabernas.

• Jour 7 | 14 mars

Au matin, nous reprenons nos postes. Les ombres étirées s’amenuisent, et les couleurs s’estompent au fil des minutes.

La prochaine étape que j’ai prévue, si elle n’est pas la plus joyeuse ni certainement la plus belle, est dans une certaine mesure l’une des plus impressionnantes.

Il s’agit de la péninsule d’Almería, recouverte de serres sur plus de 40 km de long et 20 km de large, surnommée bien justement la « mer de plastique ». C’est de là que proviennent la majeure partie des légumes qui se retrouvent en toutes saisons sur les étals des supermarchés de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, et de partout en Europe.

Spectacle désolant, résultat direct et concret de ce que le modèle capitaliste et l’agriculture intensive peuvent produire de plus infâme. Exploitations inhumaines d’immigrés clandestins ; pollution record en plastique, pesticides et engrais ; destruction des sols ; épuisement des nappes phréatiques et assèchement des rivières, si bien que l’eau elle-même doit désormais être importée jusqu’ici. Un désastre largement documenté, sur lequel chacun d’entre nous souhaitant consommer hors-saison ferme pourtant les yeux.

Je voulais voir ça par moi-même. Nous filons donc au sud, traversons la Sierra Nevada qui se dressait au loin depuis des jours, et redescendons droit vers la Méditerranée. En début d’après-midi, nous approchons du point de vue visé. Finalement, au détour d’un virage, la scène se dévoile soudain.

À perte de vue s’étend un océan blanchâtre, dont émane un air déformé par la chaleur. Au cœur de cette vision dystopique se dresse un unique gratte-ciel, cerné de bidonvilles. En plongeant du regard dans ce paysage déprimant, on peut voir s’affairer les camions, machines et travailleurs, tout autour des bâches démesurées qui couvrent les cultures intensives. Les collines d’où nous observons la scène sont jonchées de détritus et de fragments de plastique, et les ruisseaux qui y coulaient il y a longtemps ne sont désormais plus que d’arides tranchées béantes. Au milieu du blanc uniforme, des bassins artificiels étincellent tristement. Tout au fond, la mer apparaît grisâtre, voilée par la pollution et l’atmosphère saturée de chaleur. De titanesques portes-conteneurs y voguent en direction du proche détroit de Gibraltar.

Nous mangeons là, dépités face à l’aberrant décor qui nous fait face, et décidons de le traverser jusqu’à la mer, plongeant dans cet océan de plastique pour nous enfoncer au cœur de l’absurde.

Au-dessus des serres, l’air flou ondule comme au sommet d’un feu. Des ouvriers aux mines épuisées déambulent le long de la route, entre les cactus qui poussent anarchiquement. La brise qui entre par nos fenêtres semble viciée, annonciatrice de la toxicité des produits qu’elle dissémine à travers la péninsule. Les débris s’accumulent au pied des bâches opaques et impénétrables qui nous entourent.

Nous sentons qu’il ne faut pas nous attarder ici. Après un long moment, nous atteignons le bord de mer. Une marina le longe comme si de rien n’était, singeant un décor idyllique en lisière d’un enfer industriel. Nous laissons derrière nous les rangées de palmiers et les plages désertes, et décidons pour la première fois d’emprunter une autoroute pour nous échapper le plus vite possible de ce cauchemar blanc.

Dans l’après-midi, nous avons récupéré les routes de l’arrière-pays et approchons de la région montagneuse où nous comptons passer la nuit, dans les environs de Malaga. Le paysage, aride jusqu’à présent, se verdit peu à peu, non sans évoquer la Toscane. Le climat y semble plus clément. Nos esprits se libèrent des visions d’Almería, et en début de soirée nous parvenons aux étonnants reliefs karstiques que nous visions. L’endroit est malheureusement plus touristique que je l’attendais, et pour la première fois depuis le départ nous ne sommes pas seuls. Du moins dans un premier temps, car en nous mettant à l’écart du secteur « principal », nous retrouvons la solitude ; et au fil de la soirée, les dernières voitures repartent finalement vers la plaine.

Les formations géologiques calcaires, empilements de plaques rocheuses et sols crevassés, sont ici des plus surréalistes. Malgré tout, le ciel reste désespérément vide.

Le soir s’installe sur les collines andalouses. Des dizaines de petits points lumineux s’allument progressivement jusqu’à l’horizon, où ils s’amassent pour former Malaga, sur les rives de la Méditerranée.

Alors qu’un crépuscule frais enveloppe les reliefs calcaires, nous discutons dans la voitures, portes ouvertes, en buvant une bière méritée après une longue journée de route. J’ai soudain l’impression de percevoir une présence proche de moi. Je baisse les yeux, et tombe nez à nez avec la tête de ce que je pense d’abord être un chien. C’est en fait un renard qui me fixe tranquillement, le museau glissé sous la portière, l’air coupable, comme pris en flagrant délit. Et pour cause : l’animal croque une canette en aluminium vide, repasse sous la portière et trottine à une vingtaine de mètres avec son butin. Quand il s’aperçoit que l’objet ne constituera pas un repas intéressant, il revient vers nous, et rôde autour de la voiture durant quelques minutes, reniflant l’air, nous scrutant timidement, pas farouche. Et puis, soudainement, il repart dans l’obscurité des collines. Apparition assez magique – quoi qu’il me faut désormais aller récupérer la canette à la lueur de la frontale.

Au-dessus de nous, les étoiles s’élèvent.

• Jour 8 | 15 mars

Quand nous émergeons de la tente, vers 8 h, un troupeau de moutons broute les quelques touffes d’herbes qui dépassent encore autour de nous. Une voile brumeux plane sur la campagne, adoucissant d’avantage les ondulations des collines verdoyantes. Les cris exotiques des oiseaux du sud se font écho dans les rochers.

Aujourd’hui est un jour particulier. Nous allons atteindre, enfin, le point le plus au sud qu’il est possible de rallier sur la péninsule Ibérique et l’Europe de l’Ouest, et frôler l’Afrique d’une infime dizaine de kilomètres.

Nous prenons donc la route vers Tarifa. En début d’après-midi, dans une atmosphère bleue et floue, au loin, apparaît le rocher de Gibraltar. Un peu plus tard, nous passons Algésiras, et croisons les premiers panneaux écrits en Espagnol et Arabe. Prendre le premier ferry pour le Maroc nous démange, mais nous continuons plein sud. Vers 15 h, nous nous arrêtons sur un point de vue élevé, sur la côte. Le détroit du Gibraltar s’étend d’est en ouest en un fin bras de mer, et face à nous, sur l’autre rive, les montagnes marocaines s’élèvent au dessus de l’eau étincelante. L’Afrique.

Nous décidons de prendre une petite route pour descendre sur la rive. Des panneaux militaires en interdisent l’accès, mais semblent bien usés. Un vieux 4×4 passe, et nous décidons de lui emboîter le pas, jusqu’à tomber sur une caserne effectivement abandonnée. La voie semble libre, et nous continuons ainsi jusqu’à flanc de falaise sur une piste en béton bordée de genets, ne croisant plus que quelques vaches noires et autres mules errantes.

Nous débouchons sur une petite plage de galets, où nous traînons un moment, avant de retourner vers la voiture. Là, nous prenons quelques minutes pour en faire le tour, et découvrons que les pneus avant ont été usés jusqu’à la corde par les pistes des déserts que nous avons traversé. La voiture étant une traction avant, les pneus arrières sont en bien meilleur état, aussi nous décidons d’intervertir les deux paires. Nous sortons le cric, levons la roue avant-gauche, y fixons la roue de secours, puis levons la roue arrière-gauche et y mettons la roue avant que nous venons d’enlever, avant de relever la roue de secours pour y mettre la roue arrière-gauche – le tout étant largement plus simple que l’on peut le croire à l’écrit. Mais au moment de répéter l’opération du côté droit, nous nous rendons compte qu’un garagiste moyennement futé a posé deux écrous plus petits sur les quatre qui tiennent la roue. Hors, nous n’avons qu’une clé sous la main. Nous essayons alors divers stratagèmes pour défaire les écrous, arrêtons une voiture qui passait par là pour leur demander s’ils ont une clé correspondante, mais rien à faire.

L’après-midi est bien entamé, mais il nous reste une option si nous faisons vite : foncer à Tarifa, dont nous sommes proches et où nous devions aller quoi qu’il arrive, et trouver une clé, d’une manière ou d’une autre.

Nous y arrivons peu après, avec nos roues asymétriques, et commençons à aller voir tout ce qui ressemble à un garage. Fermés, et encore fermés. Nous essayons les échoppes des rares stations-service, mais nulle clé à l’horizon. Finalement, nous dénichons un vendeur de pneus qui semble ouvert ! Guillaume saute de la voiture pour aller retenir le gérant pendant que je me gare comme je peux. L’homme allait partir, mais nous donne cinq minutes et une clé en croix ayant les bonnes dimensions. Comme à un stand de Formule 1, nous sortons le cric et répétons les opérations précédentes en un temps record, si bien que le gérant finit par nous dire d’y aller tranquillement. En moins de cinq minutes, le changement est fait, nous rendons la clé, et partons vers la plage après une bonne salve de remerciements.

Nous dénichons un petit parking à l’extérieur de la ville. Les plages sont quasi désertes en ce mois de mars, seuls de vieux camions et quelques voitures aussi usées que la nôtre sont garées là. Le soleil plane à l’ouest, une brise légère souffle sur la plage, immense, car ici la Méditerranée se mélange à l’océan Atlantique et ses marées.

Nous partons nous baigner, une heure avant le coucher du soleil, tout au bout du pays, quelque part entre l’Europe et l’Afrique. Une rapide douche solaire plus tard, nous traînons sur le petit parking où de gros vans aménagés encore encrassés de sable prennent le soleil, alors que les familles d’Allemands qui les conduisent profitent de la soirée, tout juste rentrés du Sahara.

L’ambiance est particulière, ce soir-là. Comme un sentiment de bout du monde, situé entre la fin d’un continent et le début d’un autre ; lieu de passage où la brise charrie des rêves de voyages lointains. Il faut avoir parcouru par la route ces 2000 kilomètres depuis la France pour réellement prendre la mesure de la distance de ces terres sur l’autre rive qui semblent nous appeler irrésistiblement.

Nous nous installons pour la soirée sous une petite cahute en bois, sur la plage. Le soleil se couche, les cirrus rougissent, les éoliennes se mettent à clignoter sur les montagnes marocaines et les collines qui nous entourent. Au loin, de hauts voiliers et d’immenses cargos voguent lentement, surplombés par le vol des mouettes. Le soleil disparaît sous la surface océanique. Les phares se mettent en marche et commencent à balayer l’horizon de part et d’autre du détroit, alors que les dernières couleurs se diluent dans la nuit.

Nous passons la soirée là, jusqu’à une heure tardive, à fêter la frontière méridionale de notre voyage. Les regards rivés sur les côtes qui nous font face, où s’éparpillent les quelques lueurs de villages isolés, nous nous exclamons de temps à autre : « C’est l’Afrique, nom de dieu« . Nous nous promettons de revenir un jour pour traverser ce détroit, et plantons la tente un peu plus loin, au beau milieu de la nuit.

• Jour 9 | 16 mars

Pour la première fois depuis notre départ, le réveil est tardif dans la matinée. Le soleil brille, mais un vent furieux s’est levé dans la nuit et secoue la tente comme s’il voulait l’arracher. Nous la replions tant bien que mal avant de retourner vers Tarifa.

Après avoir fait quelques courses, nous marchons jusqu’au bout d’une petite jetée menant à un fortin cerné par les eaux. Des kite-surfs s’élèvent au-dessus de l’océan, alors que nous tenons à peine debout dans les rafales. Nous restons un instant, mangeons un morceau, et reprenons la route.

Cap au nord, désormais. La journée s’annonce longue, car nous visons l’Algarve, au sud du Portugal. Les agaves, yuccas et figuiers de Barbarie défilent, et nous frôlons Séville quelques heures plus tard, puis Huelva, et enfin la frontière. Quand nous la traversons, le thermomètre indique 30°c.

Dans la soirée, nous arrivons à Praia da Marinha, une plage cernée de falaises calcaires plongeant dans l’Atlantique. Sans surprise cette fois, le lieu est nettement plus touristique – à l’image du pays tout entier. Alors que nous n’avons pratiquement croisé personne des Pyrénées à l’Andalousie, nous sommes ici cernés de voitures quand nous nous garons sur le parking aménagé.

Quoi qu’il en soit, malgré les drones qui planent et les touristes qui demandent à être pris en photo du haut des falaises, nous profitons un peu à l’écart d’un coucher de soleil paisible, bien que je me sente ici clairement moins à ma place.

La foule nous pousse à partir un peu plus à l’ouest, jusqu’au Cap Saint-Vincent, où nous ne trouvons personne. Ici le vent se déchaîne, glacial. Un phare tranche l’obscurité par éclairs successifs, éclairant la route déserte tandis que je me débats une fois encore avec la tente.

• Jour 10 | 17 mars

Plein nord, de nouveau. Nous faisons halte à Sines pour midi, et passons Lisbonne vers la fin de journée, avant de nous diriger vers le Cabo Raso et enfin Praia da Ursa, une plage plus isolée, encore une fois cernée de falaises – cette fois nettement plus impressionnantes. Alors que nous en approchons, une tourmente sourde plane sur l’océan, fractionnant la lumière en dizaines de tâches éparses à la surface de l’eau.

Un temps « normand » pèse sur la côte, oscillant entre rafales pluvieuses et vent sec sous un ciel noir. La soirée passe, un nouveau phare nous envoie ses flashs à l’horizon, et une tempête rend laborieuse l’installation de la tente.

Demain sera notre plus longue journée de route. Un peu plus de 9h, pour aller nous perdre de nouveau au beau milieu de l’Espagne, en province de Ségovie.

• Jour 11 | 18 mars

L’asphalte défile dés l’aube, alors que nous traversons l’intérieur du Portugal dans une région très boisée. Les eucalyptus cèdent la place à des pins, puis à de petites montagnes, avant que nous ne redescendions en Espagne dans de grandes étendues d’arbres têtards. Quand le soleil se couche, de longs bancs de cirrus commencent à rougir, et nous prenons une route de terre au hasard pour déboucher au beau milieu des arbres.

Le soir tombe. Nous poursuivons notre route jusqu’à un nouveau village abandonné, et y arrivons au beau milieu de la nuit. Une minuscule piste mène aux ruines, en marge d’un petit village dans une région rurale. L’église, massive, se dresse dans l’obscurité sous la pleine lune. Au loin, des chiens aboient dans les fermes, rompant un silence absolu.

Nous pénétrons dans l’ancien temple, et découvrons à la lueur de nos frontales l’intérieur immense de l’édifice. Après une courte exploration, nous nous installons pour la nuit.

• Jour 12 | 19 mars

Au lever du soleil, le réveil est brutal : un chien, protégeant un troupeau de moutons distant de quelques centaines de mètres, nous a flairé et est venu faire son travail. Les aboiements nous tirent de notre sommeil et de nos duvets, et nous sortons en beuglant plus fort que lui pour le calmer. Il comprend finalement que nous ne représentons pas un danger, et file retrouver son troupeau.

Je retourne dans l’église, alors que les premiers rayons du soleil s’infiltrent par les ouvertures. De toutes celles que j’ai pu photographier pour ma série, celle-ci est définitivement la plus grande et la plus impressionnante. Comme souvent, des dizaines d’hirondelles nichent sous la voûte, et leurs cris résonnent dans l’espace vide.

Je trouve un minuscule escalier en colimaçon montant au clocher, et m’élève de quelques mètres, au-dessus du narthex – à l’entrée faisant face à la nef et au chœur.

Je poursuis l’ascension du petit escalier et débouche dans une petite pièce sous le clocher. Une échelle en fer rouillé y grimpe, et semble encore assez solide pour l’emprunter. Arrivé dans le clocher, quelques contorsions me font émerger sur un tapis de déjections séchées d’hirondelles, mais la vue sur les ruines et la campagne environnante baignée de lumière dorée valait bien le coup. Je redescend dans la foulée, retrouve Guillaume, et nous repartons en direction de Villalba, prochain pueblo abandonnée.

Nous l’atteignons aux alentours de midi. Malheureusement, l’église y est complètement effondrée et envahie de friches. Nous mangeons sous un ciel chargé, et il ne nous reste alors plus qu’un lieu où nous rendre pour clore le road trip en beauté : les désormais familières Bardenas Reales.

Un peu avant 14 h, nous passons au nord de Tudela et entrons dans le désert, pour une fois par l’ouest via la seule route goudronnée y menant. Manque de chance, nous sommes en pleine Semana Santa (semaine sainte), fête chrétienne célébrée dans tous le pays, et ces jours-ci sont fériés. Le désert, déjà largement plus fréquenté que quelques années auparavant à cause de sa popularité sur les réseaux sociaux (à laquelle j’ai participé malgré moi), est alors bondé.

Heureusement, les gens se cantonnent aux pistes, et de surcroît la partie des hauts badlands est censée être interdite très bientôt (nous ne l’apprendrons que plus tard, mais l’interdiction était en réalité entrée en vigueur tout juste la veille).

Après avoir réalisé quelques plans le long de la piste, nous nous éloignons sur celle qui me sert habituellement d’accès depuis l’est, pour nous garer vers l’arrière des badlands et marcher jusqu’à notre lieu de bivouac. Vers 16 h, nous nous équipons et commençons à avancer à travers la végétation des barrancos, avant de déboucher dans un petit canyon donnant sur le plateau qui nous permettra de basculer au cœur des monts argileux.

Après y avoir fait une halte, nous continuons l’ascension avant de redescendre sur les plateaux isolés du centre du désert. Le coucher du soleil ne nous déçoit pas, et le crépuscule s’installe alors qu’un vent violent souffle depuis la plaine centrale.

Nous installons notre ultime bivouac dans une petite cuvette abritée. La pleine lune qui s’élève illumine le désert blanc, si bien que les frontales deviennent inutiles pour évoluer sur les collines. Le vent finit par s’évanouir, et nous nous endormons dans un silence parfait.

• Jour 13 | 20 mars

Avant l’aube, nous replions la tente une dernière fois et faisons nos sacs. Comme un doute subsiste sur l’interdiction d’accès, nous préférons rester discrets et quitter les lieux avant le jour. Alors que la lune se couche, nous grimpons les crêtes terreuses jusqu’au plateau sommital et plongeons de nouveau dans les canyons qui s’éloignent des reliefs. En longeant le fond d’un large lit herbeux de rivières éphémères, nous rejoignons la voiture en une quarantaine de minutes de marche.

Le soleil se lève, et nous roulons désormais vers le nord-est, pour achever la grande diagonale entamée deux jours auparavant au départ de la côte portugaise, traverser les Pyrénées, et retrouver la France. Après avoir passé le tunnel de Bielsa et redescendu la vallée d’Aure, nous prenons un café en marge de Saint-Lary en regardant les montagnes. Partis initialement pour un simple aller-retour en Andalousie, nous aurons finalement traversé une grande partie de l’Espagne et du Portugal, atteint le point le plus au sud de la péninsule Ibérique, et parcouru plus de 5000 kilomètres au total. Un parfait prélude à la saison estivale qui approche, et que je passerais à traquer les orages et parcourir les montagnes dans la chaîne Pyrénéenne est les régions qui l’entourent du nord au sud.


Pour la seconde fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés – excepté Belchite, qui est bien connu – ont été changés (les supprimer totalement nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.

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Septembre, déjà. L’été a filé, comme à son habitude, sans me laisser le temps de m’en apercevoir. Après l’ébullition des milliers de kilomètres parcourus depuis mai, l’imminence de l’automne s’impose comme une douche froide : le temps est compté. Chaque jour qui passe voit s’étioler mes chances d’observer de nouveaux orages ; et bien que l’automne soit ma saison de prédilection, ma fascination pour la foudre est obsédante. Il me faut donc saisir ce qui sera peut-être l’une de mes dernières opportunités, et partir pour un nouveau road trip orageux à travers le nord de l’Espagne.

• Jour 1 | 3 septembre 2018

Alors, l’après midi du 3 septembre, j’entasse affaires et matériel dans la voiture et mets le cap au sud, direction les sierras du nord de la Catalogne.

Quelques heures plus tard, je parviens au cœur des montagnes sur une route sinueuse et déserte. À mesure que je gagne en altitude, un épais brouillard se dissipe, et lui succèdent rapidement vent, pluie et grêle. Doucement les orages pré-frontaux s’éloignent dans un roulement continu de tonnerre, et un ciel déchiqueté s’ouvre sur les forêts d’altitude qui me font face.

Je reprends de la hauteur et m’arrête à un point de vue surplombant. La lumière s’amenuise mais la convection, elle, reprend peu à peu au sud-ouest. Une ambiance tourmentée, à la fois post et pré-orageuse, évolue face à moi.

La lumière réapparaît sur la route détrempée, révélant au loin les sommets embrumés.

Une trêve éphémère reprend, dans un calme parfait…

La nuit tombe. 21 h 45 : les premiers flashs font irruption à l’ouest, de l’autre côté de la crête. Je file vers une piste forestière située sur l’autre versant, et trouve une éclaircie dans la forêt de sapins… L’horizon s’illumine.

Rapidement, un système multicellulaire émerge autour de moi en s’approchant peu à peu. Je retourne au premier mirador, après avoir laborieusement effectué un demi-tour assez peu rassurant sur l’étroite piste en terre longeant un précipice. Quelques minutes plus tard, au sud-ouest, le ciel nocturne se dévoile…

À l’horizon s’élèvent du fond des vallées des bancs de brumes livides.

Parallèlement, le plafond nuageux s’abaisse jusqu’à m’engloutir. Je redescends de nouveau rapidement vers le tout premier point de vue de la route, quelques minutes en contrebas.

Jusqu’ici l’orage ne déploie qu’un festival d’intranuageux, n’émergeant que rarement hors de la pluie. Mais alors que je me gare et installe mon trépied en hâte, voilà que la foudre tombe, enfin.

Durant près d’une heure, une hystérie électrique saccadée se déchaîne sur le massif.

1 h 30, déjà. Les derniers flashs éclairent l’horizon, et l’obscurité revient.

• Jour 2 | 4 septembre 2018

À l’aube, en vue des orages à venir, j’entame une traversée d’un peu plus de trois heures en direction d’un village perché, plus à l’ouest. Les montagnes, forêts puis les plaines arides défilent, avant que je ne revire au nord-ouest en direction de la vallée cachée où est juché le petit village au sommet d’une colline. Je retrouve enfin ces paysages familiers aux allures nord-américaines. Après une sieste bienvenue au bord d’un ruisseau, les premiers congestus bourgeonnent et je pars explorer les alentours.

J’avais auparavant noté la présence d’un sommet isolé, au nord, et commence donc par ça. C’est là, sur une route secondaire longeant le mont par le sud via un vallon perdu, que j’ai la surprise de découvrir de hauts badlands gris. Leur silhouette érodée se détache nettement du décor de piémont espagnol, et le contraste créé est des plus intéressants. Je décide donc d’y passer une partie de l’après-midi, à l’affut des lumières sous un ciel de plus en plus tourmenté.

Les choses s’amorcent : premiers coups de tonnerre, première averse, et quelques timides internuageux. Je poursuis mon exploration, et retourne au village dans la soirée. Il est alors 19 h 30, et je dois prendre une décision : le dernier run (mise à jour) des modèles de prévision voit le potentiel orageux plus au sud que prévu. La question est de faire confiance à ce changement de dernière minute, ou au contraire de suivre mon intuition selon les observations du terrain…

Finalement je mets le cap au sud vers de hautes collines situées à mi-chemin entre les deux options, afin de pouvoir aviser en ayant un visuel dégagé de chaque côté. De ce col se trouve une piste censée mener au sommet de grandes falaises. Je m’y engage, et rallie tant bien que mal le lieu visé sur un chemin à la limite de l’impraticable. Je continue alors à pied en suivant un petit sentier traçant tout droit à travers les pins, et parviens au sommet en quelques minutes.

Le soleil s’est couché, des bancs de congestus et d’altocumulus gonflent dans presque toutes les directions. Je m’approche du bord des falaises… Elles tombent droit dans la forêt, une centaine de mètres plus bas. L’ambiance crépusculaire est impressionnante, ici : la vue est parfaitement dégagée sur 180° au nord, dominant toute la région depuis cette barre de falaises séparant les contreforts pyrénéens d’une région moins vallonnée au sud. Le problème – outre une exposition risquée – c’est que l’horizon sud est bouché par une partie de la forêt ; de plus, je ne pourrais pas être très réactif en cas de salve rapide me forçant à me replacer. Enfin, si les orages se développent – comme je le crois – au nord, je me prive alors de la proximité des monts calcaires bordant les Pyrénées, et n’aurais qu’une étendue plate pour tout premier plan. Voyant que peu de choses se passent au sud, je décide alors de retourner d’où je viens.

Alors que je traverse de nouveau la forêt pour regagner ma voiture, un air lourd chargé d’une forte odeur de romarin sauvage émane du sol, et des insectes se heurtent par dizaines contre mes chevilles. L’atmosphère est définitivement orageuse.

Dès que j’ai rejoins l’asphalte, j’enchaîne sans traîner les lacets de la petite route déserte, jusqu’à apercevoir soudain les premiers flashs : lointains, au nord-ouest, nés quelque part autour du grand lac de Mediano.

Mon intuition était bonne. Cette cellule est lointaine, mais d’autres devraient normalement se former plus près d’ici peu…

Et ça ne manque pas ! Quelques minutes à peine après ma courte pause, alors que je rejoins la route principale, un orage monocellulaire éclot au sud-est du village où je me trouvais un peu plus tôt. Il ne reste qu’à appuyer sur l’accélérateur, se concentrer sur la route, et grappiller la moindre seconde disponible… Les flashs se succèdent à un rythme toujours plus soutenu, mais je sais qu’aucun point de vue entre moi et le pueblo ne sera exploitable, je ne peux donc que foncer en fermant symboliquement les yeux sur ce qui se passe sur la droite de mon champs de vision.

Heureusement, je me gare 15 minutes plus tard sur le petit parking où je me trouvais en fin d’après-midi, et déplie le trépied sans perdre un instant. Soulagement : la cellule est toujours active et plutôt statique, et une seconde semble même émerger de l’obscurité, à sa gauche. La nuit étant totalement noire, je débute alors une série de « portraits » étoilés.

L’activité intranuageuse commence peu à peu à affleurer, dévoilant de véritables sacs de nœuds électriques.

Après plusieurs pics d’activité, les deux cellules déclinent et finissent par s’éteindre. Mais depuis le début, dans mon dos, de puissants flashs illuminent le ciel nocturne. Je contourne le village par une petite sente donnant sur le flanc ouest, et un système hyperactif apparaît, lointain…

Je le supposais trop distant pour m’y intéresser, mais il y a peut-être quelque chose à tenter… Quitte à être là, autant jouer le tout pour le tout. Je retourne donc à la voiture et décide de foncer plein ouest, et d’aviser sur la route.

Je file rapidement vers l’orage et, voyant sa position, poursuis sans perdre un instant en direction de hautes collines que j’avais découvertes à l’automne précédent en explorant la région – je savais, à l’époque, que ces points de vue me seraient utiles un jour.

Peu après minuit, moins de 45 minutes après avoir repris la route, je parviens à un col dégagé. L’activité est furieuse, et l’orage déjà plus proche que je ne le pensais, avançant droit sur moi. Le temps de sortir le matériel, un impact frappe au loin dans la vallée ! Enfin, de la foudre. L’atmosphère est puissante, sans un bruit, seul le grondement étouffé et intimidant du tonnerre se diffuse dans la nuit. Je m’installe en vitesse, déclenche, et attends… Cette tension avant la rupture s’inscrit dans une véritable cénesthésie de l’orage, affut d’un esprit livré à un cortège de stimuli frénétiques.

Ce sont ces éléments qui m’animent. Atmosphères de nuits noires, tranchées de lueurs erratiques ; apparitions imprévisibles marquées de persistances rétiniennes ; ombres mouvantes, masses vivantes de vapeur ; grondements et fracas en échos étirés, houle sonore oscillante et interminable. Les orages nocturnes sont pour moi une expérience irrationnelle et unique, une immersion qui se doit d’être vécue en solitaire, si l’ont veut réellement pouvoir s’en imprégner.

Et soudain, la rupture se produit.

Les flashs intranuageux ont beau être ininterrompus, cette continuité semble pourtant se briser quand jaillissent dans le noir les ramifications d’un impact soudain. Et s’ils sont rares, chacune de leurs apparitions n’en est que plus fulgurante.

À mesure que l’on avance dans la nuit, le vent se renforce et les éclairs s’approchent. Vers 2 h du matin, je suis contraint de trouver refuge dans la voiture, alors que les rafales et la pluie se mêlent violemment.

Une demi-heure plus tard, alors que la cellule s’éloigne doucement, le ciel est traversé de longues décharges internuageuses.

Finalement la pluie cesse, le vent tombe, et le calme revient. Il est temps de profiter d’une courte nuit de repos.

• Jour 3 | 5 septembre 2018

Après ce qui m’a semblé être quelques secondes, j’émerge alors que le soleil inonde déjà l’habitacle… Il est en réalité 9 h, et il est temps pour moi de choisir une nouvelle « cible » pour ce soir.

Les modèles anticipent un potentiel intéressant dans le secteur, mais en plein après-midi, ce qui ne m’arrange pas. En revanche, un fort risque nocturne s’annonce bien plus au sud. Après quelques hésitations, je décide de partir en direction du delta de l’Èbre, sur la côte méditerranéenne, et d’aviser encore une fois au fil du développement de la situation.

En fin de matinée, je traverse de hautes gorges karstiques avant de déboucher dans une plaine plus aride, puis de longer les hautes falaises d’argile de Cinca, traversant des villages fraîchement désertés par les cigognes qui les peuplent habituellement. Plus tard dans l’après-midi, je parviens dans la région de Mequinenza, ou l’embalse (lac réservoir) du même nom rejoint l’Èbre, deuxième plus grand fleuve d’Espagne.

Les paysages évoquent désormais le Mexique : le fleuve a sculpté de profonds canyons à travers les collines arides où poussent des milliers d’amandiers, unique végétation en dehors du maquis rasant qui recouvre les plateaux. Le soleil cède peu à peu sa place aux cumulus, congestus, puis cumulonimbus. Alors que je fais halte sur un point de vue dégagé, des grondements diffus émanent de l’horizon sud.

Une heure plus tard, traversant un village, un panneau attire mon attention : « Mirador« , un point de vue possible sur l’Èbre… Habituellement, les panoramas signalés par des panneaux de ce type là sont assez décevant, tentant de retenir les rares touristes de passage avec le moindre ersatz de vue dégagée ; mais je décide tout de même d’aller y jeter un œil par curiosité. Quelques minutes plus tard, après une série de lacets, je parviens au bord d’une falaise élevée. La vue est saisissante, dominant le fleuve qui arrive du nord par un grand canyon et poursuit lentement sa route vers le delta encore distant de 70 km. L’horizon est à peu près dégagé dans toutes les directions, ce qui en fait un point de vue particulièrement intéressant. Je choisis donc d’y passer le reste de l’après-midi, en attendant de voir ce que donnent les différentes lignes de convection qui m’entourent.

Une centaine de mètres de dénivelé plus bas, noyée par le fleuve, une église perce la surface de l’eau. Ce type de vision surréaliste n’est pas si rare dans le nord du pays, la faute aux nombreuses retenues d’eau ayant vu le jour depuis les années 1970.

Peu avant 18 h, un modeste arcus s’avance de l’ouest, n’apportant que peu de foudre et de la pluie. Mais une heure plus tard, alors qu’une nouvelle averse défile dans son sillage, l’horizon ouest se dégage et laisse de nouveau filtrer le soleil…

À la faveur de cette ouverture, un grand arc-en-ciel se déploie au dessus de l’Èbre .

Malheureusement, la convection ne semble pas prendre comme prévu. D’ailleurs, la salve qui devait avoir lieu en plein après-midi là où je me trouvais ce matin n’a également pas réussi à prendre. Néanmoins, dans cette direction, un meilleur potentiel semble faire s’élever des tours de vapeur, alors qu’au sud-est meurent les restes d’un système peu actif…

Et voilà un premier flash au nord, alors que le crépuscule s’avance. Un coup d’œil aux radars me confirme que rien ne semble vouloir se passer où je me trouve, et je me résous alors à revenir sur mes pas et tenter d’aller intercepter les cellules naissantes. Nouvelle course contre-la-montre : cap vers le nord. Un petit amas cellulaire très actif semble « fusionner » en un unique système. J’ai beau filer, m’en approcher, il progresse très vite vers l’est… Vers 22 h 30 je fais une première halte en bordure d’un champ de tournesols, afin d’avoir une meilleure idée de ce à quoi il ressemble.

Je suis encore trop loin, sa trajectoire est nette : je dois m’orienter au nord-est aussi vite que possible. Je suis donc la même route qu’une dizaine d’heures plus tôt, tant et si bien que je commence à me rendre compte que ma meilleure option – compte tenu des routes disponibles – est probablement de retourner au village où je me trouvais la veille. Face à moi, l’orage poursuit son chemin à travers la nuit noire dans des convulsions de lueurs hystériques.

À 23 h, j’ai presque rattrapé l’orage, mais ne parviens pas à le dépasser. Malheureusement, je ne pourrais pas poursuivre davantage, sous peine de me retrouver dans les forêts plus au nord, sans visibilité. La foudre tombe sous un plafond chaotique… Je ne peux qu’observer, et avancer. À 23 h 20, j’emprunte une nouvelle fois la petite route grimpant vers le pueblo perché, et déplie aussitôt mon trépied. Mais pour capturer la furie observée en chemin, il est trop tard. Déjà, les étoiles réapparaissent. La frustration est d’autant plus grande que je me trouvais précisément ici, 24 heures plus tôt.

Mais je profite tout de même du spectacle, loin d’être fini, et entame de nouveaux « portraits » en clair-obscur de ce qui m’évoque alors une créature vivante, mouvante, animée de respirations imprévisibles et dont les battements de cœur confus illuminent la campagne endormie.

• Jour 4 | 6 septembre 2018

L’aurore est paisible, après cette ultime nuit agitée. J’émerge doucement, et m’éloigne un peu plus au nord pour retrouver un ruisseau dont la couleur terreuse rappelle l’agitation nocturne qui s’est répétée ces derniers jours. Mais cette agitation prend fin, et ma dernière tentative devrait avoir lieu en fin d’après-midi, sur le versant français des montagnes.

Ainsi, je décide de rallier un petit col méconnu, juste après la frontière, et y parviens peu après midi, par un semblant de route particulièrement chaotique.

Ayant très peu mangé depuis mon départ, je profite du calme plat pour me préparer un repas chaud. Maintenant l’idée est de patienter toute la journée depuis mon promontoire… Mais cette fois-ci, j’ai peu d’espoir pour la suite. Le ciel est gris, la température est bien descendue, et les différents facteurs d’instabilité ont été épuisés par ces multiples salves orageuses.

Et la la suite me donne raison : rien n’émerge de la soupe grisâtre qui enveloppe les montagnes et pèse sur les vallées. Pas un coup de tonnerre. Enfin, une fin crachin finit par achever mon optimisme. Inutile de s’acharner, d’autant que je ne suis maintenant plus très loin de chez moi, épuisé mais avec des cartes mémoires bien remplies.

Alors que la saison touche à sa fin, je quitte donc les cimes encombrées pour rejoindre une plaine moins sombre, laissant la pluie post-orageuse me rappeler les visions nocturnes qui se sont enchaînées depuis mon départ, quelques jours plus tôt.

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S’il y a bien une partie du processus que j’apprécie dans les voyages photographiques, c’est la préparation. La phase de recherche de lieux propices, particulièrement : passer des heures à éplucher les cartes, lire d’anciens topos, explorer Google Earth, recouper récits, articles et images de chaque endroit intrigant… C’est une activité chronophage, mais qui permet l’essentiel : trouver des lieux au potentiel intéressants, adaptés aux émotions spécifiques que je veux faire ressentir dans chacune de mes séries.

La photographie de paysage dépend principalement du recoupement de deux facteurs initiaux : le lieu, et les conditions météorologiques qui sculptent la scène. L’atmosphère est – outre la façon dont la lumière et le temps sont captés – la conjonction éphémère d’un instant avec un endroit, et la retranscription des sentiments qui s’en dégagent. L’importance du repérage est donc aussi évidente que l’anticipation du contexte ; ainsi que le fait de passer un maximum de temps sur le terrain, voir d’y revenir pour multiplier ses chances de concrétiser « la » photographie, qu’elle soit prévisualisée ou spontanée.

Cette phase de préparation est non seulement cruciale pour les raisons sus citées, mais d’avantage encore à l’heure d’internet pour une toute autre cause. Certains lieux iconiques tels que The Old Man Of Storr, en Écosse ; Skógafoss, en Islande ; ou encore la face Est du Cervin, pour en citer quelques-uns ; comptent parmi les sujets les plus photographiés au monde, et ce souvent sous un seul et même angle. Pourtant, les lieux méconnus (voir inconnus) au potentiel iconique immense ne manquent pas. Seulement, il faut pour les trouver faire un effort de recherche, allant généralement de paire avec l’effort physique et / ou logistique nécessaire pour les atteindre – car c’est justement leur isolement, leur difficulté d’accès ou leur situation à l’écart de toute route (au sens large du terme) qui les aura préservés de la « célébrité ».

J’en suis venu à ne plus réaliser d’images lors de mes passages dans certains lieux « stars », à quelques rares exceptions près – parce qu’il était alors possible de faire quelque chose qui n’avait peut-être pas déjà été fait, ou encore parce qu’à une époque je pensais naïvement « j’y suis, je vais faire ma photo« . Outre une recherche d’originalité, ce choix se justifie aussi par le fait que l’un des dénominateurs communs de presque toutes mes séries est la recherche d’une forme d’onirisme. Hors, comment se sentir transporté par une image d’un lieu connu, vu et revu, et ainsi démythifié ? Comment, en conservant une notion de repère géographique précis, peut-on instiller le surréalisme ?

C’est donc dans cet état d’esprit qu’en cet automne indien, après de longues recherches et repérages m’ayant permis de concevoir les grandes lignes d’un itinéraire original, je reprenais la route avec un ami pour le nord de l’Espagne.

Ce nouveau road trip allait durer une semaine, passant par les montagnes ; les vallées arides, cachées derrière les contreforts sud-pyrénéens ; et le désert des Bardenas, une nouvelle fois ; le tout ponctué de multiples étapes dans des villages fantômes que j’avais déniché en vue de la réalisation d’une nouvelle série. Les paysages seraient souvent atypiques : plaines aux allures mexicaines, ruines immaculées, églises englouties, lacs asséchés, déserts et montagnes aux couleurs d’automne… Pour couronner le tout, les conditions s’annonçaient parfaites, et effectivement nous n’allions pas être déçus.

• Jour 1 – 21 octobre 2017

Un mois jour pour jour après avoir atterrit en Écosse débute donc un nouveau voyage.

À vrai dire, j’ai une nette préférence pour ce type de départ : charger la voiture de tout le matériel nécessaire, claquer le coffre et prendre la route. « Prendre la Route« , cet aspect est plus net, esquivant les étapes intermédiaires et la logistique qui les accompagne… Partir de chez soi et rouler, rouler, rouler ; pour revenir « à la maison » après de longues péripéties dans une voiture couverte de poussière et de boue, les affaires éparpillées dans l’habitacle, le visage brunit par le soleil, des courbatures partout, les vêtements sales et quelques kilos en moins… Quand il ne s’agit pas, parfois, de revenir sans voiture du tout – ces réminiscences provenant en grande partie de mes précédents voyages nord-américains (récits à venir), quand la route pouvait mener d’un bout à l’autre du continent et qu’un van « jetable » revenait moins cher qu’une location – et apportait son lot de péripéties incontrôlables.

Après avoir acheté les provisions nécessaires, nous filons donc plein sud, vers les montagnes et la frontière. À midi, nous empruntons une route usée pour faire un crochet jusqu’à un col dominant la vallée, juste avant de quitter la France. Un ciel d’octobre couvre le nord de la chaîne.

Après un bref repas, nous redescendons vers la route principale, qui nous mène en moins de dix minutes de « l’autre côté ».

L’Espagne, déjà. Je connais bien cet itinéraire puisque je l’ai emprunté il y a à peine quelques semaines pour me rendre à Almerilla (récit à venir), où nous ferons étape demain. Encore une fois, nous dépassons Vielha avant d’emprunter les routes perdues traversant l’arrière-pays d’est en ouest. Les couleurs de saison sont pour la plupart déjà passées, fades ; ou à l’inverse encore trop vertes… Mais en débouchant dans un secteur rocailleux, nous découvrons un vallon où l’automne est à son apogée.

L’intensité paroxystique et la variété des couleurs attire l’œil vers ce corridor qu’emprunte notre route, entre les pics karstiques.

Nous poursuivons vers le défilé, jusqu’à une gorge étroite parsemée de nombreux tunnels ; et débouchons après quelques dizaines de minutes dans une vallée plus large, derrière les contreforts pyrénéens. Nous faisons alors halte au sommet d’un village perché d’où l’on surplombe les alentours.

La région, aride et déserte, évoque le Mexique du Far West, celui des films de Sergio Leone, où les habitants des villages de mineurs d’or regardent passer l’étranger à cheval dans un silence pesant, alors qu’un buisson roule à travers la rue principale sur un air d’harmonica…

La route se poursuit plein sud, traversant des reliefs avant de redescendre vers une autre vallée en longeant des oliveraies. Nous bifurquons de nouveau à l’ouest et reprenons une route plus large, droit vers notre étape du jour.

Nous quittons la route principale et traversons un village aux façades lézardées. Un chemin de terre nous en éloigne peu à peu, et les ruines haut-perchées de Castelserás approchent lentement. Nous passons quelques fermes où des chiens courent après les pneus, alors que les paysans, méfiants et impassibles, nous regardent passer sans un bruit. La piste devient vite impraticable, et nous sommes contraints de laisser la voiture à l’abri d’un bosquet. Sacs sur le dos, nous partons bivouaquer au village fantôme.

Le soleil commence à décliner au dessus des vallées à l’ouest.

En une quinzaine de minutes de marche, chargés comme des mules, nous atteignons le bas du village, autour duquel la piste s’enroule pour y monter progressivement. Les bords du chemin sont parsemés de grenadiers, d’amandiers et d’agaves, dont les étranges inflorescences s’élèvent à trois mètres comme des totems.

Après encore une dizaine de minutes, nous débouchons à l’entrée des ruines, au coucher du soleil. Un replat surplombant la vallée permet d’installer le bivouac, et je pars alors explorer l’endroit.

Les scènes surréalistes qui me sont chères ne manquent pas. Des façades seules se dressent au milieu d’une végétation de friche, des pans de murs à demis écroulés défient la gravité, un grand balcon contemple la plaine ; alors qu’une lueur colorée teint l’atmosphère et se reflète sur le calcaire. Et bien sûr, l’église trône encore au centre du village.

La nuit tombe sur les ruines désolées de Castelserás. Des aboiements distants se répandent de villages en villages, pueblos dont les lueurs scintillent comme tant d’îlots perdus dans un océan d’obscurité.

Nous dominons la plaine, haut perchés sur notre colline abrupte. C’est cet isolement qui a eu raison du hameau, dans les années 1960. Peu à peu celui-ci s’est vidé, après 900 ans d’existence, exode démographique inéluctable face à l’arrivée imminente du vingt-et-unième siècle. Il gît désormais livré aux éléments, dans un silence sépulcral, s’écroulant pierre après pierre ; et sera un jour englouti par la végétation dans l’indifférence la plus totale.

Mais ce soir-là, une certaine forme de poésie mélancolique en émane…

• Jour 2 – 22 octobre 2017

La première partie de la nuit fut paradoxalement mouvementée. Peu avant minuit, une harde de sangliers décida de venir renifler la tente, humant sans l’ombre d’un doute les restes de repas que nous avions bêtement laissé dans l’abside, pour les redescendre au retour. Mais après les avoir fait fuir, il me suffit de placer les restes hors d’atteinte et à l’écart pour retrouver un calme relatif.

À l’aube, nous émergeons de la tente pour contempler la lumière naissante.

Le but du jeu est alors de trouver l’entrée de l’église. Nous tournons autour, cheminant entre les murs et à travers les hautes herbes, avant de déboucher de l’autre côté du village, face à l’est et aux derniers instants précédant l’apparition du soleil…

Nous continuons à errer sans succès avant de faire marche arrière et de finalement repérer l’ouverture espérée sur l’un des flancs, cachée par les ronces.

Rentrer dans l’un de ces édifices silencieux procure toujours un sentiment particulier. Une pellicule de poussière absorbe les sons comme de la neige, et un écho diffus résonne sous la voûte… La scène est un parfait Clair Obscur, la lumière filtrant seulement par les quelques ouvertures disséminées à l’est de la Nef. Les noms de villageois ayant probablement voulu laisser une trace sont gravés dans les pierres des murs, semblables à des hiéroglyphes ; s’ajoutant à l’atmosphère étrange qui règne ici.

Je grimpe jusqu’à l’étage pour attendre les premiers rayons. C’est aussi la raison pour laquelle je voulais être là si tôt. Une lumière dorée tombe peu à peu sur l’Autel et le pan écaillé qui le domine, s’étalant du sol à la voûte.

Je quitte ce temple pour revenir vers le bivouac en traversant ce qui semble être l’une des anciennes rues principales, où des arches menacent de s’écrouler.

La lumière se fait déjà dure, et la température grimpe doucement. Il est temps de replier la tente et charger les affaires pour rejoindre la voiture. Nous longeons de nouveau les agaves qui bordent le sentier au pied du village, traversons les oliveraies et regagnons finalement nos sièges pour entamer la suite de la route.

Il nous faut de nouveau parcourir le chemin chaotique menant au bourg habité bordant la route principale. La piste étant couverte de galets de silex et de poussière d’argile, la traversée se fait au pas, entre les oliviers. Une forte odeur de romarin et de thym sauvage entre par les fenêtres ouvertes, il fait doux, jamais on ne croirait être un 22 octobre.

Nous atteignons finalement la route revêtue et filons de nouveau vers l’ouest, en direction d’un autre village fantôme. Les fines courbes d’asphalte s’étirent sous nos roues vers les collines, jusqu’à n’être pas beaucoup plus larges que la voiture elle même. Moins de 45 minutes après avoir regagné la route, nous faisons face aux vestiges d’Almerilla.

Ayant déjà fait le « portrait » de l’église au toit éventré et de ses pièces adjacentes (série à venir), je me concentre cette fois sur des détails et lumières furtives.

Face à nous, de l’autre côté d’un vallon de maquis, un autre pueblo en ruines se niche sur une colline. Quelques dizaines de kilomètres plus loin en arrière plan, le Monte Perdido, 3355 m, trône en seigneur de la région.

Et justement, juste après midi, nous voulons tenter de rallier ce village. Malheureusement, le chemin se change rapidement en une piste impraticable. Nous envisageons alors de marcher, mais des bruits provenant de la forêt nous en dissuadent : des coups de feu et autres sifflets résonnent dans la vallée, une gigantesque battue est organisée précisément le long de la piste ; et connaissant l’habilité relative des chasseurs passé midi, il est plus sage de renoncer…

De nouveau, nous traçons vers l’ouest. Rouler, tourner, s’arrêter, repartir ; alternances analogues aux lignes discontinues qui défilent sur l’asphalte, imprimant à la route son rythme imperturbable. Celui du rock psychédélique résonne, annonçant la couleur de la prochaine étape prévue – encore un cran au dessus en matière de surréalisme.

Des dizaines de virages plus tard, après avoir passé collines, villages perdus et larges rivières, nous débouchons face à l’embalse (lac réservoir d’origine artificielle) recouvrant les prochaines ruines. Encore quelques kilomètres, et nous nous garons en marge du lac à demi asséché avant de marcher vers celle qui nous a mené ici.

Là, émergeant du lac comme d’un tableau de Dalí, une église noyée trône seule au centre de l’étrange vallée stérile.

Nous passons la journée dans les environs, et je parcours les différentes rives en quête de l’angle et de la composition idéale pour le soir, en fonction de l’axe du soleil couchant. Nous dormirons en lisière des bois, à la frontière de la plaine bordant le réservoir ; ainsi je pourrais multiplier mes chances et composer de différents angles selon le moment.

L’après-midi passe sous le soleil, et son déclin s’amorce peu à peu.

Rapidement, les couleurs naissent au dessus des montagnes. J’installe l’appareil à l’envers sous le trépied pour être au raz de l’eau, manœuvrant laborieusement dans la boue pour obtenir mon image ; mais ça en vaut la peine. Ces visions improbables m’évoquent Chirico, et c’est précisément ce que je souhaitais.

Les nuances dorées s’embrasent, basculant peu à peu du rose vers l’orange puis le rouge, fluctuant par phases successives.

Au sud, la Lune s’élève. Peu à peu, le crépuscule vermillon se dilue dans la nuit.

La noirceur nocturne s’installe, et nous faisons de même. Le bivouac planté, l’heure vient de manger, lire, et dormir en attendant la suite.

• Jour 3 – 23 octobre 2017

Pas de hardes de sangliers cette nuit, seulement les cris de rapaces nocturnes et ceux, plus insolites, d’un renard solitaire. Nous émergeons peu avant l’aurore, et je file rapidement me positionner au sud-ouest du lac pour découvrir un spectacle bien différent de la veille : une fine couche de brume stagne quelques centimètres au dessus de l’eau.

Ce que je cherchais par dessus tout, c’est l’un de ces arbres immergés que j’avais aperçu la veille, mais qui, malheureusement, n’étaient alors pas assez bien placés. En longeant la rive sur ces étranges badlands éphémères formés par la fluctuation du niveau du réservoir, je découvre la configuration tant espérée : deux silhouettes de jeunes arbres affleurent dans la brume, il ne me reste alors qu’à agencer mon cadre pour y intégrer l’étrange clocher englouti.

À mesure que le jour se lève, la brume se densifie et circule à la surface en volutes chaotiques vers le centre du lac. La scène se change peu à peu, mystérieuse.

Le spectacle continue ainsi jusqu’à l’apparition des premiers rayons, et avec un même cadrage c’est une atmosphère très différente qui prend place autour de moi.

Je quitte mes collines d’alluvions pour rejoindre Florian. La fraîcheur se dissipe sous le soleil, et nous grimpons dans la voiture pour entamer une traversée jusqu’au désert des Bardenas. Il nous faut traverser une grande cuvette aride, en passant par Huesca. Là aussi, des ruines se juchent au dessus de la plaine.

La région, désertique, évoque décidément l’Arizona. Alors que nous approchons de Huesca jaillit de nulle part un nouveau mirage américain. Un minuscule quartier résidentiel de maisons « clonées », alignées autour d’une allée bien propre.

À midi, nous dévions vers les Mallos de Riglos, imposante formation géologique perdue au début des contreforts pyrénéens.

De nouveau, nous empruntons le réseau secondaire sillonnant l’arrière-pays. Les notes de blues s’entrelacent sans discontinuer, comme les virages des routes qui défilent inlassablement.

L’après midi passe. Nous nous arrêtons au sommet d’une côte, avant de replonger dans une autre vallée… Au loin se dessinent peu à peu les contours du désert.

Une heure plus tard, nous empruntons la piste cahoteuse menant à son cœur et faisons le tour de la base militaire avant de retourner nous garer face aux plus hauts badlands, célèbre zone habituellement interdite. Mais à cette période de l’année, il est possible d’y entrer. Plusieurs années auparavant, je projetais d’y bivouaquer, et c’est ce que nous ferons ce soir.

Après une quinzaine de minutes de marche à travers la prairie, nous arrivons à l’heure dorée aux portes de la Pisquerra. Nous pénétrons le dédale d’argile, cernés par les silhouettes érodées des badlands.

Encore un quart d’heure d’ascension, et nous arrivons sur un plateau dominant la région avec une perspective surréaliste. Rapidement, le disque solaire s’évanouit sous l’horizon… Les nuances dorées virent au rouge sang avant que l’embrasement irréel ne se dissolve peu à peu dans un crépuscule naissant ; s’accordant avec cet improbable décor pour nous offrir une vision parfaitement martienne.

Le cycle – rituel désormais quotidien – s’achève avec l’ascension impassible du croissant lunaire. Au dessus du plateau, perchée sur un sommet dominant la plaine, une ancienne tour de guet trône sur le désert.

L’obscurité s’installe tandis que nous plantons le bivouac, à l’abri d’une petite cuvette, en marge d’un plateau plus vaste. Le sifflement du vent est particulièrement étrange dans ces hauteurs du désert, alors que la Lune se couche déjà.

Nous dormons peu, préférant profiter du spectacle nocturne…

• Jour 4 – 24 octobre 2017

7 h 30, la nuit s’achève. La forteresse d’argile de la Piskerra réfléchit les premières couleurs du levant.

À la limite du désert, les premiers rayons atteignent la plaine et les villages distants, alors que s’éteignent les lueurs de la base militaire.

L’argile des badlands absorbe peu à peu les teintes de l’aube… Les minutes passent, et les premières touches de soleil apparaissent autour de nous.

Nous replions le bivouac, chargeons les sacs, et entamons la descente et un discret retour, longeant une ancienne piste à travers les champs desséchés nous séparant de la voiture.

Nous quittons les Bardenas aux alentours de 9 h 30 en suivant la route de terre, cette fois vers le nord… Cap sur l’un des tous premiers villages fantômes que j’avais découvert et où, en 2014 (récit à venir), avait débuté la série Vestiges (en cours).

Aux alentours de midi, nous longeons la rive nord de l’embalse de Yesa, et faisons un premier crochet vers de nouvelles ruines repérées pour ce voyage. Torrecilla, un autre village évacué et abandonné en vue de l’inondation de la vallée de Yesa (destinée notamment à irriguer la région des Bardenas via un réseau de canaux) est perché haut sur une colline près des rives du lac artificiel – asséché à cette époque. En une dizaine de minutes de marche le long de l’ancienne route, nous atteignons les maisons éventrées qui se perdent peu à peu sous une végétation dense. Mais ce qui m’intéresse le plus, encore une fois, est l’église.

À l’instar de celle où nous nous trouvions au matin de l’avant-veille, son toit est effondré – cette fois totalement. Toute la Nef est envahie par une forêt d’arbustes. Chose surprenante, une poutre de soutènement a été apposée contre le mur sud… Après une progression compliquée sur une épaisse couche de tuiles brisées à travers les friches, je parviens finalement au Chœur.

Malgré un mois d’octobre bien avancé, la barre des 20°c est facilement franchie. Sous un soleil implacable, les cicatrices des façades ruinées apparaissent à nu.

Nous quittons Torrecilla pour nous diriger vers Montecilló, quelques kilomètres plus loin. En presque quatre ans, les vestiges du pueblo n’ont que très peu changé. Alors que gravissons la petite colline à travers les ruelles sinueuses, un bruit diffus se fait entendre… Une radio. Nous avançons jusqu’au rez-de-chaussée d’une ancienne maison, près de l’église : la radio émet d’ici, et de gros bidons d’eau sont stockés sur le perron. Les rares témoignages récents que j’avais lu avant de partir disaient vrai : quelqu’un vit de nouveau ici, au milieu des décombres, résistant aux expropriations amorcées à la fin des années 1950.

Nous rejoignons le petit parvis dominant la plaine. Après un bref repas, j’entre pour constater l’évolution du délabrement de l’église… Une partie de la doublure inférieure du toit s’est effondrée, à l’entrée, et laisse un trou béant donnant vers le plancher vermoulu d’une petite pièce située au sommet du clocher, accessible par un minuscule colimaçon.

La première image de la série « Vestiges » ayant été faite ici, je ne prends un nouveau « portrait » que pour le témoignage, et préfère m’attarder une fois encore sur les détails disséminés sous la voûte.

Depuis cette terrasse juché au sommet du village, nous dominons l’embalse de Yesa, vidée de son eau. Un étrange décor s’étend face à nous.

Nous redescendons doucement vers la route. Une douce lumière d’automne enveloppe la région aride, alors que les couleurs d’octobre s’installent lentement.

Le périple se poursuit, retournant peu à peu vers les montagnes. Nous laissons derrière nous les plaines aux allures américaines pour traverser les étroits corridors qui strient la Sierra de Guara, piémont aragonais. Quelques anciens hameaux y sont aussi disséminés, désertés spontanément au fil de l’exode rurale.

Les formations géologiques que l’on rencontre au creux des gorges karstiques sont, là encore, particulièrement impressionnantes.

En fin d’après-midi, nous finissons par grimper vers le tunnel de Bielsa, et quittons l’Espagne. Quelques minutes plus tard, nous voici en vallée d’Aure… Nous avons décidé de monter jusqu’à la réserve du Néouvielle pour y passer la dernière nuit de ce court – mais intense – road trip.

Ainsi, le 24 octobre, quatre mois jour pour jour après un séjour en autonomie « photographiquement » très fructueux dans cette même réserve (récit à venir), je parviens au niveau des lacs d’Aumar et Aubert. La scène est radicalement différente de ce que l’on a connu les jours précédents : l’automne touche ici à sa fin, les premières neiges blanchissent les faces nord des sommets, et un froid mordant s’installe peu à peu.

Je m’installe non loin du lac d’Aumar pour contempler le dernier crépuscule de ce voyage.

Une dernière fois, la Lune s’élève ; une dernière fois, les cirrus passent de l’orange au vermillon ; et une dernière fois, l’obscurité vient mettre un point final à cet ultime rituel.

• Jour 5 – 25 octobre 2017

Alors que s’achève cette ultime et glaciale nuit, nous replions la toile partiellement givrée de la tente, plions nos duvets et rangeons nos sacs dans le coffre. Du même point de vue que la veille, à l’extrémité sud du lac d’Aumar, nous observons les premiers rayons réchauffer l’atmosphère. Pas d’images, ce matin, car le cycle est rompu avec un premier ciel bleu et vide.

Les lacets défilent, l’altitude décroît, et nous revoilà dans la plaine française en direction de la Haute-Garonne, où l’été indien s’achèvera bientôt.


Pour la première fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté récemment les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés ont été changés (les supprimer nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.


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Vendredi 10 mai 2013, je pars vers l’Espagne et la province de Huesca aux côtés de Joël, compagnon de montagne pour l’occasion. Un peu plus de quatre heures de route nous attendent, en vue d’aller faire l’ascension du plus haut sommet des Pyrénées : l’Aneto, culminant à 3404 mètres d’altitude au cœur du massif de la Maladeta. En cet hiver 2012 – 2013, l’enneigement a atteint des niveaux records, avec une couche de neige dépassant les quatre mètres d’épaisseur à 2500 m à la fin du mois de mars. Par conséquent, alors qu’en montagne le printemps en haute altitude n’arrive souvent qu’à l’été calendaire, les conditions en ce début mai sont encore des plus hivernales.

Ce vendredi soir nous filons donc jusqu’à l’Hospice de Bénasque, où la route laisse place à une épaisse couche de neige compacte ; et plantons la tente un peu plus bas. L’heure est à l’étude du « plan de bataille », et après un bon repas nous profitons d’une nuit calme et des températures relativement douces de la basse altitude.

• 11 Mai

À l’aube, nous replions le bivouacs, enfilons nos sacs et débutons la longue marche d’approche jusqu’au refuge de la Rencluse, à ski pour Joël et en raquettes pour moi. Très vite, au lieu de suivre la route enneigée, nous apercevons une trace qui grimpe dans la forêt, un peu plus en hauteur. Nous décidons de la suivre, et d’éviter ainsi la monotonie de la piste. Et nous ne sommes pas déçu : nous entamons les premiers 200 mètres de dénivelé en oscillant entre les forêts de pins à crochets et les dévers qui tombent vers la vallée. Au bout d’un moment, nous nous rendons compte que la trace dévie au sud et ne monte pas jusqu’au refuge. Nous rectifions alors notre trajectoire et poursuivons notre progression vers la Rencluse.

Nous y parvenons un peu plus de deux heures après avoir quitté l’Hospital. Les gardiens semblent avoir la compagnie de deux chiens et d’un chat, qui viennent nous accueillir alors que nous posons les sacs pour une courte halte. Face à nous, les interminables pentes de la Maladeta annoncent le début des choses sérieuses.

10 h 30. Il est temps de partir à l’assaut de l’immense vallon qui monte jusqu’au Portillon supérieur, passage menant au glacier de la Maladeta. Dans l’idéal, nous avons prévu de de bivouaquer au col de Coronas, situé au bout du glacier, juste sous le sommet.

Mais cinq heures plus tard, la fatigue a finalement raison de nous. Après plus de sept heures de marche au total et environ 1100 mètres de dénivelé dans une neige de plus en plus ramollie par le soleil, nous décidons de bivouaquer sur un affleurement rocheux situé à 2750 m, tout près du portillon supérieur. Mais le repos va devoir attendre encore un peu : pour l’heure, il faut décaisser la neige pour constituer une plateforme pour la tente, et monter un petit muret afin de nous protéger du vent.

Enfin, nous allumons le réchaud et faisons fondre un peu de neige pour savourer le traditionnel thé à la menthe de fin de journée. Posés sur nos rochers, nous observons les hauts sommets qui nous entourent.

Côté français, une gigantesque mer de nuages s’étend à perte de vue et déferle à travers les cols dans la vallée, sans arriver – par chance – à passer du côté espagnol. Comme souvent dans ces moments là, plus rien n’existe, et les lointains soucis du quotidien semblent bien dérisoires. Nous passons la soirée à contempler la scène et discuter, avant que le vent glacial et le crépuscule ne nous poussent l’un après l’autre à nous enfouir dans nos duvets.

La vent ne cesse pas de toute la nuit, remuant la toile de tente en un froissement perpétuel. Mais après cette longue journée, la fatigue finit par vaincre, et je peux dormir un peu.

• 12 Mai

5 h, le réveil sonne. Un froid glacial enveloppe la montagne, et le vent souffle encore. La mer de nuages, elle aussi, est toujours là alors que nous déjeunons. Peu à peu, la lumière revient à l’est, grandiose moment et promesse d’une température plus clémente.

À 6 h, nous quittons la tente en emportant le minimum nécessaire dans nos sacs et partons en direction du portillon supérieur, que nous atteignons en une vingtaine de minutes. Le regel a de nouveau bétonné la neige durant la nuit, et nous facilite grandement la marche en crampons.

La vue s’ouvre enfin sur le glacier de la Maladeta et le Pic d’Aneto, tout au bout. Commence alors la longue traversée du glacier. Nous progressons sous les Monts Maudits, l’objectif en vue au sud tandis que du nord à l’est s’étend la mer de nuages, qui semble de plus en plus lointaine. Derrière nous, l’impressionnant portillon s’éloigne peu à peu.

Alors que nous passons la barre des 3000 mètres, la vue se fait de plus en plus stratosphérique. Le glacier est battu par le vent, des tourbillons de poudreuse virevoltent à perte de vue à sa surface… À nos pieds, de plus en plus lointain, l’océan de nuages s’étire jusqu’à l’horizon.

Au bout du glacier, l’Aneto se dresse vers le ciel. Dans ses pentes, nous apercevons un minuscule point noir : l’un des premiers grimpeurs à se hisser vers le sommet ce matin-là.

Alors que nous atteignons le col de Coronas, une cordée redescend le glacier vers le vallon d’Aigallut.

Après une courte pause au col, aux alentours de 8 h 20, nous attaquons la pente finale et les 300 derniers mètres de dénivelé vers le sommet, pas après pas.

La pente se raidit sérieusement, et nos crampons peinent parfois à s’enfoncer dans les plaques de glace vive que nous traversons sur la fin. Nous montons encore, et à 9 h 15 nous faisons face au fameux Pas de Mahomet, ultime obstacle avant le sommet devant son nom à ses premiers ascensionnistes, qui le comparèrent au Sirât du mythe islamique : « Un pont plus fin que le cheveu et plus tranchant que l’épée jeté par dessus l’enfer et menant au paradis ».

Mais loin de cette analogie grandiloquente, il est à la hauteur de sa réputation dans le milieu pyrénéiste : impressionnant, mais relativement facile. Constitué d’une successions de dalles de granit agencées en une arête parfois large d’un mètre seulement, il n’est pas particulièrement difficile techniquement, mais très exposé et aérien. La présence du vide oblige à prendre son temps, et certains décident de s’y encorder, mais nous préférons nous y engager tous les deux « librement ».

Malgré tout, une légère tension m’envahit. Je suis sans hésiter les conseils de mon équipier plus expérimenté, et avance sans trop fanfaronner en voyant les quelques dizaines de mètres d’à pic plonger de chaque côté de l’arête. Le vent a partiellement soufflé la neige des dalles de pierre, et les crampons y dérapent souvent. Mais en deux ou trois minutes, nous sortons du Pas et voici devant nous les derniers mètres à faire. Il n’y a alors plus qu’à marcher jusqu’au sommet… Et nous y voilà enfin ! Une euphorie grisante m’envahit alors que j’aperçois la croix sommitale parée de guirlandes de drapeaux, réalisant que de toutes les montagnes qui s’étendent à perte de vue, toutes sont en dessous de nous.

3404 mètres, nous y sommes.

À l’est, la crête menant au Pic des Tempêtes est impressionnante, à l’image des cimes qui nous entourent directement. Un univers de roches effilées entourées de vide et recouvertes de glace et de neige.

Après vingt minutes au sommet, il est temps de redescendre. À l’ouest, sur la crête des Monts Maudits et du Pic de Coronas, un alpiniste progresse vers le col du même nom.

Nous redescendons et reprenons pied sur le glacier. Nous décidons de nous donner rendez-vous au Portillon, Joël ayant la chance d’être en ski et moi toujours en crampons.  Le retour est ceci dit bien plus rapide, la neige est encore bétonnée sur les trois quarts du glacier, bien qu’elle commence à ramollir sur la fin. Une fois au portillon, nous répétons l’opération jusqu’au camp, mais la neige commence déjà à se changer en « soupe ». Nous faisons un dernier arrêt au bivouac le temps de reprendre des forces et de faire chauffer le repas du midi, et nous replions le tout. Enfin débute la descente vers la Rencluse.

La neige est désormais très mauvaise, et je suis surpris de constater à quel point je n’adhère plus. Les crampons ne sont plus utilisables dans ces conditions, mais les raquettes ne font pas franchement mieux, et j’en viens à tomber à plusieurs reprises, le temps de trouver mon équilibre sur cette patinoire. Joël file au refuge en quelques minutes ; commence alors pour moi une tentative de descente en ramasse, mes raquettes faisant office de patins improvisés. La technique se révèle efficace, et en une demi-heure seulement j’atteins enfin le refuge. La descente aura été rapide mais épuisante pour mes jambes. Profitant de la pause, je bois autant que je peux et nous repartons peu après pour la Besurta, au début de la piste finale. Nous préférons cette fois-ci rentrer en suivant celle-ci et non par la forêt. Mais la route enneigée est longue et monotone, et le poids de mon sac se fait sentir durant ces cinq derniers kilomètres. Néanmoins nous ne traînons pas, et nous atteignons l’Hospital de Bénasque vers 17 h.

Après plus de 1600 mètres de dénivelé négatif dans la neige depuis le sommet, nous retrouvons le confort de la voiture. Il est finalement l’heure de rentrer, et nous roulons de nouveau vers Toulouse à travers la campagne espagnole qui, elle, connaît déjà le printemps.


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