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Maxime Daviron

À la fin des années 2010, plusieurs éclipses solaires totales eurent lieu, notamment sur les deux continents américains. Depuis la France, je désespérais de ne pas pouvoir organiser un voyage pour aller les photographier – faute de moyens – et ainsi mêler mes passions pour l’astronomie et la photographie de paysage. Mais je gardais l’idée dans un coin de ma tête, attendant d’avoir l’opportunité de la réaliser. Cette opportunité se présenta finalement bien plus tôt que je ne l’avais imaginé, au cours de l’été 2019, quand je reçus un message de Frédéric Couzinier – “confrère” passionné d’orages – nous proposant à Camille (ma compagne) et moi-même de l’accompagner au Moyen-Orient pour photographier une éclipse dans le désert du Rub Al-Khali, aux Émirats Arabes Unis. L’accord était simple : Frédéric cherchait un accompagnateur pour ce voyage ainsi qu’une modèle pour les images qu’il avait en tête, et il s’avérait que nous collions respectivement à ces descriptions. En échange, il prendrait en charge une importante partie du voyage – et j’en profite d’ailleurs une fois encore pour le remercier de nous avoir offert cette occasion inespérée.

L’événement présentait plusieurs intérêts : d’abord, il s’agissait d’une éclipse annulaire, à savoir que la lune – alors à son apogée – apparaîtrait légèrement plus petite que le soleil, et laisserait ainsi filtrer un anneau brillant autour de son disque durant la phase de totalité au lieu de l’occulter complètement. Le second intérêt, majeur, était l’horaire de l’éclipse : au moment du lever du soleil, au matin du 26 décembre. Enfin, l’intérêt le plus évident était le lieu où l’événement allait prendre place : au cœur du désert d’Arabie.

Il ne restait plus qu’à décider sur les dates précises afin de nous laisser suffisamment de temps pour trouver le lieu parfait : nous allions donc partir du 18 au 27 décembre, et consacrer une semaine entière à l’exploration des différentes régions du désert. En attendant, nous n’avions plus qu’à scruter cartes et images satellites.

• 18 décembre | Jour 1

Les jours précédant le départ, d’exhaustives checklists s’allongent encore et encore : impossible d’oublier du matériel. Les cases se cochent les unes après les autres jusqu’à l’aube du 18 décembre. Quelques heures plus tard, nous entassons nos valises sur le tapis roulant du guichet d’enregistrement. Le premier vol doit nous emmener de Toulouse à Istanbul, d’où nous prendrons second vol de nuit jusqu’à Abu Dhabi.

À 16 h locale, le détroit de Bosphore apparaît en dessous de nous. De lointaines montagnes enneigées pointent dans une brume bleutée sur l’horizon de la Mer Noire alors que nous amorçons l’atterrissage. Après une nouvelle phase d’attente, nous embarquons de nouveau, peu avant 20 h. Alors que je scrute la carte du vol, je constate que nous évitons soigneusement de survoler la Syrie et l’Irak, préférant traverser l’Iran. Effectivement, des noms familiers s’affichent sur l’écran, distants de quelques centaines de kilomètres : Racca, Mossoul, Bagdad… D’autres, inconnus, attirent mon attention : nous passons presque à la verticale d’un sommet, le Qash-Mastan, haut de 4409 mètres, invisible dans la nuit. En regardant au sud, je ne perçois que d’infimes et rares îlots de lumières brillant ici et là dans la noirceur nocturne qui enveloppe les montagnes iraniennes.

Les heures passent. Alors que je perds de nouveau mon regard dans l’obscurité extérieure, une vision irréelle se détache de l’horizon : une demi-lune rouge sang, parallèle à l’horizon, s’élève lentement. Son étrange position est due à notre latitude : si loin au sud, le dépaysement est également astronomique.

À l’extrémité orientale de l’Iran, l’image satellite affiche une succession de canyons découpés, dans la région de Dozgah – les Monts Zagros. Tout ici m’est inconnu, et je ne peux que tenter d’imaginer ces montagnes arides. Mais je suis bientôt tiré de ma torpeur : enfin, nous atteignons le littoral du golfe Persique. Quand nous rejoignons l’autre rive, l’obscurité cède finalement sa place à une myriade de lumières artificielles : Abu Dhabi.

• 19 décembre | Jour 2

Il est 1 h 15 quand nous touchons le tarmac. Après avoir passé la douane dans un état mêlé de stress et d’excitation, nous récupérons un forfait téléphonique et notre véhicule pour une dizaine de jours, un puissant 4×4 flambant neuf. Après avoir entassé valises et matériel à l’intérieur, nous prenons directement la route pour notre première destination avant le désert : Dubaï.

Les premiers éléments de dépaysement nous apparaissent alors que nous empruntons l’autoroute. Bordée de palmiers, entièrement éclairée et plus large encore que celles des États-Unis, celle-ci doit nous mener en moins d’une heure et demie aux abords de l’invraisemblable mégapole. Sur le trajet, une atmosphère étrange règne. Dans la chaleur moite de ce qui est censé être une nuit d’hiver, une pluie fine tombe par intermittence, ruisselant vers le haut du pare-brise manifestement traité pour ne pas avoir à utiliser les essuie-glaces. Nous dépassons de nombreuses mosquées illuminées de couleurs vives, et entrons dans les limites extérieures de Dubaï – dont la zone urbaine, peuplée de plusieurs millions d’habitants, s’étale sur près de 80 km.

Nous scrutons à l’horizon l’interminable skyline de gratte-ciels hétéroclites, quand soudain, dans le noir, des clignotements particulièrement élevés retiennent notre attention. Nous discernons enfin la silhouette que nous guettions depuis quelques minutes: la plus haute construction humaine jamais bâtie, la Burj Khalifa et ses 828 mètres.

Si Dubaï et son exubérance représentent tout ce qui m’écœure dans le capitalisme débridé, son architecture en tant que telle vaut sans aucun doute le détour que nous faisons. De notre périphérique à deux fois huit voies, nous observons les mastodontes de verre et d’acier se rapprocher peu à peu, jusqu’à nous surplomber totalement. Rapidement, nous atteignons l’hypercentre, et le pied de la tour de près d’un kilomètre que nous voulons voir de plus près.

En fin de nuit, nous nous garons au hasard dans un quartier résidentiel huppé, à deux kilomètres de marche de la Burj Khalifa. La ville est en constante évolution, et plusieurs ébauches de grattes-ciels s’élèvent, surplombés de dizaines de grues juchées sur leurs sommets provisoires.

Il est plus de 5 h du matin, nous venons de quitter l’hiver européen pour le climat aride du Moyen Orient. Tout autour de nous, dans la petite rue où nous nous sommes arrêtés, de hautes résidences couleur de sable se dressent derrières de hauts murs masquant des jardins luxuriants. Dans l’un d’eux, un coq chante inlassablement la lente approche de l’aube, rejoignant les grillons et les oiseaux exotiques pour créer un contraste sonore irréel en parfaite opposition à la symphonie encore murmurée de la mégapole arabe.

Nos regards se portent de nouveau vers le plus haut bâtiment du monde, et nous amorçons notre marche hasardeuse dans cet univers où tout n’est pensé que pour ces voitures de luxe qui s’alignent de chaque côté de la rue. Nous quittons la zone pavillonnaire et marchons en direction du centre, arrivant en quelques minutes sous le périphérique, dont même les piliers des ponts sont sculptés de motifs orientaux. Nous traversons en plusieurs fois l’une des larges artères d’asphalte qui font le tour de l’hypercentre, et mettons plusieurs essais à frayer notre chemin dans ce titanesque dédale. Aucun trottoir ne borde l’avenue dans laquelle nous nous engageons, et nous devons longer le rebord en béton qui la délimite pour rejoindre finalement une zone piétonne gravitant autour du Dubaï Mall – quant à lui le plus grand centre commercial au monde. Sous ce monstre de béton, des dizaines de bus rouillés amènent, à l’abri des regards, des centaines d’ouvriers dans un ballet ininterrompu au cœur de la ville. Spectacle amer, mais réalité pourtant évidente que celle de l’exploitation humaine sur laquelle repose entièrement les fondations du système économique permettant les extravagances architecturales qui nous entourent.

Nous empruntons alors un dernier passage menant au grand bassin situé au pied de la tour, et découvrons enfin cette dernière dans son intégralité. Je repense à New York et aux autres mégalopoles nord-américaines… Les dimensions ici sont tout autres. Le mot “immense” peinerait à retranscrire ce que même le grand angle que j’utilise ne peut capter en une seule fois.

Alors que nous explorons chacun de notre côté les abords du lac, résonne pour la première fois depuis notre arrivée une mélodie qui nous accompagnera jusqu’à notre retour : l’Adhān, l’appel à la prière. L’atmosphère déjà surréaliste se charge d’une nouvelle couche d’onirisme mélodique alors que le chant du muezzin résonne tout autour de nous.

Nous contournons le lac pour approcher du pied de la Burj Khalifa. Le vertige n’en est que plus immense.

Autour du bassin central, les restaurants et magasins de luxe se comptent par dizaines. Alors que mon regard se porte sur une enseigne connue, une scène particulièrement allégorique capte mon attention.

La nuit touche bientôt à sa fin. De grands projecteurs illuminent soudain la tour et les nuages qui s’ouvrent peu à peu, découvrant l’astre qui nous a mené ici, et que je contemplais, encore rouge, quelques heures plus tôt au-dessus de l’Iran.

La fatigue nous rattrape alors que la lumière regagne peu à peu le ciel. Notre solitude prend fin, la place s’anime déjà, les enseignes s’allument et le silence relatif qui précédait se perd dans un brouhaha naissant. C’est la fin du calme.

À 7 h, le muezzin annonce par un nouveau chant le lever du soleil. Nous amorçons notre marche de retour. Quand nous repassons sous le périphérique, nous croisons de nouveau les cars anonymes qui convoient les travailleurs dans le centre ou hors de ses limites. Le soleil se lève dans une atmosphère orange et embrumée.

Nous retrouvons notre 4×4 et quittons l’hypercentre. Alors que nous nous engageons sur une bretelle de l’autoroute, un ouvrier balaie le sable le long des rues. Demain, le vent en apportera de nouveau, et les Sisyphes invisibles qui entretiennent la ville poursuivront sans discontinuer leur labeur inlassable.

Je m’éloigne du centre avec cette amertume familière que je ressens dans chacune des métropoles surdimensionnées où je mets les pieds, et j’ai hâte d’aller enfin trouver le désert.

Mais avant cela, il nous faut désormais parcourir la vaste périphérie de la ville pour nous approvisionner en vivres pour compléter les lyophilisés que nous avons déjà dans nos valises. Nous parcourons des zones en construction où des forêts de grues s’érigent jusqu’à l’horizon dans un smog jaune et poussiéreux. Le désert aplani ressemble ici à un gigantesque terrain vague où sont semées les fondations de milliers de bâtiments futurs. Au loin, à travers la brume atmosphérique, la silhouette invraisemblable de la Burj Khalifa émerge de la skyline de Dubaï comme d’une œuvre de science-fiction.

Avant de repartir vers Abu Dhabi, nous voulons explorer la partie la plus populaire, foisonnante et cosmopolite de Dubaï. Sans surprise, s’y garer s’avère être un calvaire. Quand nous y parvenons, nous traversons tant bien que mal un souk et longeons la rivière où se pressent des dizaines de bateaux-taxis. Le fourmillement humain est ici d’autant plus épuisant que notre dernière minute de sommeil est déjà bien lointaine. Nous quittons le souk et empruntons de petites ruelles pour retourner à notre voiture.

En début d’après-midi, nous effectuons nos derniers achats de matériel pour le désert et reprenons la route d’Abu Dhabi. Les seize voies du périphérique, désertes en milieu de nuit, sont désormais bondées, et il nous faut slalomer entre les SUV, les voitures de luxe et les innombrables camionnettes usées pour nous frayer un chemin hors de la ville tentaculaire.

Le soir même, nous avons prévu de passer une nuit dans un hôtel situé à l’extérieur d’Abu Dhabi. Après avoir récupéré nos clés – non sans stress, car prendre une chambre commune est théoriquement interdit pour les couples non mariés, bien que la pratique dans les hôtels de cette envergure soit heureusement tolérée pour les étrangers – nous achetons de quoi nous faire un repas correct le soir, et allons nous reposer brièvement.

En fin de journée, nous nous dirigeons vers la Grande Mosquée, que nous voulons admirer au soleil couchant. Mais alors que nous approchons d’un parking, on nous fait signe de prendre un autre itinéraire, et nous finissons malgré nous dans l’immense parking souterrain situé sous la mosquée elle-même. En voulant en sortir à pied, il s’avère que nous ne pouvons accéder aux parcs extérieurs, et nous nous retrouvons par hasard à l’intérieur même du lieu de culte. Les couleurs du couchant soulignent le marbre blanc qui recouvre l’édifice.

Nous y découvrons cette fois des records plus insolites : le plus grand tapis et le plus grand lustre au monde… Les dimensions des salles et des cours ne sont pas en reste. Malheureusement et sans surprise, un flot de touristes se presse avec nous le long de l’itinéraire autorisé, alors nous ne nous attardons pas et laissons derrière nous les ornements travaillés qui tentent de faire oublier que la mosquée n’a en réalité été terminée qu’en 2007.

Nous regagnons nos chambres à l’hôtel, cuisinons un dernier repas vaguement élaboré et, enfin, trouvons le sommeil après plus de quarante-cinq heures d’éveil ininterrompu. Ce sera notre dernière nuit dans un lit avant plus d’une semaine.

• 20 décembre | Jour 3

Avant le lever du soleil, nous rendons les clés et prenons enfin la route vers le sud, en mettant le cap dans un premier temps sur la région de Liwa, secteur le plus célèbre du désert émirati. Au nord et à l’ouest, des nuages légèrement instables subsistent timidement. Nous sortons de la zone péri-urbaine d’Abu Dhabi et prenons la Hameem Highway droit vers le sud.

Aux abords de la ville, le désert est encore un horizon de sable plat et infini, traversé par de nombreuses pistes empruntées par des dizaines de camions. Quand ces derniers ou de vieux pick-up croulants roulent sur notre highway, ils restent continuellement sur la bande d’arrêt d’urgence pour ne pas “gêner” les voitures qui filent à quatre fois leur vitesse, habitude surréaliste qui dénote des règles implicites qui régissent les routes du pays. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, un grand panneau attire notre attention : “Worksman Residence”. C’est d’ici que vont et viennent les bus de travailleurs, maintenus isolés dans un gigantesque camp à l’écart de la ville… Un peu plus loin, une odeur de plastique brûlé nous surprend, et nous ne tardons pas en en comprendre la provenance en voyant surgir dans une descente une immense décharge de pneus à ciel ouvert, manifestement brûlés au fur et à mesure… Mais l’amertume de ces visions consternantes laisse tant bien que mal place aux premières dunes.

En quelques kilomètres, nous nous retrouvons cernés d’infinies vagues de sable aussi loin que porte notre vue. Le Rub Al-Khali se dévoile enfin. J’imagine avec peine le défi pratiquement impensable que devait être sa traversée, aujourd’hui presque impossible compte tenu des régions par lesquelles il faudrait passer et des frontières closes. Plus d’une heure plus tard, les dunes s’étalent toujours à perte de vue, et deux heures après notre départ, celles-ci gagnent soudain en altitude face à nous : nous arrivons dans l’oasis de Liwa.

Après une courte halte, nous entrons au cœur des palmeraies qui encerclent en un croissant d’une centaine de kilomètres la région des hautes dunes du sud. Nous longeons celles-ci en direction de l’ouest, et finissons par repérer sur le satellite la première piste en sable que nous devons emprunter afin d’aller repérer une zone potentiellement idéale pour l’éclipse. Après quelques hésitations sur le chemin à prendre, nous débouchons enfin en plein désert.

Un quart d’heure plus tard, notre progression est brutalement interrompue : une barrière ferme la piste qui continue ensuite dans des champs pétrolifères. Nous faisons demi-tour et nous dirigeons vers de nouveaux secteurs. Nous contemplons ce décor qui va nous être familier pendant une semaine.

Un peu plus loin, des silhouettes attirent notre attention, au milieu de la piste. Les premiers chameaux du voyage – plus précisément des dromadaires, qui sont en réalité une espèce de chameaux à part entière. Nous faisons une brève halte pour voir de plus près ces animaux débonnaires et curieux.

Nous remettons le cap à l’est sur la route de Liwa avant de bifurquer de nouveau plein sud, cette fois sur une autre route bitumée, traversant de grands replats entre de hautes murailles de dunes oranges. Parfois, dans les cuvettes arides au pied de ces dernières, quelques arbres se dressent au milieu du sable comme de lointains mirages.

Nous poursuivons vers le sud sur une route balayée par des rafales de sable en direction d’un secteur potentiellement intéressant.

À midi passé, nous nous arrêtons au pied des dunes et installons le réchaud pour faire chauffer notre premier repas. Nous observons les détails du désert dont nous apprivoisons peu à peu le contact. Au sol, de petites roses des sables affleurent à la surface du sable. Dans les combes légèrement ombragées, quelques buissons bravent la sécheresse, attirant vers eux de nombreux animaux à en juger par la profusion de traces qui les entoure.

À 13 h, nous nous équipons pour notre première marche au cœur des dunes et commençons l’ascension sur le flanc de l’une d’elles. Une dizaine de minutes plus tard, nous perdons la route de vue et ne subsistent nulles traces humaines autres que celles de nos pas. Nous grimpons jusqu’au sommet d’une petite crête en surplomb. En y parvenant, j’ai presque le souffle coupé devant cette vision. C’est un océan de sable qui se dévoile, une masse infinie de vagues figées et titanesques, une surface aux subtiles textures et nuances de couleurs chaudes, découpée par une lumière filtrée par les nuages qui défilent dans le vent. Ses rafales projettent sur les arêtes des dunes des milliers de ces grains qui composent le désert, recouvrant nos pas et fouettant nos chevilles. Nous ne pouvons que contempler.

Parfois, à l’abri d’un creux, une fraction de cette infinité de strates accumulées au fil des millénaires se découvre à nos yeux.

Nous passons une heure à explorer les environs, découvrant la surprenante dureté du sable dans lequel nous pensions nous enfoncer constamment. En réalité, nous marchons souvent presque sans traverser sa surface, ne nous enfonçant réellement que dans les pentes inclinées. Nous finissons, rassasiés de dunes, par reprendre le chemin du retour. Ici et là nous croisons de minuscules pousses de buissons naissants, dont les graines devaient attendre depuis longtemps les rares pluies qui ont précédé notre arrivée dans le pays.

Une fois de retour au 4×4, nous décidons de poursuivre cette route jusqu’au bout. Quand nous y arrivons, nous comprenons rapidement qu’aller plus loin n’est pas une option : des militaires lourdement armés ainsi qu’une Jeep surmontée d’une mitrailleuse nous barrent la route et nous jettent des regards hostiles. Nous leur faisons signe que nous faisons demi-tour – sans demander notre reste – et décampons. Ce qu’ils protègent, c’est une gigantesque usine d’extraction de sulfure d’hydrogène, cachée dans le désert.

Nous nous dirigeons donc de nouveau vers l’oasis de Liwa, et explorons brièvement un autre secteur avant d’y retourner. En fin d’après-midi, nous avons regagné la route principale et roulons vers l’est quand j’aperçois une petite piste partant dans les dunes en direction d’un village. Nous décidons de voir où elle mène, et après avoir passé plusieurs “bancs de sable” en travers du chemin, nous nous arrêtons au sommet d’une côte où la vue s’ouvre vers le sud. La lumière de cette journée qui s’achève et la présence de nuages légèrement convectifs magnifient le grand erg qui nous fait face. Nous prenons peu à peu la mesure de l’immensité du désert d’Arabie.

Après avoir repris la piste, nous laissons à notre gauche un petit village aux abords duquel une antilope grappille les rares touffes d’herbe qu’elle peut trouver. Nous continuons vers la droite, dépassant l’élevage de dromadaires d’un berger isolé – ce qui, ici, est un pléonasme – et arrivons finalement dans une petite vallée encerclée par de hauts massifs de dunes. Une nouvelle fois, chacun part explorer les environs de son côté.

Une demi-heure plus tard, je propose d’avancer la voiture, restée garée à l’entrée de la combe qui prolonge la vallée, pour bivouaquer sur place. Le vallon, légèrement en contrebas, a l’avantage d’être parfaitement abrité, et de surcroît entouré de secteurs hautement photogéniques. Mais un petit obstacle nous fait hésiter : une descente abrupte dans le sable, dont nous ne savons pas si nous pourrons la remonter en sens inverse. Après réflexion, d’autres véhicules ayant manifestement emprunté ce passage, Frédéric y descend le 4×4 pendant que je reste à l’extérieur pour vérifier la trajectoire, qui se déroule finalement sans encombre – nous apprivoisons encore le véhicule et ses capacités, qui ne cesseront de nous étonner tout au long du voyage.

Au bout du vallon, nous nous arrêtons sur une sorte de petit col au pied du plus haut massif, situé au sud, à notre gauche. Il est 17 h, et le soleil amorce son déclin vers l’horizon. Je grimpe à flanc de la petite montagne de dunes pendant que Frédéric descend au départ de la grande vallée que nous dominons, à l’ouest. Les textures et les couleurs du sable sont différentes ici, et des taches rouges s’éparpillent çà et là. À y regarder de plus près, les sables, de différentes compositions, sont disposés différemment, triés par les vents selon leurs densités.

Un peu plus haut, je découvre un étrange creux aux allures de cratère martien. Quelques rochers affleurent de sa surface, et une coulée vermillon recouvre ses parois. Au-dessus de l’horizon le soleil continue sa lente descente, ajoutant à ce décor d’une autre planète une lumière rougissante et diffuse.

Camille m’a rejoint et s’avance sur la crête opposée du « cratère », apparition humaine détonnant avec cet univers primitif et sauvage.

Le vent s’est levé de nouveau, et un soleil rouge et partiellement voilé plane de plus en plus bas sur le champ de dunes.

Le disque solaire disparaît, et les couleurs du crépuscule se propagent peu à peu. Je décide de grimper vers le sommet du massif, alors que la tombée du jour estompe les reliefs.

Après un certain temps, j’approche finalement du sommet, mais y monter serait trop long, et la nuit s’empare rapidement du désert. Alors que je réalise quelques dernières images, le bruit du vent semble se muer en une étrange complainte… Il me faut quelques instants pour prendre conscience de son origine : du village que nous avons passé quelques heures plus tôt émane le lointain écho de l’appel à la prière, comme flottant dans l’air, porté par le vent, enveloppant mystérieusement les dunes. Le temps semble se suspendre tandis que la lumière se retire du ciel.

Quand le chant s’arrête, je reviens à ma réalité : il fait sombre désormais, je me suis laissé surprendre par la tombée de la nuit, plus rapide à mesure que l’on s’approche de l’équateur. Il me faut redescendre le dédale que j’ai grimpé un peu plus tôt. Je slalome dans les combes en suivant tant bien que mal les traces que j’ai laissées, butant parfois contre une remontée que je pensais être plate, la notion des reliefs ayant disparu avec le jour. Tant bien que mal – sans la frontale que j’ai évidemment laissée dans mes affaires – je rejoins finalement la voiture, seul phare dans l’obscurité naissante.

Nous redescendons quelques dizaines de mètres plus bas, dans le creux du vallon, et montons les tentes sous les étoiles. Une fois le bivouac installé, nous faisons chauffer l’eau pour nos repas du soir, échangeant sur nos premières impressions de cette grandiose région de Liwa. L’Adhān résonne une fois encore, harmonie parfaite avec le désert d’Arabie qui nous entoure.

Alors que la nuit noire s’est rapidement installée, je fais quelques pas pour m’éloigner du campement. Le vent est tombé lui aussi, et une poignée d’étoiles filantes de la pluie des Géminides tracent furtivement leurs lignes à l’est. Seules nos lumières artificielles illuminent le désert, projetant nos silhouettes en ombres chinoises sur la paroi qui nous borde.

À la lueur de nos frontales, nous découvrons de nombreuses traces d’antilopes et une étrange araignée blanche sur l’un des pneus du 4×4. Les moindres détails sont désormais un dépaysement, un inconnu exotique auquel nous allons progressivement nous habituer à force d’immersion permanente.

Quand nous gagnons nos tentes, notre ouïe s’exacerbe elle aussi pour capter les sons nouveaux qui nous entourent. Au cœur de la nuit, les cris lointains d’un chacal résonnent dans le silence de la vallée.

21 décembre | Jour 4

La lumière ne cesse de modifier ma perception du désert. À l’aurore, j’émerge de mon duvet et fais quelques pas sur le sable frais, découvrant les mêmes reliefs dans une réalité différente, celle du petit matin. Les courbes et les textures sont lissées, les couleurs sont adoucies. Là encore, selon que mon regard se porte vers le soleil ou à son opposé, deux visions des dunes se distinguent nettement.

Le soleil jaillit de derrière le massif que j’avais grimpé la veille, et le vallon s’illumine lentement. Je découvre des dizaines de traces nouvelles : ongulés, oiseaux, canidés, mammifères divers…

Quand la lumière atteint les tentes, Camille se réveille à son tour et nous déjeunons tous les trois en discutant de la journée qui nous attend. Nous devons quitter Liwa pour rejoindre l’est du pays en passant par le sud, frôlant l’Arabie Saoudite dont nous sommes déjà proches d’une trentaine de kilomètres.

À partir de maintenant c’est à mon tour de prendre le volant, que je garderai jusqu’à la fin du voyage – Frédéric se concentrant sur les cartes pour le guidage. Nous retournons donc vers le passage incliné que nous avions craint la veille, et le grimpons finalement sans encombre. Après avoir quitté les grandes dunes et regagné la route, nous entamons un itinéraire plus sinueux à travers le sud-est de Liwa. Des barrières ferment le désert autour de nous, et après avoir croisé les vestiges d’une ancienne ville fortifiée, nous commençons à voir des panneaux annonçant “Oil Fields” (champs pétrolifères), ce qui n’est pas bon signe. De cette route, nous ne savons presque rien mis à part qu’elle ne figure pas sur toutes les cartes, et qu’elle doit traverser deux checkpoints différents. Nous finissons rapidement par tomber sur l’un deux, au niveau d’une bifurcation. À droite, la route est coupée par du sable et son accès est interdit par un panneau de chantier, et à gauche une barrière ferme les clôtures, le tout défendu par une petite guérite. Cette seconde route traverse les champs de pétroles, et son accès nous est évidemment impossible. Nous échangeons tout de même avec le gardien pour tenter de comprendre pourquoi nous ne pouvons pas prendre la première route, mais il ne peut que nous dire à plusieurs reprises dans un anglais approximatif “This road not to go”. Le message est clair.

Nous voilà donc bloqués, et nous commençons à nous demander si le secteur qui nous intéresse le plus n’est pas purement et simplement verrouillé. Quoi qu’il en soit, nous sommes contraints de faire demi-tour. Le GPS ne nous propose qu’un détour aberrant remontant jusqu’à Abu Dhabi puis Al-Aïn, avant de bifurquer plein sud, le long de la frontière avec l’Oman. Heureusement, en épluchant l’image satellite Frédéric découvre la solution la moins longue – plusieurs heures tout de même. Il nous faut retourner à l’oasis de Liwa, reprendre la Hameem Highway vers le nord, puis bifurquer à l’est sur une longue piste traversant le désert sur près de quarante kilomètres, avant de récupérer une longue route bitumée jusqu’à une minuscule ville, Al Qua’a, d’où, enfin, nous n’aurons plus qu’à filer au sud en longeant l’Oman.

Il ne faut pas traîner pour ne pas perdre davantage que la demi-journée que nous coûte ce détour. Nous traçons plein nord, et vers 11 h 15, nous atteignons l’embranchement avec la piste partant à l’est. Nous jaugeons son état, mais celle-ci semble assez large et fréquentable, finalement une véritable petite highway de sable – quoi que nous n’y croiserons pas plus de deux véhicules en tout. Nous nous engouffrons à travers une région plus plate du désert, où de minuscules dunes ondulent tranquillement à perte de vue. Quelques minutes après, nous faisons une courte halte dans ce cadre nouveau, sous un soleil de plomb. Ici, pas l’ombre d’une clôture pour entraver le désert.

La piste étant bien tassée, la conduite est sereine, et nous pouvons rouler assez vite. Une heure plus tard, les roues agrippent de nouveau l’asphalte, et nous nous arrêtons un peu plus loin pour manger en bord de route. Vision surprenante : de rares arbres réussissent à survivre entre les dunes qui nous entourent.

Encore une heure de route plus tard, et nous atteignons la petite ville d’Al Qua’a, la seule au milieu d’une bande de 200 km entre Al-Aïn et la frontière de l’Arabie Saoudite – à la limite sud des Émirats. À quelques kilomètres voire quelques centaines de mètres à peine plus à l’est, la frontière de l’Oman ferme la région. Quand nous arrivons au village, un panneau indique le passage du tropique du Cancer. Sans le savoir, nous l’avions déjà dépassé à Liwa, et une nouvelle fois nous basculons au sud de son invisible démarcation.

Le secteur qui nous intéresse est une région du Rub Al-Khali émirati que les rares cartes disponibles nomment “Al Manadir”. Une frange d’une centaine de kilomètres de long située entre Al Qua’a au nord et l’Arabie Saoudite au sud, et d’une trentaine de kilomètres de large entre une grande plaine de sable à l’ouest et l’Oman à l’est. Sa topographie est singulière : d’ouest en est s’y succèdent de longues bandes de hautes dunes entrecoupées de vallées plates dans lesquelles nous espérons pouvoir circuler, nous facilitant ainsi l’approche des zones les plus intéressantes.

Nous continuons notre avancée vers le sud, ne croisant plus que des panneaux écrits en Arabe – signe attestant du néant touristique total qu’est cette région du pays. Nous dépassons plusieurs vallées partant à droite, et nous retrouvons alors face à celle que nous devons explorer. Une barrière ferme son entrée, mais cette fois-ci elle ne sert qu’à éviter que les dromadaires s’échappent, et s’ouvre automatiquement quand nous en approchons. Nous pénétrons dans la vallée, ponctuée pour l’instant de dizaines de minuscules fermes, et je me dirige instinctivement vers ce qui se rapproche le plus d’une piste – à vrai dire une succession de traces ayant creusé le terrain au fil des ans. Frédéric me guide de traces en traces grâce au satellite, et nous nous arrêtons une dizaine de kilomètres plus loin, en bordure de la chaîne de dunes qui ferme la vallée au nord.

Vue satellite de la vallée ainsi que de nos différents trajets.

Nous marchons en direction d’immenses dunes rouges. Une carcasse de chameau indique l’entrée du dédale qui serpente entre les hauts sommets de sable, dans lequel nos pieds s’enfoncent légèrement cette fois-ci. Camille et moi explorons un secteur d’où s’élève une dune en “Z”, plus haute que toutes les autres.

Nous suivons de curieuses traces au sol. De longs doigts crochus formant d’étranges petites mains, avec au centre la traînée de ce qui doit être une queue. Manifestement un lézard. Nous décidons de nous lancer à sa recherche. Sa trace serpente dans les creux et s’enroule autour des touffes d’herbes et branches mortes. Parfois, elle donne sur de minuscules cavités vraisemblablement creusées pour trouver la fraîcheur du sol, mais celles-ci sont toujours vides. Nous finissons par revenir sur nos pas en direction du 4×4, et découvrons à quel point l’animal est meilleur traqueur que nous : ses traces recouvrent désormais les nôtres. Nous ne sommes manifestement pas prêts de mettre la main dessus, et continuons de longer les parois ombragées jusqu’à la sortie du massif.

Le 4×4 est garé à proximité d’une petite ferme isolée. Un chameau, une cahute, des enclos sommaires. Je peine à imaginer la vie ici, dans un environnement dénué de presque tout ce qui la rend théoriquement possible.

Frédéric revient de son propre repérage, et nous reprenons notre exploration de la grande vallée, que nous traversons désormais en hors piste. Il y a quelque chose de jouissif à rouler librement au beau milieu d’une telle immensité ; mais je dois rester concentré, les creux et les bosses n’étant pas rares et mettant à rude épreuve les amortisseurs du véhicule quand on les heurte à grande vitesse – sans mentionner le fait qu’à l’arrière, Camille a une expérience moins amusante de ces chocs quand ils se produisent, le matériel entassé s’envolant parfois un peu trop haut…

Les fermes à chameaux se font de plus en plus rares à mesure que nous nous enfonçons dans la vallée. Nous traversons une première barrière de petites dunes via une trace particulièrement sinueuse, slalomant pendant quelques minutes avant de déboucher de nouveau dans la plaine. Deux kilomètres plus loin, une nouvelle bande de reliefs de quelques mètres de haut nous impose un rallye en zigzag donnant cette fois sur un fragment de vallée de trois kilomètres de long sur un kilomètre et demi de large.

Nous nous arrêtons le long de l’un des massifs qui coupent ce secteur, et marchons au sommet d’une crête le ceinturant pour contempler le panorama qui s’offre à l’est.

Alors que nous remontons le vallon vers le nord pour trouver un passage nous permettant de continuer à l’ouest, nous passons quelques rubans de sable d’un à deux mètres de haut et longeons ce qui s’avérera être la toute dernière ferme – la plus isolée.

Au pied de la haute muraille nord, nous virons de nouveau plein ouest, et suivons la piste qui nous permettra de passer cet ultime obstacle. Je dois slalomer sur l’échine aplatie des dunes, parfois à flanc d’un dévers vaguement inquiétant ; mais le 4×4 possède un mode spécial pour le sable, et se débrouille sans encombre dans ce dernier passage scabreux.

Soudain, le passage se termine et nous touchons de nouveau la croûte de gypse sablonneux qui constitue le sol de la plaine. Nous émergeons dans ce que je nommerais dans mes notes la “Vallée Cachée” : une plaine immense, encerclée au nord et au sud par des forteresses de sable, fermée à l’ouest et à l’est par des massifs plus modestes tels que celui que nous venons de franchir.

Dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, nous traversons cette étendue en ligne droite, roulant à vue jusqu’à un îlot de petites dunes situé en son centre. La route – si l’on peut dire – s’arrête finalement ici pour cette deuxième journée d’exploration. Je coupe le contact, et nous sortons découvrir l’espace qui nous entoure.

Je prends ici un peu plus conscience de l’ampleur sauvage du Rub Al-Khali. Le “Grand Quart Vide”, 650.000 km² de sable ininterrompu au cœur du désert d’Arabie, 2.330.000 km² de terres arides. Des températures excédant 55°c au plus fort de l’été, l’eau elle même atteignant parfois 38°c dans le Golfe Persique – un record, là aussi. Un écosystème ne comportant pas plus d’une vingtaine d’espèces végétales, et guère plus d’espèces animales – que l’on ne croise presque jamais malgré l’omniprésence de leurs traces. Ne subsistent ici que les légendes de cités perdues, de peuples oubliés.

Je marche sur les petites dunes l’esprit aux aguets et les sens à l’affût, sentant sous mes pieds les textures nouvelles d’un sable différent, cette fois semblables par endroits à une sorte de pâte à modeler friable. Tandis que je contemple ce paysage, les ombres s’étirent et les couleurs s’intensifient.

Une fois que le soleil a basculé sous l’horizon, les couleurs changent de nouveau. Elles gagnent en nuances à mesure que le crépuscule s’empare du ciel, réfléchissant sur le sable une lueur de plus en plus saturée, et après s’être lissés pendant un temps, les moindres reliefs s’exacerbent avant la nuit.

Comment ne pas prendre la mesure de l’isolement ? Il est ici total : géographique, culturel, démographique… Nous sommes à 5500 kilomètres de chez nous, à 4 h de route de la première ville et des dizaines de kilomètres du village le plus proche ; dans un pays qui nous est inconnu, où chaque détail peut être une découverte. Directement autour de nous, il n’y a rien d’autre que les mille sculptures du sable, qu’elles rasent le sol où dépassent les 300 mètres au-dessus de la plaine.

Frédéric étant toujours dehors, je lui fais signe que nous déplaçons la voiture de l’autre côté du petit îlot de dunes formant une sorte de croissant, pour aller nous abriter dans son creux, entre de petits bancs de sable.

Nous installons le bivouac : tentes, tapis, lumières, réchaud, nourriture, eau… J’aime ces ambiances de campements sauvages, petits oasis confortables dans l’obscurité nocturne et la vacuité impitoyable du désert. Alors que nous mangeons, le vent s’est levé et hulule étrangement sur les petites crêtes qui nous protègent.

La voie lactée scintille dans une atmosphère embrumée par le sable que soufflent les rafales. Je marche au hasard à l’écart du camp, fasciné par la lumière zodiacale qui illumine l’ouest, et découvre un nouveau squelette gisant en silence dans la nuit.

“Le désert est un endroit fracassé où vivent le vent, le sable et les étoiles. Rien d’autre n’y est le bienvenu.”

Jamal Mahjoub, La Navigation du Faiseur de Pluie

Nous trouvons le sommeil dans l’obscurité du désert, bercés par les ondulations des toiles de nos tentes. Hormis le sifflement du vent, le silence est total. Demain, notre exploration se poursuivra ; et dans quelques jours, nous contemplerons un croissant solaire se lever sur l’horizon.


Partie 2/2


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Si haut, l’univers familier de notre quotidien n’est plus qu’une fade réminiscence. Le temps s’efface comme la verticalité des montagnes s’étire, immensément. L’onde sourde du tonnerre plonge lentement au cœur de la roche, soulignée par un silence roi. Les couleurs s’estompent alors que des lueurs diaphanes traversent l’éther bleu baignant les silhouettes colossales des sommets lointains. L’esprit, peu à peu enveloppé dans ce sanctuaire primitif, se dissout à mesure que s’assombrissent les cathédrales des cimes.


Foudre en altitude. Voilà comment je pourrais résumer le plus simplement la quête perpétuelle qui m’anime chaque été depuis maintenant trois ans. Trois mots qui définissent la rencontre de deux fascinations : d’un côté, les orages et la foudre, obsession née il y a près de quatorze ans déjà ; et de l’autre, la haute montagne et ses atmosphères irréelles, qui constituent mon sujet de prédilection pour plusieurs séries, dont “Terres Perdues”, que je définis comme mon travail principal. Et c’est justement cette dernière que je cherche à enrichir et à faire évoluer par le biais de cette nouvelle quête, à tel point qu’elle devrait à terme gagner un second volet, “Nocturne”.

Ce volet, c’est à mon retour du Canada fin 2016, et donc au cours de la saison 2017, qu’il débuta réellement. L’idée n’était certainement pas de partir en quête de sensationnel ou d’un quelconque challenge – bien qu’il s’avère que c’en soit un. Non, le but était de poursuivre la série dans une lignée logique, de la nourrir des atmosphères les plus tourmentées que je connaisse. La tâche était évidemment des plus ardue : l’anticipation des conditions climatiques en milieu montagnard étant déjà complexe à la base, et la “traque” orageuse en elle-même n’étant pas en reste sur cet aspect ; associer les deux m’assurait une bonne dose d’arrachage de cheveux, mais aussi des moments hors du temps, des visions aussi dantesques que mémorables et, à force de persévérance, la réalisation de photographies fantasmées depuis longtemps.


“J’ai, plein la tête et l’âme, des germes de visions qui passent et se laissent percevoir, mais ne font que passer. Or il faut les incarner complètement, et cela se produit à l’improviste […] Ce n’est qu’ensuite, une fois que le cœur a reçu l’image dans sa plénitude, que l’on peut passer à l’exécution.”

Fiodor Dostoïevski


Le récit contenant de temps en temps un vocabulaire propre à la météorologie et aux orages, un lexique est disponible ici : Lexique | Récit : Les Cimes Noires.


• 10 mai 2019

Avant de gagner la haute altitude, il me faut évoquer les prémices de cette saison. Chaque année, les premières sorties “classiques” sous les orages – c’est à dire en plaine et en voiture – se font aux alentours d’avril. Mais les instabilités plus puissantes se manifestent généralement à partir du début du mois de mai, et 2019 n’y fit pas exception.

Alors qu’une poignée de jours plus tôt je chaussais les crampons dans les montagnes enneigées de l’Ariège, voilà que se profile en plaine la première dégradation orageuse intéressante de l’année. Une situation qui me conduit dans le Volvestre, petit terroir vallonné à cheval entre le centre de la Haute-Garonne et le nord de l’Ariège, dans l’après-midi du 10 mai. En fin de journée, après quelques péripéties et les premières observations électriques de la saison, je m’arrête le long d’une minuscule route perchée sur une colline, face au sud. La cellule que j’ai rattrapé et dont j’attendais le passage me frôle de près, si bien que je dois la photographier depuis l’intérieur de la voiture. Par la fenêtre mi-ouverte, la pluie inonde progressivement le côté passager alors que j’attends que la foudre frappe dans mon cadre… Et soudain le détecteur émet son “bip” caractéristique : un impact vient de s’abattre sur des arbres situés à quelques centaines de mètres.

La cellule s’évacue doucement, le calme revient. L’atmosphère humide commence alors à prendre les couleurs du couchant, et c’est un spectacle rare auquel je me prépare à assister. Arc-en-ciel, mammatus, nuages post-orageux déchiquetés ; la lumière est sculptée, diffractée, reflétée tout autour de moi sur les collines verdoyantes aux faux-airs de Toscane.

Ainsi débutait – dans la plaine bordant les Pyrénées – ce qui allait être ma meilleure saison jusqu’alors dans ma quête des orages d’altitude.


• 2 – 5 juin 2019

Dimanche 2 juin. Je quitte Toulouse en milieu d’après-midi, alors qu’un soleil de plomb écrase la plaine dans l’une des premières vagues de chaleur d’un été qui en connaîtra bien d’autres – dépassant même, en de nombreux endroits, les records répertoriés jusque là. De cette chaleur, et de sa rencontre avec des masses d’air plus froides, vont naître les premiers orages d’altitude de la saison.

La neige printanière étant peu praticable sans un bon regel nocturne – et de surcroît particulièrement instable ces derniers jours – je ne peux accéder à mes abris de prédilection, et me cantonne donc majoritairement aux lieux les plus accessibles.

Pour cette première soirée, je mets le cap vers Gavarnie. Sur la route, depuis le fond de la vallée, je vois bouillonner les premiers congestus, massifs… Arrivé au village, je poursuis jusqu’à un col situé 1000 mètres plus haut, d’où j’accéderais à un petit sommet sur lequel j’avais bivouaqué il y a presque un an jour pour jour. En comparaison à cette précédente année, les conditions sont largement plus estivales, et le déficit de neige de l’hiver se ressent nettement. J’ai souvenir, début juin 2018, de l’un des bivouacs les plus mouvementés que j’ai pu connaître, avec des rafales glaciales excédant les 100 km/h, des températures négatives la nuit, et de larges névés tout autour du sommet décapé par le vent. Mais aujourd’hui, il fait près de 20°c sans la moindre brise, et on ne trouve la neige que nettement plus haut en face nord.

Je mentirais si je disais que ces conditions ne sont pas un peu jouissives, quoi qu’anormales et préoccupantes. En une quinzaine de minutes de marche à peine, je pose mon matériel sur le petit sommet. La lumière est aussi douce que l’air, en cette fin de journée pré-estivale. La convection s’intensifie, à l’est, se régénérant à mesure que les silhouettes des cumulonimbus s’étalent et que les premiers grondements résonnent.

Les premières cellules prennent de l’ampleur, s’éloignant doucement. À l’opposé, le soleil se perd peu à peu derrière les crêtes. De lointains mammatus s’illuminent sous les enclumes d’un orage.

L’heure bleue s’installe doucement. Enfin, ce que j’attendais s’amorce : une nouvelle convection explose au nord, puissante, comme en attestent les pileus – de fins voiles se condensant au-dessus des courants ascendants – qui viennent coiffer le sommet du cumulonimbus naissant.

En quelques minutes, il perce la tropopause et s’étale. Mais étrangement, quelque chose manque : pas un flash, pas un grondement, même diffus. Je commence à désespérer, le placement est parfait, le crépuscule magnifie l’impressionnante colonne bouillonnante qui s’élève inlassablement… Mais les premiers internuageux font finalement leur apparition. Et soudain…

Alors que la cellule s’éloigne et perd peu à peu en intensité, des bases élevées plus proches commencent à manifester une activité électrique dans les couleurs crépusculaires, soulignées par les silhouettes des cimes.

La saison des orages de haute montagne s’ouvre ainsi, relativement plus tôt que les années précédentes. Le lundi suivant, aucune instabilité notable n’est attendue, et c’est sur le mardi que je mise tout, dans les Pyrénées-Atlantiques. Je fais donc route jusqu’à Pau, où je passe la journée et la nuit chez un ami.

• 4 juin 2019

Tôt le matin, je reprends la route. Ma “cible” du jour se trouve proche de la limite entre les Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées. J’y arrive en fin de matinée, après m’être attardé à Laruns, petite ville située au pied de deux cols, dont celui où je viens de m’arrêter – l’autre se situant plus haut, à la frontière franco-espagnole. Je repère les lieux : de superbes sommets karstiques se hissent du sud jusqu’à l’ouest. Un but vient de naître pour cette saison : y voir tomber la foudre.

Le soleil grimpe vers son zénith, faisant fondre les plaques de neige résiduelle sur l’impressionnante face nord du pic de Ger.

Au fil des heures, je scrute les bancs d’altocumulus pré-orageux qui s’amènent doucement de l’ouest. Mais alors que l’après-midi passe, une forte évaporation émane du fond des vallées : peu à peu, une épaisse mer de nuages se constitue, se densifie, et finit par m’envelopper. Je reprend la voiture et monte un peu plus haut pour tenter d’aller voir aux alentours dans une soupe opaque impossible à percer – probablement le brouillard le plus dense qu’il m’ait été donné de voir – mais rien à faire, la brume a tout englouti. Alors que la journée touche bientôt à sa fin et que la convection semble prendre côté espagnol, je ne tergiverse pas trop longtemps : ma seule alternative est de foncer vers la frontière. Vérifiant sur les webcams du col visé, je constate que le ciel y semble encore dégagé. Sans perdre une seconde, je redescend dans le brouillard et bifurque plein sud pour entamer la longue montée vers l’Espagne.

Enfin, aux alentours de 20 h, après moins d’une heure de route, j’atteins la limite de la mer de nuages et émerge au col. Je le connais déjà bien, mais n’y ai encore jamais photographié d’orage. J’effectue donc un repérage précis de chaque point de vue potentiel au sud de la frontière, et attends… Les orientations y sont moins adaptées, mais le positionnement reste idéal.

La journée s’achève alors que la brume arrive aux portes du col…

Finalement, vers 22 h, une cellule pluvieuse assez peu active se manifeste côté espagnol.

Une masse informe de bruine grisâtre recouvre alors le massif, et une activité anarchique me fait manquer un bel impact et quelques internuageux un peu plus lointains. Finalement, la masse s’évacue vers le nord-est, et je scrute sur le radar une toute petite cellule qui ne paie pas de mine, mais qui pourrait devenir intéressante et semble correspondre à mes prévisions initiales. Le temps passe lentement, le potentiel est censé se maintenir jusqu’à une heure du matin, mais je commence alors à douter de mon choix, et de l’espoir porté sur cette minuscule cellule… La frustration s’installe, accentuée par la fatigue et les péripéties causées par le brouillard, épée de Damoclès qui tente encore et encore de passer au-dessus de la crête frontière et de me noyer avec lui, ce qui anéantirait définitivement mes chances.

Mais soudain, peu avant minuit, des flashs tranchent la nuit noire, au sud. D’abord rares, puis de plus en plus fréquents et proches. Je remonte côté français pour voir si l’horizon y est mieux orienté, mais la brume recouvre tout. D’intenses flashs illuminent les nuages et la cime du pic d’Ossau qui en dépasse, suivis de grondements lourds et menaçants…

Je fonce de nouveau au sud de la frontière, me gare sur l’un des points de vue repérés plus tôt, tire le frein à main et déplie le trépied aussi sec. Un impact tombe derrière les sommets le temps que je m’escrime à installer mon matériel. Enfin, tout est prêt. Et là, mon entêtement finit par payer.

Un triple impact ramifié déchire les cimes, deux autres lui succèdent sur la pose suivante, et enfin, un dernier frappe plus proche, m’aveuglant quelques secondes, alors que la pluie commence à m’atteindre.

Il est temps de me barricader dans la voiture. La pluie se fait diluvienne, et j’ai beau tenter de cadrer par la fenêtre, le vent est trop fort, et je suis sous la cellule. La montagne résonne, le sol semblerait presque trembler. Les persistances rétiniennes sont encore imprimées sur mon champ de vision alors que j’observe le maelström de brume, d’eau et de lumière se noyer à l’est et s’éteindre peu à peu…

Ce genre d’images, je les attendais depuis plusieurs années. Plusieurs années à tâtonner, à réapprendre, à analyser chaque situation a posteriori. Alors quand, à 23 h 37, s’abat ce déluge de foudre face à moi, il est facile d’imaginer dans quel état je me trouvais, beuglant à en couvrir le tonnerre.

Quelques grondements se feront entendre plus tard, à l’aurore, ainsi qu’en matinée. Mais malgré mon réveil à chaque occurrence, rien ne daignera en sortir cette fois-ci.

À 9 h, le ciel atteste encore de la tourmente qui a sévit au cours de la nuit.

Après une courte nuit, vers 11 h, il est temps d’entamer la route du retour. C’est la fin de cette première situation orageuse – qui sera loin d’être la dernière. Alors que je redescends le col, de larges flocons de neige sont charriés par le vent avant d’aller fondre sur le bitume, témoignant de la brutale baisse des températures ayant succédé à cette nuit pluvieuse.


• 14 & 15 juin 2019

Galvanisé par les nuits intenses vécues 10 jours plus tôt, j’envisage, le vendredi 14 juin, de partir dans la région des grands canyons pyrénéens, en Espagne. Mais le jour même, les modèles sont hésitants – et par ricochet, moi aussi. Celui que j’estime comme le plus fiable voit une salve nocturne très prometteuse arriver tardivement sur cette région, mais tous les autres restent muets. La journée passe, et je change plusieurs fois d’avis. Ma décision est finalement négative : je ne pars pas. Et puis vers 19 h, voyant l’animation satellite montrer une configuration encourageante au sud, je fais mon sac sur une intuition et entame les 3 h 30 de route qui m’attendent. Les orages sont censés se former peu après minuit…

Côté français, le ciel est grisâtre, maussade. En arrivant dans les Hautes-Pyrénées, un brouillard à couper au couteau enveloppe les vallées, accompagné d’une pluie fine. En grimpant vers le tunnel de Bielsa, je finis par percer le sommet des stratus. Alors que j’attends seul, baigné dans la lueur rouge du feu qui régule la traversée du tunnel, j’observe de petits nuages convectifs s’effilocher au dessus de la crête frontière. L’ambiance est paisible, et j’ai un bon sentiment pour la suite. Le feu passe au vert, je m’enfonce dans le tunnel et en ressors quelques kilomètres plus loin sous un ciel dégagé, ponctué de quelques cumulus et illuminé par une lune presque pleine. Je redescends les lacets de la profonde vallée de Bielsa, et un peu plus tard, vers 23 h 30, je parviens à ma destination.

La température est étonnamment douce, je ne suis pas encore habitué à l’été qui s’installe déjà depuis quelques semaines jusqu’en altitude. Pour l’instant, le calme règne.

Le ciel se charge de congestus au-dessus du massif du Mont Perdu, puis tout autour de moi. Et peu après minuit : bingo. Les premiers flashs éclairent l’ouest. Une ligne de convection s’installe rapidement, tranchée par la lumière lunaire.

Vers 0 h 40, les premiers internuageux, déjà foisonnants, déchirent l’horizon au delà des collines. L’électricité semble omniprésente dans l’atmosphère, et ne demande qu’à sortir…

La première cellule me gagne. Je redescends jusqu’à mon point de vue, face aux canyons. À 1 h du matin, je m’installe tant bien que mal à l’abri, et l’orage arrive sur moi. Les ambiances sont presque inquiétantes autour des cimes.

La pluie s’évacue peu à peu alors qu’une nouvelle cellule, très légèrement plus à l’est, s’approche doucement…

Là, au dessus des gorges qui s’étendent vers le nord-est, un véritable déchaînement frénétique se déploie durant près d’un quart d’heure. Rarement j’aurais vu un tel grouillement d’éclairs internuageux et de foudre mêlés se déployer face à moi. Les falaises calcaires reflètent une lumière bleue violacée alors que les silhouettes découpées des reliefs se figent, comme aussi stupéfaites que moi. Le tonnerre résonne en continu.

Doucement, l’orage s’évacue vers les sommets entourant le Mont Perdu, avant de s’éteindre peu à peu au delà du versant français. Enfin, une dernière ligne perdure à l’est, plus lointaine, avant de disparaître également vers 2 h 45.

Une nouvelle fois, j’aurais finalement bien fait de suivre mon intuition, il s’en est fallu d’un cheveux pour que je manque cette déferlante nocturne.

Au matin, après une très courte nuit, l’aube post-orageuse fait naître des brumes et des jeux de clair-obscur dans la vallée. Un spectacle qui va devenir familier au cours de l’été…


• 19 – 21 juin 2019.

Cette nouvelle configuration se révèle être très sensiblement la même que la précédente, à tel point que je termine exactement au même endroit, le mercredi 19 juin, pour y passer deux nuits.

Arrivé dans la soirée, je contemple le soleil se coucher, puis la lune se lever. Les heures passent et les ombres défilent sur les parois du canyon. Un peu avant 1 h, une petite cellule se manifeste au sud… Quelques flashs, de discrets internuageux, et puis plus rien. Cette première nuit, le potentiel reste trop faible.

  • 20 juin 2019

Au matin, le plafond nuageux est animé de vagues d’asperatus au-dessus du canyon.

La journée s’écoule lentement, et vers 18 h 30, je décide de partir un plus à l’est, à la rencontre d’orages naissants.

Mais là encore, malgré une énergie plus conséquente et une activité soutenue au cœur du nuage, rien de photogénique ne s’en dégage, en dehors de rayons anticrépusculaires tardifs.

Je retourne donc sur mon point de vue initial. Les montagnes se perdent dans un bleu dense, et les premières averses enveloppent le Mont Perdu peu après 22 h.

C’est finalement, entre 23 h 30 et 1 h du matin que des cellules très actives défilent sur le massif. Malheureusement cette fois-ci, l’activité n’est pratiquement qu’intranuageuse. Je devrais encore attendre, pour avoir mon impact de foudre au cœur du canyon.

Malgré cette nuit décevante, l’aube post-orageuse est, comme toujours, superbement embrumée. Je remets le cap sur Toulouse, plus ou moins bredouille, mais en profitant de l’atmosphère encore chargée d’humidité.


• 25 juin 2019 | “Sous la montagne”

À la fin du mois de juin, une première canicule s’étale sur la France. La chaleur intense et une période d’accalmie dans l’instabilité nous poussent à trouver refuge quelques jours dans l’ouest des montagnes, au cœur des Pyrénées-Atlantiques. L’occasion d’explorer de nouveaux types de lieux. En l’occurrence, c’est sous la montagne que nous allons rechercher la fraîcheur, dans un réseau de grottes que nous parcourons sur plusieurs centaines de mètres, dans une obscurité totale.

Ici, les sons de l’eau se dévoilent dans une infinie variété de nuances. Rivières souterraines, gouttes suspendues aux stalactites, cascades tombant de la voûte ; une symphonie réverbérée par les dimensions impressionnantes de la cavité. Cette brève incursion dans un univers qui m’est encore presque inconnu m’évoque Jules Verne, et m’inspire quelques images à l’atmosphère bien éloignée de celles que je côtoie depuis le début de la saison orageuse.

• 1 – 3 Juillet 2019

Cette pause à l’écart des orages est de courte durée. Moins d’une semaine plus tard, me voilà reparti pour quelques jours, de nouveau dans l’ouest de la chaîne.

Quand je parviens au col où, un mois plus tôt, j’assistais à un déluge de foudre peu avant minuit ; mon espoir pour la soirée est plutôt mitigé. Le potentiel n’est pas encore très important, mais parfois des situations timides peuvent émerger les surprises les plus impressionnantes. Pour le moment, je profite de la quiétude d’un crépuscule coloré.

Tandis que la nappe de brume évolue en respirations successives, de lointains flashs apparaissent au sud-ouest. Observation agréable, mais dont il ne résultera rien de plus.

Ces cellules s’éteignent rapidement, et ne subsistent alors que des orages distants, probablement 200 km au nord-ouest, que je distingue par l’ouverture de la vallée d’Ossau d’où remonte doucement le brouillard. Alors que j’explore les environs à la recherche d’un endroit idéal pour passer la nuit, la lisière de la masse de vapeur me frôle périodiquement, sous un ciel étoilé, vierge de toute pollution lumineuse.

  • 2 juillet 2019

Au matin, la brume s’est retirée et le soleil inonde la montagne. Je quitte la fraîcheur de l’altitude pour aller trouver, au sud puis à l’est, la chaleur du piémont espagnol. Une fois n’est pas coutume, je rejoins la région des canyons et trouve au bord d’une rivière une petite plage à l’abri des des falaises, au bord de laquelle je peux attendre la mise en place des premières lignes de convection.

Quand je remonte les gorges en direction des hauteurs, je découvre le fond d’un canyon karstique si profond qu’il est parfois percé de grottes et de cavités ornées de stalactites. Une végétation luxuriante recouvre les alentours de la rivière qui y serpente, et un coup d’œil vers le haut dévoile d’immenses falaises captant la lumière du soir, et dont les sommets culminent à près de 3000 mètres d’altitude. L’ambiance de cet environnement n’est pas sans évoquer certaines régions tropicales d’Asie.

Un peu plus tard, une fois regagnées les hauteurs, je contemple les gorges enveloppées d’une lumière dorée. La route que je viens d’emprunter serpente, insoupçonnée, dans les profondeurs du canyon, bien en-dessous des limites que l’on entrevoit.

Vers 21 h, les premiers congestus éclosent. Mais il manque un ingrédient, et le tonnerre n’arrive pas. Jusqu’à la tombée de la nuit, j’observe de potentielles cellules s’élever de l’horizon nord puis s’affaisser, et seul un lointain cumulonimbus déploie quelques flashs au sud, dans la plaine de Huesca. Une cellule coiffée de pileus née au-dessus du massif des Posets me donne brièvement de l’espoir, mais une fois encore rien n’en résultera, les forçages et l’instabilité faisant défaut.

C’est finalement vers 1 h 30, alors que je comptais dormir, qu’apparaît dans la nuit une cellule timide, sous les étoiles.

Mais elle s’éteint elle aussi rapidement, et la nuit s’écoule sans autre perturbation.

• 3 juillet 2019

La fatigue, les échecs et les kilomètres accumulés commencent à me miner le moral, mais ce jour constitue ma dernière chance d’observer la foudre au cours de ce road trip. Le plan est de se focaliser sur une dégradation orographique diurne classique en milieu d’après-midi, de nouveau dans l’extrême est des Pyrénées-Atlantiques. Je laisse derrière moi des silhouettes familières, et reprends la même route que deux jours auparavant à travers les montagnes jaunies par les genêts en fleurs.

Je me dirige sur une zone qui jusque là se retrouvait systématiquement dans un épais brouillard à chaque situation instable, mais qui semble aujourd’hui à l’abri de cette éventualité. Voilà plus d’un mois que je rêve de voir tomber la foudre sur les imposants sommets karstiques qui y dominent une profonde vallée au sud, immenses falaises aux textures semblables à du bois pétrifié.

J’arrive finalement au col peu après midi. Le ciel est déjà chargé de cumulonimbus grondants sur les crêtes, et je commence à poser mon matériel. Ma cellule de déclenchement (détecteur pour la foudre diurne) étant vieille de dix ans, j’ai dû changer le câble la connectant à l’appareil à plusieurs reprises (la partie fragile étant l’embout). Hors, le dernier changement est très récent, puisqu’il n’a que quelques jours. Mon erreur est d’avoir acheté un câble premier prix, à l’embout manifestement très sensible, comme je vais l’apprendre à mes dépends.

La première cellule orageuse s’évacue, sans avoir daigné foudroyer les cimes. C’est à ce moment là que je me rends compte que le détecteur ne déclenche plus, alors qu’il fonctionnait jusqu’à présent. Je me dis qu’une soudure à dû lâcher malgré mes précautions pour que ça n’arrive pas, et j’ouvre le boitier tant bien que mal avec mon vieux couteau suisse : les soudures sont impeccables. Le problème, je l’identifie rapidement en regardant à l’intérieur de l’embout du câble : les “picots” censés faire la connexion et normalement protégés dans des gaines en plastique sont en roue libre, et deux d’entre eux se sont pliées inexplicablement… Quoi qu’il en soit il est impossible d’y remédier.

Mon moral déjà bas ne s’arrange pas, et j’ai deux options : soit trouver une solution, soit rentrer chez moi pour ne pas assister à ce que je pourrais manquer… Hors de question de rentrer. Je tente donc quelque chose : sacrifier ma télécommande filaire pour relier son embout au câble du détecteur. Preuve de la différence de qualité, ma vieille télécommande date de 2009 et est toujours intacte. Je coupe les deux câbles, dénude la gaine plastique et identifie les fils en démontant la télécommande. Évidemment, ils n’ont pas la même couleur que les anciens. Je fais donc les équivalences avec ceux du détecteur, dénude les minuscules fils non sans difficulté avec mon affreux couteau émoussé qui arrache le cuivre en même temps que le plastique ; mais finis par y parvenir. Je relie les fils en les entortillant et les isole avec du scotch afin qu’ils ne court-circuitent pas le dispositif. J’enroule le tout avec la languette adhésive d’un paquet de mouchoir, et le solidifie avec un bout de ficelle qui traînait. Le résultat de ce bricolage improvisé avec le « matériel » disponible est terriblement moche, mais fonctionne parfaitement ! Et heureusement, car avec le temps qu’il m’a pris, une nouvelle cellule commence à tonner au delà des sommets que je convoite…

Aussitôt le montage fini, je file donc me placer à un point de vue adapté, installe le matériel et allume le détecteur.

La scène est magnifique, et j’en fais quelques images telles quelles tant le ciel noir qui enveloppe peu à peu la montagne et la subtile lumière qui souligne ses falaises sont à eux seuls suffisants pour constituer une photographie intéressante. C’est justement la condition essentielle pour ce que je veux faire avec les orages d’altitude : des images qui marcheraient dans l’absolu même sans foudre en terme de composition pure – bien que paradoxalement celle-ci soit évidemment pensée pour lui laisser de la place, et en faire le sujet principal.

Les flashs se succèdent, le tonnerre roule, et soudain… La foudre tombe. Puissante, à en juger par l’éclatement des roches qu’elle provoque, perceptible d’après le flash orange qui se dégage de son point d’impact.

Encore une fois, c’est une image qui me hantait, que j’espérais depuis les premières dégradations du début du mois de juin, quand j’étais venu repérer les lieux.


Quand la foudre imprime sur ma rétine sa persistance fulgurante, mes veines s’emplissent d’un cocktail d’émotions indéfinissables et la nuit se fige. Le monde extérieur cesse d’exister, et ne subsiste que le vestige d’une conscience flottant dans l’obscurité. Un état de contemplation exacerbé submerge chacun de mes sens, tous irrésistiblement fixés sur le spectacle hypnotique qui se joue par saccades. Je m’efface peu à peu, et ne demeurent plus que ces visions aveuglantes et le rugissement du tonnerre dans la noirceur nocturne.


• 8 & 9 juillet 2019

À peine rentré à Toulouse, voilà qu’une nouvelle dégradation se profile, mais a priori surtout en plaine, en fin d’après-midi. Je m’équipe donc sommairement et pars dans la campagne haute-garonnaise pour attendre ces orages. C’est finalement une structure à tendance supercellulaire qui émerge, avant de s’affaisser sur elle-même. À ce moment-là, je me positionne en marge des précipitations et tente de réaliser quelques images “classiques” ; mais les choses restent timides : arc-en-ciel peu saturé, foudre noyée dans le rideau de pluie… Malgré tout, une atmosphère familière.

Je suis cette cellule sur quelques dizaines de kilomètres, mais l’activité électrique y reste principalement intranuageuse. C’est là, dans les champs de tournesols détrempés et baignés d’une lumière chaude, que je décide de regarder les modèles de nouveau. Une fois n’est pas coutume, presque tous ignorent l’éventualité d’une dégradation nocturne dans les Pyrénées, à l’exception d’un seul, toujours le même. Épluchant les cartes les unes après les autres à la recherche des facteurs pouvant nourrir ma décision, j’hésite… Je n’ai rien à manger, pas grand chose à boire, seulement mon matériel et les vêtements que j’ai sur le dos. Mais le temps passe, et les indices que je décèle me semblent favorables : je décide donc de remettre une fois encore le cap sur l’Aragon et ses canyons. Cette fois sera peut-être la bonne pour que la foudre frappe là où je l’espère. Mais il est tard, 20 h 30, alors que je fais ce choix, et j’ai 2 h 30 de route devant moi. Les hostilités devraient démarrer dés mon arrivée sur place.

Une fois encore, je remonte toute la vallée d’Aure en direction du tunnel de Bielsa. C’est là que j’aperçois l’écriture orange d’un panneau lumineux signalant : « Tunnel de Bielsa : travaux, fermeture 22 h – 6 h ». Un vent de panique se soulève en moi. Il est déjà bien tard, et je ne vois pas comment je pourrais y être avant cette échéance. Tant pis, je tente le tout pour le tout, pensant aux excuses que je pourrais donner pour passer si je tombais sur les ouvriers à la fermeture, et appuie sur l’accélérateur. Pour ajouter de la tension au stress, le ciel s’est chargé de nuages convectifs tourmentés d’un bleu profond, et de puissants flashs ponctuent le crépuscule alors que j’enchaîne les épingles à cheveux. Par chance, il s’agit probablement de la route que je connais le mieux de toute la chaîne, et j’arrive à gagner du temps. En arrivant dans le vallon final menant au tunnel, je me retrouve sous les cumulonimbus balbutiants où naissent les éclairs que je perçois depuis une vingtaine de minutes. Enfin, l’entrée du tunnel se dévoile : miracle ! Elle est encore ouverte, malgré l’horaire légèrement dépassée, et le feu est au vert. Je m’y engouffre sans perdre un instant, et débouche quelques minutes plus tard en Espagne. Ouf. Il ne me reste qu’à poursuivre ma route sans ralentir l’allure, et filer jusqu’aux canyons. Déjà, alors que j’atteins la vallée du comté de Sobrarbe, de lointains flashs me signalent qu’il ne faut définitivement pas traîner. J’emprunte une fois encore l’abominable petite route criblée de cratères, de rochers éboulés, et de toute la faune sauvage imaginable ainsi que du troupeau de chèvre qui y a élu domicile et dort à même l’asphalte esquinté, au détour d’un virage. Enfin, j’approche de ma destination. Comme prévu, les hostilités commencent.

À l’ouest, un superbe plafond nuageux chaotique se dévoile à chaque éclair. Il est temps d’aller se mettre en place, et de se préparer à quelque chose de puissant.

Il se trame des choses en haute montagne que l’on ne peut que soupçonner quand on aperçoit depuis la plaine de lointaines lueurs erratiques illuminer les cimes. Cette fois encore, l’activité électrique est continue, lors de l’approche du front. Et puis, en arrivant sur le massif du Mont Perdu, l’orage calme son hystérie intranuageuse pour la muer en foudre et en éclairs rampants. Alors que la pluie me gagne, une lutte permanente commence pour parvenir à capter la scène : diaphragme fermé jusqu’à F16, les images sortent noires si rien ne se produit durant la pose de 30 secondes, et j’essuie donc la lentille du 20mm deux fois par pose pour essayer de ne pas laisser trop de gouttes s’y accumuler. Mais dans cette atmosphère saturée d’eau, la lumière diffractée est aveuglante, et quand un flash se produit, je dois attendre quelques secondes pour que la persistance rétinienne s’estompe et que je puisse de nouveau comprendre ce que je vois. Le spectacle défile ainsi du sud-ouest vers le nord-est, et arrive enfin sur le canyon. De longs rubans traversent le ciel, la foudre frappe les balcons inférieurs du massif du Monte Perdido.

Un déluge succède rapidement à une pluie déjà forte, et la prise de vue devient difficile. J’arrive tout de même encore à capter la foudre dans le canyon, dans une ambiance des plus humides tant à l’image que sur la lentille…

Le plus gros est passé. Vers 2 h du matin, une dernière cellule vient lâcher quelques spiders (éclairs rampants) plus à l’ouest avant de s’éteindre, achevant ainsi une nouvelle nuit surréaliste en Aragon.

Au matin, les habituelles brumes post-orageuses ont envahi les canyons. L’atmosphère est encore humide, le sol détrempé. Il n’y aura pas d’autres dégradations dans les jours à venir, je peux donc amorcer mon retour au nord de la chaîne.


• 17 & 18 juillet 2019

Cela faisait plusieurs années que j’avais dans ma liste de sommets à faire le méconnu pic de Hourgade, juché dans la mince frange du massif pyrénéen que constitue la pointe sud de la Haute-Garonne. Avec à peine moins de 3000 mètres d’altitude, il se hisse au milieu d’un secteur isolé, à tel point que ni à la montée ni à la redescente nous ne croiserons qui que ce soit, fait rarissime en plein milieu du mois de juillet. Il faut dire qu’il se mérite, ce pic. Plus de 1650 mètres de dénivelé cumulé, un sentier souvent peu évident, particulièrement raide, et comportant divers passages un peu plus délicats, comme une petite barre rocheuse ou un couloir bien croulant, sans oublier la superbe crête finale. Partis tard avec Matthieu Krieger, il nous faudra 5 h 30 pour y parvenir, aux alentours de 20 h. Comme prévu, les nuages sont au rendez-vous depuis le début, et nous avons effectué la majeure partie de l’ascension dans une brume intermittente. Alors, quand nous sortons de la cheminée finale pour prendre pied sur l’arête, nous émergeons à la limite de la « surface » de la mer de nuages.

Arrivés en haut, jetant enfin nos sacs, nous contemplons tout autour de nous un enchevêtrement brumeux s’animer, descendre et remonter en marées, avant de finalement se stabiliser peu à peu en dessous de nous. Avec la lumière rasante, un phénomène familier de la haute montagne se produit : un magnifique spectre de Brocken doublé d’une “gloire”, en clair la projection des ombres du sommet et de moi-même dans les nuages proches, auréolées d’un anneau irisé par la réfraction.

La soirée passe à contempler l’océan de nuages s’étaler à perte de vue, ponctué d’îlots montagneux…

Le sommet – n’étant qu’une mince crête terminant sur une éminence d’à peine quelques mètres de large – n’est pas censé offrir la possibilité d’y bivouaquer. Il nous faut donc trouver un recoin vaguement idéal quelques mètres en contrebas et l’aplanir plus ou moins à l’aide de grosses pierres plates empilées sommairement. Les tapis de sol et les matelas gonflables en font finalement quelque chose d’étonnamment correct.

La nuit tombe et la lune se lève, illuminant les cimes et les nuages convectifs qui sont cette fois censés rester au stade non-orageux, sans quoi un tel bivouac n’aurait jamais été envisageable.

À l’aube, “l’océan” est toujours là en-dessous de nous, comme immobile.

Malgré la période estivale, les températures sont descendues bien bas cette nuit, et, en dépit de notre équipement, nous attendons impatiemment que le soleil réapparaisse alors que nous contemplons les lointaines couleurs qu’il génère.

Cette parenthèse non-orageuse est bienvenue, m’offrant un peu de répit – quoi que clairement pas de repos physique. La descente est longue, et nous retournons rapidement dans le brouillard. Quelques heures plus tard, nous parvenons enfin à la voiture, et si nous n’avons pas traîné c’est pour une raison moins poétique que celle qui nous a fait monter au sommet : le tour de France doit passer exactement sur ce col dans très peu de temps. Les camping-cars se sont amassés sur les bas-côtés, une foule bigarrée s’étale le long des routes. Par vraiment le genre montagnard. Nous filons sans faire de pause pour accéder à la vallée d’Aure – Luchon étant inaccessible – et fuir ce raz-de-marée humain qui laissera malheureusement bien des traces après son départ.


• 26 & 27 juillet 2019

La reprise de l’instabilité intervient finalement le 26 juillet. J’emmène cette fois mon ami Renaud Fourcade en direction de l’un de mes abris de prédilection pour les orages d’altitude, une petite grotte perchée à 2800 mètres sous la falaise de la crête frontière, au centre des Hautes-Pyrénées. Une salve plus ou moins intéressante est censée se produire le soir, et certains modèles en anticipent une seconde, tard dans la nuit, à laquelle je crois moins.

L’ascension est un parfait remake d’une autre réalisée exactement au même endroit, presque exactement un an plus tôt : partis un peu tard, nous approchons la brèche de Roland sous une averse de grêle pré-frontale. En y arrivant, je découvre le versant espagnol et le canyon d’Ordesa sous les rideaux de pluie, dans une atmosphère sombre et délavée.

Fidèles à leur poste, les chocards à bec jaune planent silencieusement dans le brouillard qui enveloppe les falaises. Hormis le vent qui souffle, la montagne reste – pour l’instant – silencieuse.

Le soir venu, avant le coucher du soleil, le premier front orageux s’avance lentement vers nous.

Les coups de foudre sont rares, le tonnerre reste discret, mais alors que la cellule avance, deux impacts frappent aléatoirement assez proche. Un premier à moins d’un kilomètre légèrement sur notre droite, sur le versant espagnol, et le second à trois ou quatre cent mètres à notre gauche, sur la falaise qui marque la crête frontière. Ce dernier est dantesque, et le tonnerre se décompose dans tous les timbres qu’il est capable d’offrir ; mais malheureusement étant impossible à anticiper, je n’en garderai qu’une image mentale.

Le front progresse sur nous et s’évacue rapidement par le nord, alors que nous avons regagné notre grotte, à moins de deux minutes de l’abri où nous nous trouvions jusque-là. Là aussi comme un an auparavant, la lumière du soleil succède à la pluie, créant un vif arc-en-ciel dans le cirque de Gavarnie avant que les couleurs ne défilent jusqu’au crépuscule.

La brume nous immerge régulièrement alors que la nuit tombe, et je suis particulièrement dubitatif – à en juger par le manque manifeste d’énergie – quant à une éventuelle salve nocturne, mais qui sait.

La soirée passe, nous gagnons nos sacs de couchage. Les heures défilent, la nuit est froide à cause de l’humidité du brouillard. Après une période de sommeil indéterminée, j’ouvre les yeux sur l’entrée de la grotte. Un flash. Puis deux. Lointains, à demi masqués par la brume, diffus et difficiles à localiser. Un troisième, puis un quatrième… J’ai toujours de gros doutes, mais je me lève pour voir ce qui peut en sortir. Manifestement, la cellule est derrière nous, de l’autre côté de la crête. Je regarde l’heure : alors que je pensais qu’il était à peine 1 h ou 2 h du matin, il est en fait 5 h passée. La seconde salve semble finalement se mettre en place.

Le tonnerre commence à se faire entendre, les flashs se rapprochent. Renaud se réveille, et nous attendons. Petit à petit, l’orage s’intensifie en s’approchant. Enfin, la brume s’ouvre…

Le spectacle qui suit est aussi intense que d’habitude, on ne peut pas vraiment s’habituer à la puissance qu’il dégage – ni même tenter de la décrire. La foudre frappe la crête frontière, le tonnerre résonne et se déforme, chaque flash nous aveugle momentanément à cause de l’humidité omniprésente, du déluge qui s’abat de plus en plus fort. Soudain, à ma droite, à quelques petites centaines de mètres, un impact frappe le cirque. Ma vision passe instantanément au violet, et je n’y vois plus rien pendant quelques secondes, avant que la persistance rétinienne ne s’imprime. Le fracas simultané nous assourdi, et il est difficile de ne pas s’extasier avec un enthousiasme presque intimidé à chaque occurrence semblable.

Et finalement, droit devant nous, le ciel se déchire de nouveau.

Pour attester de la violence lumineuse de l’éclair, il faut savoir qu’à ce moment là mon diaphragme est fermé à F20, record personnel absolu. Pour résumer grossièrement pour ceux à qui cette notion ne parlerait pas trop, l’un des intérêts du diaphragme est notamment de gérer l’exposition : plus on le ferme, plus on empêche la lumière de rentrer. Habituellement sur un orage nocturne, cette valeur oscille entre F5 et F11, rarement plus dans le cas d’orages proches ou très pluvieux. Si bien que F20 est proche du maximum possible sur cet objectif.

L’orage s’éloigne rapidement, laissant derrière lui une quantité d’eau impressionnante. Nous retournons finir notre nuit.

Au matin, le soleil fait une apparition éphémère et furtive avant de laisser place aux précipitations de nouveau.

il nous faut quitter notre abri pour effectuer la majeure partie de la descente sous une pluie glaçante, dont notre équipement nous protège heureusement. Quand nous arrivons en-dessous d’elle, la face nord du Taillon nous apparaît, détrempée et baignée d’une lumière filtrant à travers le ciel gris, comme un magma de pétrole figé.


En cette toute fin de juillet, j’allais enfin quitter Toulouse pour m’installer plus près des montagnes, toujours en Haute-Garonne, mais sur une position “stratégique” à moins de vingt minutes du Gers et une demi-heure de l’Ariège et des Hautes-Pyrénées, me rapprochant ainsi d’au moins une heure et demi de route des montagnes par rapport à Toulouse, peu importe dans quelle région de la chaîne. Un gain de temps n’incluant pas les inlassables bouchons du périphérique, les vingt minutes de marche qu’il me fallait pour rejoindre ma voiture, ou encore les interminables errances nécessaires pour trouver une place où me garer à chaque retour de chasse à l’orage.

“Chasse à l’orage”. Un terme censé représenter cette activité, mais que j’apprécie finalement assez peu : dénué d’une humilité pourtant primordiale, il faut avouer qu’il ne pourrait pas être plus éloigné de la réalité des choses. Si le terme “traque” – qui lui est parfois préféré – est déjà plus fidèle à la pratique, il reste toutefois imparfait.

On ne “chasse” pas un orage, et, évidemment, c’est en fait souvent l’inverse qui se passe. On ne le “traque” pas non plus au sens où il faudrait le débusquer, terré dans un trou. Non. Longuement, on l’étudie, on l’observe sur le terrain durant des années, apprenant ainsi à connaître et comprendre ses comportements erratiques tout en ayant aucune influence possible sur lui. On l’anticipe, on se place pour être positionné au mieux quand il se formera ou s’approchera. On le précède, on tente de le suivre, le rattraper ou l’intercepter – là encore, un mot bancal. Et dans mon cas particulier pour la haute montagne, il faut tout réapprendre, et cela implique des connaissances autres que la météorologie seule, des connaissances, une expérience et surtout une discipline rigoureuse. Le rapport à l’orage est ainsi plus proche de la fascination qu’un biologiste pourrait avoir pour le vivant, plutôt que l’exact inverse.

Ces sujets, j’ai justement eu l’occasion d’en discuter plus en profondeur en novembre 2019 avec Christophe Asselin dans un podcast initié par ce dernier et disponible ici :
6000 de CAPE : La Montagne.

Ces montagnes, j’allais désormais pouvoir les observer tous les jours depuis chez moi. Le lieu que nous avions choisi ayant pour atout majeur une vue dégagée sur presque toute la chaîne pyrénéenne : Montcalm, Valier, Aneto et Maladeta, pic du Midi, Néouvielle… Si bien qu’il constitue même en soit un lieu parfait d’où photographier les orages de plaine.

Quand, au matin du 3 août, j’ouvre les volets de la maison pour la toute première fois, une montgolfière plane au-dessus de la campagne baignée de lumière, et les sommets ariégeois trônent à l’horizon. Contemplation quotidienne encore aujourd’hui dénuée de toute lassitude.


• Nuit du 6 au 7 août 2019

Depuis un tel “camp de base”, je vais pouvoir graviter facilement dans la campagne du Gers, où a lieu la majeure partie des orages de plaine en flux de sud-ouest dans la région proche. Et je ne vais pas tarder à m’y essayer, car trois jours à peine après avoir découvert ce panorama matinal, une nuit électrique intense se prépare. Un peu avant le coucher du soleil, je savoure pour la première fois depuis bien longtemps le plaisir de pouvoir charger la voiture et partir de chez moi en un clin d’œil, et me dirige au nord, cap sur le centre du Gers. Un département que j’aime à qualifier comme un “petit Iowa français”, tant sa ruralité et sa topographie me rappellent, dans une certaine mesure, l’état américain aux portes des Grandes Plaines.

À cela s’ajoute le fait que je ne le parcours pratiquement que pour deux raisons : soit pour le traverser, soit pour les orages – et c’est sans surprise la seconde option qui l’emporte haut la main. En roulant au crépuscule, dans cette grisante atmosphère pré-orageuse au cœur de l’été, je me remémore bien des après-midi passés dans les champs, à attendre dans une chaleur lourde, bercé par le chant des grillons. C’est peut-être aussi ça qui m’évoque les Grandes Plaines.

Après avoir fait du repérage sur plusieurs lieux préalablement dénichés sur Google Earth, je m’installe sur l’un d’eux aux alentours de 22 h 30, choisi en particulier pour les cultures de tournesols qui y recouvrent les collines. Car il est une image qui me trotte dans la tête depuis le début de la saison, simple dans son principe : de la foudre nocturne proche, au-dessus d’une étendue de ces hautes fleurs jaunes vif. Non pas pour l’originalité d’une telle composition, mais pour deux raisons. D’une part, pour son aspect purement esthétique, évocateur d’une campagne “fantasmée”, retrouvée notamment dans les œuvres de nombreux impressionnistes. D’autre part, surtout, parce que le cas particulier des orages “classiques”, du moins hors de territoires sauvages comme la montagne ou les déserts, me pose un problème : son intérêt photographique limité. Difficile, quand on se retrouve le long d’une route rurale, d’innover grandement en terme de composition ; et souvent, les images qu’on en tire se limitent à “montrer”, sans valeur ajoutée artistique ou graphique. Cela souligne justement que – du moins dans mon cas – cette quête d’orages, peu importe le milieu, est avant tout animée par une fascination pure pour le phénomène qui peut se suffire à elle-même, quand bien même les images que j’en tirerais ne sortiraient pas de mon disque dur.

Songeant à tout ça à la lueur de la lune, je suis tiré de mes pensée quand, vers minuit et demi, les premiers orages naissent au sud-ouest, se multiplient, et défilent vers le nord-est. Rien de transcendant, les choses les plus intéressantes étant à ce moment-là trop au nord. Je finis par remonter un peu plus dans cette direction pour intercepter les cellules suivantes.

Arrivé dans le nord du département, un système multicellulaire très actif est en approche. Comme souvent cependant, l’activité n’y est pratiquement qu’intranuageuse.

Diluvien, ce système n’est pas particulièrement photogénique, et quasiment dénué de foudre. Je décide de revenir à ma position initiale, au milieu de ces fameux tournesols, pour éviter le gros des précipitations et me placer sur la trajectoire d’une nouvelle salve moins massive et potentiellement plus esthétique. La minuscule route qui traverse les champs est pratiquement dénuée de bas-côtés, et je m’embourbe dans l’un d’eux, arrachant un garde boue dans la bataille…

Il est 4 h 30 passée quand le ciel s’anime de nouveau près de moi. Je repère le meilleur emplacement, le long de la route heureusement déserte, et me gare tant bien que mal sur le côté, entre le fossé et l’asphalte, feux de détresse allumés et les yeux sur les deux côtés de la route au cas où quelqu’un se déciderait à passer ici en cette heure tardive – ce qui, sans surprise, ne se produira jamais.

Les précipitations ne s’arrêtant pas réellement – bien qu’assez faibles pour le moment – je dois une fois encore rester dans la voiture, trépied installé sur le siège passager, fenêtre ouverte et habitacle détrempé depuis longtemps déjà. Vers 5 h 30, une cellule plus marquée s’anime au sud-ouest, arrivant droit sur moi.

Les impacts sont noyés, encore rares ; je ne ferme donc pas trop mon diaphragme pour ne pas sous-exposer les seules choses vaguement intéressantes que j’ai eu à me mettre sous la dent jusqu’ici. J’espère que la foudre frappe plus près, un peu plus tard… Mais c’est là qu’un impact ramifié tranche la noirceur nocturne en s’abattant à l’avant des précipitations, à quelques centaines de mètres sur la colline située de l’autre côté du champ. Magnifique, il reste gravé sur ma rétine un long moment. Le tonnerre est violent, décomposé dans toute les hauteurs de sa gamme. Instantanément après la jubilation vient l’inquiétude : le diaphragme est-il trop ouvert, est-ce complètement surexposé ? Heureusement, le Nikon D750 est célèbre pour sa dynamique, et ne faillira pas à cette réputation.

L’image exacte que je n’espérais plus depuis quelques heures vient finalement de s’imprimer sur le capteur de l’appareil : les tournesols inondés d’une lumière en contre-jour, la foudre proche… J’aime particulièrement ces atmosphères nocturnes de la campagne française “profonde”. C’est dans ces ambiances électriques que j’ai réellement forgé ma pratique de la photographie, dans la seconde moitié des années 2000, à une époque où les territoires ruraux où je vivais m’étaient inévitablement imposés comme cadre. Aussi, cette capture est une sorte d’hommage à cette période qui me semble incroyablement lointaine


• Nuit du 11 au 12 août 2019

Si quelques situations instables plus modestes succèdent à cette nuit mouvementée dans le Gers, le 11 août en fin d’après-midi c’est une nouvelle fois vers le nord de l’Espagne que je me dirige. Mais cette fois-ci, c’est la Catalogne que je cible. Parmi les très nombreux lieux que j’ai épinglé sur Google Earth, il en est certains qui avaient attiré mon attention il y a déjà quelques années, et d’autres que j’ai pu repérer au cours de road trips préparatoires en 2018.

Cette nuit du 11 au 12 août s’annonce comme une nouvelle nuit blanche. Incertaine, la situation est complexe à décrypter : les différents modèles ne s’accordent ni sur le positionnement, ni sur la puissance de cette nouvelle dégradation. Après de nouvelles hésitations et un départ tardif, je n’arrive sur les lieux – un petit pic situé dans les contreforts sud des Pyrénées – qu’aux alentours de 22 h 30. J’y suis brièvement rejoint un peu plus tard par Frédéric Couzinier, avec que je discutais depuis le matin de cette situation “quitte ou double” qui s’annonçait, et qui comptait se positionner dans le même secteur que moi. La soirée passe, les nuages enflent et s’évacuent au nord, laissant filtrer la lumière lunaire sur les reliefs rocheux qui nous entourent.

Enfin, vers 1 h 20, les premières cellules illuminent le ciel au sud, en partie voilées par des nuages plus proches. L’horizon se charge de plus en plus, et une vague de brume finit – comme trop souvent cette année – par envahir les lieux, et annihiler nos chances d’y voir quelque chose.

Frédéric décide de partir vers la côte méditerranéenne pour intercepter le gros des cellules qui se forment là-bas, et semblent de toute façon nous délaisser peu à peu. Je descend pour ma part plein sud afin de sortir de la brume et voir ce qu’il en est. Quand j’émerge dans la nuit noire, le monstre se dévoile : l’activité électrique est violente, chargée en spiders et en foudre, et un plafond nuageux chaotique se déploie du sud vers le nord. Le problème, c’est que cette côte très urbanisée ne m’attire pas du tout, pas plus que les alentours trop peuplés de Barcelone. Mais j’ai en revanche une option qui me titille et que je rêve de photographier sous un orage depuis des années : l’étrange silhouette escarpée de la montagne de Montserrat, située en retrait des Pyrénées, à moins d’une heure au sud-est de ma position actuelle. Je fonce alors dans sa direction, cap sur l’un des nombreux points de vue que j’avais noté lors d’un de ces fameux road trip de repérage, en juin 2018. Repérage s’avérant décisif, m’évitant une perte de temps considérable ou un placement trop hasardeux.

Quand j’y parviens enfin, l’orage est loin de s’être calmé, et des trombes d’eaux me forcent à ralentir l’allure durant les dix dernières minutes de routes sinueuses. Enfin, je débouche sur mon point de vue. J’enfile mon poncho, installe le matériel, et entame l’habituel “combat” sous la pluie : photographier – essuyer la lentille entre les poses – photographier – essuyer la lentille – etc. Finalement, cette cellule s’éloigne et le déluge s’arrête. Mais la suivante lui succède de très près, dévoilant la silhouette de Montserrat en ombres chinoises à chaque puissant flash. Des éclairs rampants sortent des nuages, la brume s’élève des forêts environnantes, la pluie s’intensifie légèrement… Il est 4 h 08 quand, comme au ralenti, plusieurs internuageux se déploient de droite à gauche, les uns après les autres, avant qu’un puissant impact ne vienne clore la séquence. Là encore, une image que j’avais en tête depuis longtemps vient de s’imprimer sur mon capteur.

L’orage m’engloutit avant de s’évacuer au nord. Je remonte en direction de la montagne, et la plaine en direction de Barcelone se dévoile, surplombée d’une très puissante cellule ayant apparemment fait des dégâts.

D’autres salves plus timides se succèdent, découpant encore une fois les singulières formes des parois de calcaire enveloppées de brume.

Les nuages vaporeux vont et viennent autour de moi, la nuit s’achève bientôt et la fatigue me gagne. La dernière cellule s’éteint alors que les premières lueurs de l’aube colorent l’est, vers 6 h 20.

Je n’avais pas prévu de finir si loin de chez moi. Malheureusement, devant aller récupérer des amis à l’aéroport de Toulouse dans l’après-midi, je ne peux pas dormir sur place. Je rejoins bientôt les environs urbanisés de Barcelone, faisant le plein dans une zone périphérique avant d’attaquer les presque cinq heures de route qu’il me reste. Le retour sera long, ponctué d’une petite heure de sommeil indispensable. Mais encore une fois, la nuit blanche n’aura pas été vaine.

Le reste du mois d’août sera malheureusement beaucoup plus calme. “Malheureusement” d’un côté, mais “heureusement” de l’autre, car ma stratégie photographique “offensive” cette année s’avère aussi payante qu’épuisante : être sur tous les fronts, systématiquement et autant que possible, faire feu de tout bois jusqu’à l’épuisement de mes ressources physiques, morales, et surtout financières. Août sera donc un mois de repos, en dehors d’une ou deux tentatives plus modestes et moins fructueuses. L’occasion de découvrir mon nouvel environnement et d’y repérer de potentiels spots pour les traques de plaine.


• 31 août 2019

Finalement, c’est depuis mon jardin que je photographie le dernier orage du mois, un monocellulaire isolé et imprévu situé de l’autre côté des Pyrénées, dans le nord de la province espagnole de Huesca. À la gauche de son imposante masse de vapeur, le pic d’Aneto, plus haut sommet des Pyrénées, trône dans la lumière du crépuscule. À chaque fois que je le contemple de loin, je repense à cette ascension hivernale réalisée en 2013. L’appel des cimes, impérieux et irrésistible, résonne encore à cette évocation.


• Nuit du 9 au 10 septembre 2019

Août a touché à sa fin, mais l’été se poursuit en septembre, et si les chances d’observer de l’instabilité en altitude s’amenuisent (quoi que le début du mois ait déjà été très intéressant par le passé), elles sont toujours présentes a minima en plaine. Et pour la nuit de mon anniversaire, c’est sur l’océan Atlantique que se manifeste un front modérément actif, déployant plusieurs décharges positives.


• 12 & 13 septembre 2019

Au milieu du mois de septembre, les premières neiges saupoudrent timidement les cimes. Les ambiances pré-automnales constituent un dernier interlude avant les ultimes salves instables, et un bivouac à la belle étoile s’impose alors dans les montagnes du Couserans. Déjà, les couleurs ont amorcé leur transition. En altitude, l’été s’achève.


• 15 – 21 septembre 2019

La période de mi-août à mi-septembre n’aura finalement été ponctuée que de quelques périodes de timide orographie diurne ou crépusculaire, instabilité souvent inattendue, sinon très difficile à prévoir dans sa localisation. De cette façon, j’aurais peut-être manqué une poignée d’occasions potentiellement intéressantes. Note est prise pour la saison prochaine de ne jamais sous-estimer ces situations.

Des erreurs, je vais encore en commettre quelques unes. Ce 15 septembre, j’entame mon ultime road trip orageux pour me diriger dans un premier temps vers l’ouest de la chaîne, dans les Pyrénées-Atlantiques. Un front doit s’amorcer sur les montagnes avant de partir dans la plaine du gave de Pau en direction du nord-est. Mais ayant eu des obligations, je ne peux partir que trop tard, et j’observe sur la route les premiers rideaux de pluie se former, impuissant.

Quand j’approche de ma destination, la cellule que je visais est arrivée à maturité et descend déjà vers Pau. Je ne saurais jamais si elle a pu être d’un quelconque intérêt photographique, et ne peux qu’être frustré de ne pas m’être débrouillé pour arriver plus tôt – encore une fois, j’ai hésité. Quoi qu’il arrive, le ciel post-orageux et ses lumières me gratifient de toute leur gamme de couleurs dans une atmosphère encore tourmentée.

  • 16 septembre

Au matin, je me dirige vers une forêt dans les vallées en contrebas pour y marcher un peu et réfléchir à la suite. Le soir qui arrive s’annonce peut-être instable, mais les modèles montrent un potentiel plutôt faible.

Après avoir passé la journée à Pau, je remonte avec un ami en direction des cols. L’instabilité ne donnera finalement lieu qu’à un peu de pluie, mais encore une fois à des ambiances vespérales embrasées.

  • 17 septembre

Je quitte Pau pour repartir plus à l’est. Cap cette fois sur la vallée d’Aure, où je me positionne en hauteur dans l’après-midi. J’ai retenu la leçon du mois d’août, et je traque désormais la moindre salve orographique – d’autant plus que ce seront sans aucun doute mes dernières occasions en montagne, si tard dans la saison.

Et je fais bien, car cette fois-ci l’instabilité s’amorce. Vers 17 h, je suis enfin gratifié de mon premier coup de foudre depuis que je suis parti de chez moi.

Mais il ne sortira pas grand chose de plus de ces bases sombres. Ce soir-là, les couleurs du crépuscule ne se dévoilent pas, laissant un bleu profond envelopper les montagnes brumeuses.

  • 18 septembre

N’étant la veille au soir qu’à une heure de route de chez moi, j’y ai fait une brève pause afin de me réapprovisionner. Les jours suivant s’annoncent enfin plus intéressants, en particulier – sans surprise – au sud de la frontière. Je repars donc dans l’après-midi, et parviens quelques péripéties plus tard sur les flancs d’une montagne à la pointe sud de la Haute-Garonne, à quelques kilomètres de l’Espagne. Une première cellule s’évacue déjà, dénuée de foudre mais pourvue d’une activité intranuageuse impressionnante.

À 19 h, deux rideaux de pluie se déploient lentement depuis de hautes bases nuageuses tourmentées en direction de l’Aneto. Je cadre, installe mon détecteur, et réalise quelques images “brutes” tant l’atmosphère est saisissante. Si la scène se suffit à elle-même, je patiente malgré tout dans l’attente de ce pour quoi je suis là… Les cellules progressent lentement dans ma direction, et soudain, un coup de foudre ramifié s’abat sur le lointain pic de la Mine, le long de la crête frontière.

La distance de cet impact se révèle étonnamment comme un réel avantage photographique, ajoutant à l’image une profondeur que je recherche souvent. L’étendue multi-dimensionnelle des montagnes est l’un des aspects les plus complexes à retranscrire fidèlement ; et ici les différents éléments m’y aident grandement : entre la foudre lointaine, les multiples rideaux de pluie, les sommets qui s’étalent du nord au sud, la vallée à mes pieds et le plafond nuageux obscur dominant le tout.

En identifiant le sommet, je me rappelle alors que je l’avais photographié dans un embrasement spectaculaire un matin de juillet 2017.

Quelques éclairs internuageux succèdent à cet impact, dans les lueurs de la fin de journée.

La nuit tombe alors que les précipitations se teintent d’un rouge profond.

Un peu avant une heure du matin se produit quelque chose d’étonnant : des orages situés à plus de 100 km sont pris dans un flux contraire qui les rapproche de moi. Au-delà des forêts, les formes découpées de cumulonimbus illuminés de flashs se dévoilent dans l’obscurité.

  • 19 septembre.

Cap sur l’Espagne. Je ne met pas longtemps à y arriver, puisque à peine redescendu de la montagne, il ne me reste que quelques minutes de route avant d’atteindre la frontière. Après avoir fait le plein d’essence et de provisions, je m’oriente vers un village perché un peu plus au sud pour observer les éventuels signes convectifs cet après-midi.

Face à moi, le massif de la Maladeta se cache dans un ciel gris.

Mais rien d’intéressant n’émergera de cette masse sombre. À 17 h, je m’éloigne donc des hautes montagnes pour rejoindre le piémont sud, via les petites routes sinueuses que j’affectionne tant, traversant l’arrière-pays espagnol par les vallées et gorges cachées du nord.

Une nouvelle fois, le ciel tout entier se pare de rouge pendant que le jour s’achève. Face à moi, le sommet d’el Turbón prends des allures de rocher d’Uluru.

Enfin, à 23h, les choses s’animent un peu. Exactement comme un an auparavant, de puissants flashs illuminent la nuit noire à l’ouest du village perché où je me trouve. Je reprends la route et grimpe vers un point de vue qui semble devenir habituel en cette saison. Une demi-heure plus tard, je découvre que les choses sont moins intenses qu’elles en avaient l’air, cachées derrière les collines : seul un monocellulaire isolé semble se développer près de moi, le reste de l’activité étant située beaucoup plus loin des montagnes, au sud-ouest.

Mais ce monocellulaire n’a pas dit son dernier mot, et me gratifie d’ambiances oniriques tandis que le l’observe depuis cette minuscule route déserte.

  • 20 septembre

La nuit qui vient s’annonce peut-être comme mon ultime chance pour cette saison. Une véritable dégradation devrait avoir lieu plus à l’ouest qu’initialement prévu par les modèles. Tellement à l’ouest qu’elle va peut-être me permettre de réaliser une vieille “tradition” annuelle : photographier un orage depuis le désert des Bardenas. J’en suis à 3 h de route et partir si loin n’était pas prévu, mais il semble que ça en vaille la peine, et je me dois de clôturer cette saison dignement.

J’entame donc ma traversée de l’Aragon – un territoire que je commence à connaître presque mieux que le sud-ouest français – jusqu’à l’est de la Navarre. Dans l’après-midi, je fais halte en marge d’un petit pueblo en quête d’ombre pour y retrouver brièvement Frédéric Couzinier, que j’avais croisé un mois plus tôt en Catalogne, et discuter d’un futur projet commun, dans des territoires beaucoup plus désertiques et lointains que l’Espagne. Nous consultons ensemble une dernière fois les modèles et les cartes en temps réel, et repartons en fin d’après-midi chacun de notre côté. Moins d’une heure plus tard, me voilà sur une piste plus que familière, aux portes du désert d’argile.

Comme toujours, le ciel pré-orageux crée un contraste saisissant avec la clarté vive des reliefs arides. L’air est lourd, le silence règne. Seuls de lointains et diffus grondements se font entendre de la masse sombre qui s’avance du sud.

Le tonnerre gronde plus distinctement. Aux environs de 19 h 30, une structure à l’allure supercellulaire se distingue de l’horizon obscur.

Mais ce caractère supercellulaire disparaît peu à peu pour laisser place à une organisation multicellulaire plus étalée. À 20 h, les premiers impacts de foudre tombent finalement au sud. Le front s’avance, impassible.

À mesure que les cellules approchent, le crépuscule s’assombrit et la foudre frappe de plus en plus anarchiquement. Alors que j’hésite à me concentrer sur l’une ou l’autre des zones les plus électriques, un impact vient me surprendre en s’abattant à ma gauche dans la plaine centrale, à une ou deux centaines de mètres tout au plus de ma position, déclenchant un bref départ de feu dans les hautes herbes.

La nuit tombe alors que la pluie inonde le désert.

Aux alentours de 21 h 20, les premières cellules s’évacuent au nord-est, et les précipitations avec elles. Une nouvelle salve plus électrique commence alors à illuminer le ciel du sud-est des Bardenas.

Sous un ciel déchiqueté, les sommets se découpent en ombres chinoises à chaque flash, alors que la foudre frappe à un rythme de plus en plus soutenu. Le désert a mué son silence en une symphonie de ruissellements, chants de grillons et grondement ininterrompu.

Une heure après son apparition, ce second front me gagne et perd peu à peu en intensité. Un déluge vient une nouvelle fois noyer l’argile imperméable, avant de laisser place à des précipitations plus diffuses. À 23 h 15, une ultime cellule éclot finalement à l’est, dévoilant une base nuageuse torturée.

C’est ainsi que la saison s’achève, une demi-heure avant minuit et à deux jours de l’automne.

Au matin, l’atmosphère est voilée d’une brume humide, alors que les barrancos déversent encore leurs rivières éphémères en direction de la plaine centrale. Une dernière fois, j’entame la rituelle longue route du retour en mettant le cap sur le nord des Pyrénées.


L’épilogue de cette intense saison vint à la fin du mois d’octobre, au cœur d’un massif sauvage des Pyrénées aragonaises. Une tempête dantesque m’obligea à passer près de vingt-quatre heures dans ma tente, dont l’entrée s’écroula momentanément sous l’assaut d’un orage de grêle particulièrement violent mais heureusement bref. À l’aube, je découvris un décor complètement recouvert par la neige. L’hiver allait prendre le relais.

Ces vingt-quatre heures me laissèrent le temps de faire le bilan de l’été.

Sur onze tentatives en montagne, dix virent effectivement des orages se former, et en sept occasions je pu réaliser des images assez intéressantes pour figurer dans ma série ; un ratio finalement très positif. Mais il y eu aussi des erreurs dont il allait falloir tirer les leçons, et de nombreux imprévus qui allaient me permettre de perfectionner mon approche au cours des saisons à venir.

La suite de l’hiver fut donc pleinement consacrée à l’étude théorique tant de la météorologie que de l’influence des montagnes dans tous ses aspects. De longues heures passées à éplucher carte par carte les différents facteurs de plusieurs modèles de prévision, le tout sur chacune des situations orageuses de cet été et des précédents, dans l’idée d’en tirer des indices et des pistes à suivre à l’avenir en les couplant avec les observations du terrain : quelles orientations privilégier, quelles altitudes selon quels contextes et quels versants, quand partir et quand ne rien tenter, à quels signes prêter attention une fois dans la montagne ; et bien d’autres choses encore.

À l’heure où je rédige cet épilogue, le confinement d’une seule journée dans la tente me semble bien dérisoire. Dans un contexte de pandémie, deux mois d’isolement s’achèvent tout juste, s’ouvrant maintenant sur un avenir incertain. La saison 2020 s’annonce bien singulière : pour le moment, la frontière espagnole reste fermée jusqu’au 1er juillet, et ne sera donc franchissable d’ici là que par les crêtes. L’occasion de repenser ma stratégie, et de favoriser l’approche que je préfère : de longs treks en haute altitude, et une immersion totale dans les éléments. Dénicher de nouveau abris est alors indispensable, et la liste des photographies à réaliser s’étire toujours un peu plus chaque jour. La concrétisation de ces images précises, compte tenu des contraintes de l’époque, sera quoi qu’il arrive le programme de la saison à venir.

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L’Espagne, depuis que je vis dans la région de Toulouse, a toujours été pour moi une destination logique et incontournable, à la fois plus proche pays étranger et source inépuisable d’un dépaysement aussi surprenant qu’accessible. Pourtant si j’ai entrepris de parcourir régulièrement la région bordant l’autre côté des montagnes, jamais jusqu’ici je n’avais été plus au sud que le delta de l’Ebre, à peine 230 kilomètres au delà de la frontière pyrénéenne. Malgré ça, les lieux intéressants épinglés sur Google Earth ou listés dans des dossiers inexploités – majoritairement au cœur de l’Andalousie – s’accumulaient depuis trop longtemps… Il était temps de sauter le pas.

Et l’occasion se présenta finalement : avec Guillaume, un ami avec qui je préparais depuis plusieurs mois d’importants projets dans le domaine de la vidéo, nous voulions réaliser un moyen métrage basé sur ce road trip dans le but de tester différentes idées et de voir à quelles problématiques nous devrions faire face. Cette expérience allait compléter mon premier essai lors d’une traversée de l’Amérique du Nord, qui plus est avec du matériel déjà plus adapté.

Il ne me restait plus qu’à dessiner les grandes lignes d’un itinéraire : initialement, il se constituait en un simple aller-retour jusqu’en Andalousie, restant dans la moitié est du pays. La réalité – comme l’atteste la carte ci-dessous – laissa l’improvisation nous emporter aux dernières limites de la péninsule, et jusqu’au Portugal.

• Jour 1 | 8 mars

Vient finalement le jour du départ. Dans une voiture chargée à bloc de matériel de photographie, vidéo, trekking, bivouac, et de tout le nécessaire pour un road trip de deux semaines, nous entamons ce qui sera une longue route à travers la péninsule ibérique.

Cap sur Arenillas Vell, première étape et premier village abandonné de ce voyage. Partis tard, nous traversons les Pyrénées en fin d’après-midi. Peu avant 19 h, une lumière rougeâtre illumine des falaises lointaines alors que nous sommes toujours sur la route, et il nous faut trouver rapidement un point de vue acceptable pour profiter des dernières couleurs du soir.

Une demi-heure plus tard, nous empruntons la piste finale au pied de l’ancien village perché.

Un fin croissant de lune plane au dessus de l’ouest alors que nous installons le bivouac au bord de la piste. Le crépuscule est doux au sud de la frontière ; souligné par le chant des oiseaux et quelques aboiements diffus provenant d’un hameau perdu dans les collines. Une atmosphère de printemps enveloppe l’arrière-pays, en ce premier soir du voyage.

• Jour 2 | 9 mars

7 h du matin. Nous entamons un rythme qui s’imposera pour une quinzaine de jours, en émergeant de la tente une quarantaine de minutes avant le lever du soleil.

Je commence à filmer les plans de la première séquence du film, alors que des bancs d’altocumulus colorés s’étalent autour de nous ; et nous entamons la marche en direction des ruines, à travers le maquis puis droit dans une pente rocailleuse. Au sommet de la colline, Arenillas Vell. Comme toujours, ce qui m’intéresse avant tout est son église abandonnée, sujet principal d’une série amorcée en 2014 puis reprise en 2017, après mon retour du Canada. Je traverse ce qui devait être la ruelle principale alors que Guillaume explore une autre partie du pueblo, avant de déboucher sur les vestiges du cimetière. Quelques mètres plus loin, en me faufilant entre des murs, je découvre l’entrée de l’église, entourée d’une jungle de ronces et de hautes herbes.

Alors que je passe l’embrasure, la silhouette blanche d’une chouette effraie s’élance de l’autre bout de la nef et s’envole à travers la voûte éventrée. L’intérieur du sanctuaire n’est pas bien grand, et un petit sentier circule entre les ronciers qui ont envahi l’espace. Je réalise mes prises de vue, et sors poursuivre mon exploration.

Un chemin en face de l’entrée descend sur le versant sud, avant d’effectuer un lacet vers la gauche. Là, je suis surpris de découvrir que le village est en réalité nettement plus vaste que je l’imaginais : de l’autre côté de la colline s’enfonçant vers un vallon boisé s’étalent des dizaines de maisons recouvertes de lierre.

Nous poursuivons chacun notre exploration de notre côté dans le dédale de ruelles, et nous retrouvons un peu plus tard au cœur des ruines. La matinée passe, nous retournons au bivouac pour replier le matériel et amorcer notre longue descente vers le sud.

La destination du jour est un désert catalan, plus petit et plus isolé que celui des Bardenas, isolement qui se ressent à l’état des pistes qui le traversent, et que j’avais déjà explorées en juin 2018.

Le long de la route nous y menant, nous croisons de nombreuses cigognes nichées sur les pylônes électriques, les silos à grains et les toits des églises. L’ambiance se fait de plus en plus aride, et le mois de mars s’avère évoluer en un été précoce. Vers 15 h, nous empruntons la longue piste rectiligne menant au cœur des badlands. Rares sont les véhicules à croiser notre route, désormais.

Nous filons vers les plateaux dominant le désert au sud, avant de redescendre dans le vallon asséché, réalisant divers plans pour le futur moyen métrage. La journée défile, et en début de soirée nous suivons un sorte d’ancien sillon de tracteur pour dénicher un endroit où passer la nuit. Au bout du chemin, au pied d’un grand monolithe d’argile isolé dans la petite plaine, nous faisons une découverte pour le moins insolite : un fauteuil en cuir trône au milieu du désert. Le lieu de bivouac est tout trouvé.

Nous laissons derrière nous le futur campement et décidons d’aller gravir la plus haute mesa (relief au sommet plat) proche de nous. L’ascension est des plus scabreuses : d’abord à travers un maquis dense, puis le long des pentes abruptes et croulantes de la haute colline. En moins d’une demi-heure, nous parvenons au sommet. La cime est coiffée d’un plateau rocheux sur lequel nous nous installons pour contempler le déclin du soleil : nous dominons toutes les Monegros, et l’horizon s’ouvre jusqu’aux Pyrénées.

Le vent souffle en rafales, mais la lumière rasante compense ces conditions difficiles. Il faut cependant bien veiller à ce que le matériel posé au sol ne bouge pas, car à nos pieds un à-pic termine sur des pentes raides une cinquantaine de mètres plus bas… Alors que la lumière s’amenuise, nous nous avançons vers un petit avant-sommet en contrebas. Le cheminement est tout sauf naturel, raide, nous forçant à désescalader, sauter des crevasses peu rassurantes et glisser le long des crêtes d’argile. Guillaume décide de rester sur ce replat, quant à moi je préfère redescendre dans la plaine où j’avais aperçu, au pied du monolithe, une petite praire de fleurs variées. Le couchant s’annonce superbe, à en croire les cirrus qui ondulent à l’ouest au dessus d’un horizon dégagé. Je dois faire vite… Mais encore une fois, cheminer le long de ces pentes est complexe et risqué, tant le terrain est escarpé et croulant. Je parviens à trouver une petite vire longeant un surplomb, qui me fait rejoindre un creux raide le long duquel je peux progresser en m’aidant de la végétation, et redescendre sans trop de difficulté. Je préviens Guillaume de l’itinéraire, mais j’apprendrais plus tard que, le réseau manquant, il n’avait pas reçu mon message. Il lui faudra donc descendre de nuit, à l’aveugle, dans un terrain abominable.

J’arrive finalement in extremis dans la petite plaine où nous avons prévu de bivouaquer. En contrebas, les buissons fleurissent tout autour d’un étrange monticule érodé : la composition que je cherchais. Comme prévu, les cirrus s’enflamment, et gardent une teinte rosée puis rouge jusqu’au crépuscule. L’ambiance de ce désert coloré par le printemps est surprenante, contrastant avec son aridité.

• Jour 3 | 10 mars

Le soleil inonde de lumière la petite plaine fleurie, alors que nous réalisons nos images du matin. Rapidement, il finit par nettement réchauffer l’atmosphère, annonçant la couleur pour la suite de notre voyage – que nous reprenons d’ailleurs dans la foulée et mettant le cap vers un village en ruines cette fois bien connu du grand public.

Les paysages qui défilent sont de plus en plus arides, dénués de forêts, bien que les cultures y soient encore prédominantes, ponctuées parfois des nauséabondes porcheries industrielles qui parsèment la région. Le décors se change en une suite de plans colorés, entre amandiers, cultures et plaines arides, non sans évoquer certaines images minimalistes d’Andreas Gursky.

Rapidement, nous laissons derrière nous la vaste plaine bordant les Pyrénées pour nous diriger vers de hautes régions plus sauvages : la meseta centrale, immense plateau occupant près de la moitié de la superficie espagnole. Les champs d’éoliennes remplacent alors peu à peu les élevages.

En toute fin de matinée, nous parvenons à Belchite, au sud de la province de Saragosse. Si les ruines qui trônent en marge de la nouvelle ville sont célèbres dans le pays, c’est qu’elles sont l’ultime réminiscence de l’une des plus importantes batailles de la guerre civile d’Espagne. Totalement détruit par les affrontements, en 1937, ce qui reste aujourd’hui du village défie étrangement la gravité, s’érigeant au milieu des agaves en un monceau de briques rouges grêlées d’impacts de balles et de fragments de shrapnel.

Nous explorons son église la plus emblématique en nous frayant un passage dans les hautes herbes. Seuls résonnent désormais les cris des hirondelles qui peuplent la voûte et le clocher.

Après cet arrêt, nous enchaînons de grandes distances et décidons d’ignorer certaines des potentielles étapes que j’avais prévu pour jalonner cette partie du trajet, préférant gagner d’avantage de temps pour l’Andalousie, but principal du voyage.

Dans l’après-midi brûlant, nous arrivons au village médiéval d’Albarracín, dans la sierra du même nom, en province de Teruel. Forteresse Maure datant XIIe siècle, le village à flanc de colline est cerné d’une muraille impressionnante dont l’architecture tranche nettement avec les différentes influences que l’on retrouve ici. Après avoir grimpé au sommet des fortifications, nous redescendons les ruelles pour retrouver la voiture et poursuivre de nouveau vers le sud.

Nous traversons une région montagneuse, couverte de forêts de pins, avant de gagner les plaines vallonnées de la province de Cuenca, où se trouve un nouveau pueblo abandonné, inconnu cette fois-ci, et perdu dans une campagne peu fréquentée.

Il est 18 h 30 lorsque nous y arrivons finalement. La lumière devient rasante alors que j’explore l’église bleue et blanche en vue d’y poursuivre ma série.

Lorsque j’en ressors, le soleil s’apprête à basculer sous l’horizon. N’ayant pas l’intention de passer la nuit ici, nous décidons de continuer sur notre lancée jusqu’à un petit ermitage ruiné – une fois n’est pas coutume – quelques 160 kilomètres plus au sud.

En début de nuit, nous empruntons une première piste quittant le village le plus proche, et tâtonnons un peu pour en trouver une seconde, terriblement chaotique et partiellement marquée à travers champs, censée nous mener à l’ancienne chapelle. Au bout de ce chemin de tracteur, perdu au sommet d’une petite colline karstique : l’ermitage, marqué d’une grande croix blanche, trône sous les étoiles. Vision tout droit sortie d’un film de Tarkovski.

Les conditions étant exactement celles que je voulais pour photographier ce lieu surréaliste, nous partons à la rencontre des ruines, quelques centaines de mètres à l’écart de la piste. Alors que le croissant lunaire se couche, les bruits nocturnes enveloppent les environs, participant à l’atmosphère particulière de l’endroit.

Aux environs de minuit, nous plantons la tente le long du chemin de terre. Je réalise alors en observant une lueur au nord-ouest qu’il s’agit de Madrid : nous sommes littéralement au milieu du pays. Plus de la moitié du chemin vers l’Andalousie a déjà été parcouru. Nous discutons alors d’une éventualité : en éliminant des étapes et en roulant bien, nous pouvons y arriver demain, en fin d’après-midi. Décision est prise.

• Jour 4 | 11 mars

7 h du matin. Nous enfilons nos sacs à dos et marchons directement vers l’église dominant la colline. Des nuées d’oiseaux s’en échappent et décrivent un balais autour des murs sans toit. À l’est, des bancs d’altocumulus dorés s’illuminent…

Je me concentre sur la vidéo, ce matin là. La région que nous découvrons tout autour de nous est essentiellement plate et ouverte, recouverte de vignes, de vergers et de cultures diverses, elle semble moins aride que les provinces que nous avons traversées jusque-là.

Après avoir plié le bivouac, nous entamons une longue journée de route. Au fil des heures l’aridité revient progressivement, de petites montagnes calcaires se profilent à l’horizon, et le thermomètre grimpe. Dans l’après-midi, nous débouchons sur une cuvette désertique de la région de Murcia, et les premiers palmiers sauvages apparaissent, puis se multiplient jusqu’à devenir la norme. Divers cactus, agaves et yuccas viennent s’ajouter à ce changement dépaysant de végétation. Nous traversons des villes aux jardins luxuriants et d’immenses vergers d’agrumes, avant d’émerger de nouveau dans une nature presque stérile. Nous poursuivons ainsi jusqu’à la mer et une lagune rose, avant de bifurquer vers l’ouest, et notre étape du soir. Un secteur sculpté par l’érosion, massif de badlands servant d’écrin à un lac d’un bleu vif… Mais y parvenir n’est pas évident, comme nous le découvrons vite en suivant une petite route sinueuse à travers les forêts pour finalement déboucher face à une barrière. Nous examinons la carte : un autre accès devrait pouvoir se faire via le barrage retenant l’étrange lac qui, sans lui, n’existerait probablement pas. Cette option s’avère finalement être la bonne.

Il est 18 h quand, enfin, nous apercevons le paysage stupéfiant que nous étions venu chercher. Le vent est puissant, ce soir-là, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Aux environs de 23 h 30, nous nous installons dans la tente pour la nuit. Mais après une demi-heure de sommeil, je suis brusquement réveillé par un son étrange. Un bruit sourd et répétitif, que je n’arrive pas à identifier : quelque chose semble taper brutalement au sol avec un objet lourd, à proximité de la voiture. Le bruit ne ressemblant pas à ce que pourrait faire un animal tel qu’un sanglier, je m’imagine – un peu fatigué – que nous sommes sur la propriété de quelqu’un qui tente peut-être de nous effrayer, et crains qu’il ne s’en prenne à la voiture. Je réveille Guillaume, qui ne comprend pas non plus ce que ça peut-être, et j’en viens à la conclusion qu’il vaut mieux sortir pour s’y confronter, quoi que ça puisse être, plutôt que de rester vulnérables dans la tente. Je sors en trombe, frontale allumée, et scrute les alentours. Quelque chose semble avoir fui dans la forêt et fait encore du bruit. Puis les sons se déplacent à notre gauche, alors que Guillaume émerge de la tente. Nous récupérons au cas où nos piolets, et cherchons – en beuglant probablement quelques gentillesses. Mais nulle trace de “l’intrus”. Nous en venons à la conclusion qu’il s’agissait probablement d’un très gros sanglier qui aurait tenté de fouiller le sol, pourtant dur comme de la pierre, en s’acharnant bizarrement… Quoi qu’il en soit, si tel est le cas, mieux vaut déplacer le bivouac un peu plus loin.

Mi-endormis, mi réveillés par l’adrénaline, nous roulons vers une route forestière empruntée un peu plus tôt, et installons de nouveau la tente jetée à la hâte dans le coffre. Enfin, nous pouvons dormir.

• Jour 5 | 12 mars

Cette fois-ci, pas de réveil à l’aurore. Nous avons rattrapé notre nuit jusqu’aux alentours de 10 h du matin. De toute façon, les nuages ont déserté la région, et les images n’auraient pas été plus intéressantes que la veille. Nous nous mettons donc en route pour le vaste désert des Tabernas.

Aux alentours de 13 h 30, nous découvrons de part et d’autre de la route les anciens décors des westerns de Sergio Leone, aux côtés de studios encore en activité aujourd’hui. Nous mangeons au bord d’une petite piste en terre que les touristes empruntent pour visiter les studios, et laissons derrière nous cette région trop fréquentée. Nous avons repéré peu avant au loin un observatoire astronomique, au sommet d’une montagne bordant le désert. Après l’avoir repéré sur les cartes, nous quittons la route principale pour nous engager sur un itinéraire nettement moins couru.

Au pied des montagnes, la végétation se densifie légèrement. Malgré tout, la chaleur est encore pesante ; alors, quand nous tombons par hasard sur une petite fontaine d’eau à l’écart d’un village blanc, nous décidons de nous y laver et d’y faire une pause bienvenue.

Un peu plus d’une heure plus tard, l’ascension reprend. Les routes désertes continuent de se faufiler laborieusement le long des flancs arides de la montagne. Lentement, nous gagnons de l’altitude. Les quelques fenêtres que nous avons ça et là sur le désert, loin en-dessous de nous, nous laissent entrevoir un aperçu de ce qui nous attend au sommet. Et puis, d’épingles en lacets, nous débouchons sur une route plus large, plus raide, qui nous permet de gravir les dernières centaines de mètres de dénivelé. Enfin, nous arrivons sur le plateau sommital et apercevons les grands dômes blancs de l’observatoire de Calar Alto.

Le vent nous accueille alors que nous émergeons de la voiture dans ce décors surréaliste. Trépieds à l’épaule, nous marchons droit vers les grands blocs rocheux qui bordent le plateau au sud. Quelques minutes plus tard, nous nous hissons sur l’un d’eux, et le spectacle se dévoile enfin.

Stratosphérique. Le désert est si lointain, nu, perdu dans un voile bleu de brume atmosphérique, presque déformé par la chaleur qui en émane, que nous avons l’impression d’observer une image satellite de la région. La vue, aérienne, est immense. Tout au sud, une bande floue bleutée indique la présence de l’étroit bras de mer qui nous sépare de l’Afrique. À nos pieds, les forêts de sapins laissent rapidement place aux étendues asséchées – sculptées par de rares pluies depuis des millénaires – qui constituent les Tabernas. Une succession de collines argileuses de moins en moins hautes, couvertes d’une végétation rasante pour les plus proches de nous, totalement arides pour celles qui gisent au fond de la plaine où un soleil déclinant souligne les reliefs.

Nous observons ainsi l’astre basculer sous l’horizon, la nuit prendre place dans les moindres recoins de ce tableau démesuré qui nous enveloppe. Le bleu gagne en densité, souligné d’une bande de couleurs chaudes près de l’horizon, dans laquelle éclosent les unes après les autres les distantes lueurs des quelques villes qui bordent la Méditerranée.

La nuit nous gagne.

Nous reprenons la route en direction de notre prochaine étape, la plus anticipée, un secteur isolé et peu connu de la vaste région des Tabernas. Nous descendons le Calar Alto par son autre versant, sur une route plus large, alors que l’obscurité s’installe. La température remonte vite, jusqu’à ce que nous arrivions dans la plaine. Vers 21h, nous trouvons un emplacement pour bivouaquer, aux portes de ce nouveau désert.

• Jour 6 | 13 mars

Aussi tôt que d’habitude, nous replions la tente. À nos pieds, un canyon s’étire du nord au sud. Nous y descendons en vue d’aller dans un village proche en quête d’essence, pour ne pas nous retrouver à court en plein désert. Après avoir cherché un moment, nous faisons le plein et retournons sur les hauteurs du canyon. De là, nous nous engageons sur une longue piste en terre longeant la falaise, qui doit nous mener jusqu’au début d’une boucle que j’ai tracé sur les rares cartes que j’ai pu trouver de cette portion sauvage du désert. L’application GPS dont je me sers habituellement pour la haute montagne n’en perçoit que la moitié. Qu’importe, munit des quelques informations suffisantes à notre orientation, nous entamons notre descente dans les badlands désolés.

La piste est correcte, du moins dans un premier temps. Nous nous enfonçons dans la cuvette aride, soulevant derrière nous une colonne de poussière blanchâtre. Il n’y a ici pas âme qui vive, et les terres étant inexploitables, il n’y a dans cette zone aucune agriculture – contrairement à ce que l’on peut voir autour de certains badlands des Bardenas. La situation géographique extrêmement isolée, l’éloignement par rapport à la France et les autres pays d’Europe de l’Ouest, et l’absence d’accès ou de pistes dignes de ce nom font que les touristes ne pénètrent pas dans cette partie du désert. Aussi, nous évoluons seuls, et cette solitude se fait ressentir à mesure que nous approchons du point le plus bas, au fond d’un canyon rouge qui n’est pas sans évoquer le sud-ouest des États-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si la région sert de décors à des dizaines de westerns, péplums et autres films d’aventure depuis les années 1940, et jusqu’à aujourd’hui.

Au creux du désert, les obstacles s’accumulent : la terre constituant la piste n’est souvent qu’un chaos de creux et de bosses qu’il faut passer le plus lentement possible, alors que l’un de nous se tient à l’extérieur pour guider l’autre. S’enchaînent ensuite des cailloux aux dimensions imposantes, des fissures dans l’argile, jusqu’à ce qu’un bloc de terre mêlé de roche ne se dresse au milieu de ce qui ressemble alors plus à un sentier qu’à une piste. Je descends, armé du marteau de géologue qui ne quitte jamais ma voiture, et le rabote petit à petit jusqu’à ce que nous puissions passer.

À ces difficultés s’ajoute une brève hésitation concernant l’orientation, car la piste figurant sur le GPS s’efface de la carte, ne laissant place qu’aux indications topographiques de bases et, visuellement, à une ramification de pistes plus petites. Mais un peu de logique et le peu d’informations que j’avais pu glaner avant le départ nous suffisent finalement, et nous reprenons rapidement notre progression.

Nous commençons alors à remonter, lentement, en direction des plateaux d’où nous étions partis quelques heures plus tôt.

Sans que l’on s’en aperçoive, la journée s’est déjà bien entamée. Il est près de 15 h quand nous tombons par hasard sur un petit habitat troglodyte, probablement utilisé par quelques bergers téméraires. À son entrée, au dessus d’une vieille porte en bois surmontée d’une petite avancée de toit bricolé et croulant sous l’argile, trône une pancarte de fortune : « Hotel del Zorro« . Nous poussons la porte, uniquement maintenue par une corde usée. L’intérieur, creusé dans la terre, évoque les habitats des chercheurs d’opales australiens. Quelques meubles en bois, des matelas et une cheminée ; l’abri est sommaire, et vraisemblablement peu utilisé.

Nous refermons la porte et reprenons nos places dans la voiture : moi continuant de filmer, et Guillaume essayant laborieusement de maintenir une conduite stable sur une piste qui ne pourrait pas moins s’y prêter. Souvent, le bas de caisse ronge un cailloux, frotte sur la terre, se perd dans un nuage de poussière qui s’infiltre alors partout dans l’habitacle. Mais péniblement, mètre par mètre, nous arrivons à nous hisser sur un plateau dominant une portion impressionnante des badlands.

Le plus dur est fait. Il ne nous reste qu’à gravir les derniers enchaînements de virages, et nous rejoindrons enfin le plateau d’où nous sommes partis en fin de matinée.

Enfin, près de six heures après notre départ, en n’ayant croisé finalement qu’un unique 4×4, nous débouchons dans un champ d’oliviers. Il ne nous reste qu’à boucler la boucle en retournant nous placer au tout début de la piste, d’où l’on domine le désert dans presque toutes les directions.

Nous profitons alors d’un repos mérité, guitare et bières à l’appui, jusqu’à ce que le soleil s’approche de l’horizon et qu’il nous faille reprendre trépieds et appareils pour aller capter son déclin.

Au loin, la silhouette enneigée de la Sierra Nevada se teinte de rouge.

Tandis que la lumière se retire du ciel, les étoiles s’installent dans un crépuscule bleu. Quand la nuit est enfin tombée, la lune s’élève et sa lueur inonde de nouveau les Tabernas.

• Jour 7 | 14 mars

Au matin, nous reprenons nos postes. Les ombres étirées s’amenuisent, et les couleurs s’estompent au fil des minutes.

La prochaine étape que j’ai prévue, si elle n’est pas la plus joyeuse ni certainement la plus belle, est dans une certaine mesure l’une des plus impressionnantes.

Il s’agit de la péninsule d’Almería, recouverte de serres sur plus de 40 km de long et 20 km de large, surnommée bien justement la « mer de plastique ». C’est de là que proviennent la majeure partie des légumes qui se retrouvent en toutes saisons sur les étals des supermarchés de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, et de partout en Europe.

Spectacle désolant, résultat direct et concret de ce que le modèle capitaliste et l’agriculture intensive peuvent produire de plus infâme. Exploitations inhumaines d’immigrés clandestins ; pollution record en plastique, pesticides et engrais ; destruction des sols ; épuisement des nappes phréatiques et assèchement des rivières, si bien que l’eau elle-même doit désormais être importée jusqu’ici. Un désastre largement documenté, sur lequel chacun d’entre nous souhaitant consommer hors-saison ferme pourtant les yeux.

Je voulais voir ça par moi-même. Nous filons donc au sud, traversons la Sierra Nevada qui se dressait au loin depuis des jours, et redescendons droit vers la Méditerranée. En début d’après-midi, nous approchons du point de vue visé. Finalement, au détour d’un virage, la scène se dévoile soudain.

À perte de vue s’étend un océan blanchâtre, dont émane un air déformé par la chaleur. Au cœur de cette vision dystopique se dresse un unique gratte-ciel, cerné de bidonvilles. En plongeant du regard dans ce paysage déprimant, on peut voir s’affairer les camions, machines et travailleurs, tout autour des bâches démesurées qui couvrent les cultures intensives. Les collines d’où nous observons la scène sont jonchées de détritus et de fragments de plastique, et les ruisseaux qui y coulaient il y a longtemps ne sont désormais plus que d’arides tranchées béantes. Au milieu du blanc uniforme, des bassins artificiels étincellent tristement. Tout au fond, la mer apparaît grisâtre, voilée par la pollution et l’atmosphère saturée de chaleur. De titanesques portes-conteneurs y voguent en direction du proche détroit de Gibraltar.

Nous mangeons là, dépités face à l’aberrant décor qui nous fait face, et décidons de le traverser jusqu’à la mer, plongeant dans cet océan de plastique pour nous enfoncer au cœur de l’absurde.

Au-dessus des serres, l’air flou ondule comme au sommet d’un feu. Des ouvriers aux mines épuisées déambulent le long de la route, entre les cactus qui poussent anarchiquement. La brise qui entre par nos fenêtres semble viciée, annonciatrice de la toxicité des produits qu’elle dissémine à travers la péninsule. Les débris s’accumulent au pied des bâches opaques et impénétrables qui nous entourent.

Nous sentons qu’il ne faut pas nous attarder ici. Après un long moment, nous atteignons le bord de mer. Une marina le longe comme si de rien n’était, singeant un décor idyllique en lisière d’un enfer industriel. Nous laissons derrière nous les rangées de palmiers et les plages désertes, et décidons pour la première fois d’emprunter une autoroute pour nous échapper le plus vite possible de ce cauchemar blanc.

Dans l’après-midi, nous avons récupéré les routes de l’arrière-pays et approchons de la région montagneuse où nous comptons passer la nuit, dans les environs de Malaga. Le paysage, aride jusqu’à présent, se verdit peu à peu, non sans évoquer la Toscane. Le climat y semble plus clément. Nos esprits se libèrent des visions d’Almería, et en début de soirée nous parvenons aux étonnants reliefs karstiques que nous visions. L’endroit est malheureusement plus touristique que je l’attendais, et pour la première fois depuis le départ nous ne sommes pas seuls. Du moins dans un premier temps, car en nous mettant à l’écart du secteur « principal », nous retrouvons la solitude ; et au fil de la soirée, les dernières voitures repartent finalement vers la plaine.

Les formations géologiques calcaires, empilements de plaques rocheuses et sols crevassés, sont ici des plus surréalistes. Malgré tout, le ciel reste désespérément vide.

Le soir s’installe sur les collines andalouses. Des dizaines de petits points lumineux s’allument progressivement jusqu’à l’horizon, où ils s’amassent pour former Malaga, sur les rives de la Méditerranée.

Alors qu’un crépuscule frais enveloppe les reliefs calcaires, nous discutons dans la voitures, portes ouvertes, en buvant une bière méritée après une longue journée de route. J’ai soudain l’impression de percevoir une présence proche de moi. Je baisse les yeux, et tombe nez à nez avec la tête de ce que je pense d’abord être un chien. C’est en fait un renard qui me fixe tranquillement, le museau glissé sous la portière, l’air coupable, comme pris en flagrant délit. Et pour cause : l’animal croque une canette en aluminium vide, repasse sous la portière et trottine à une vingtaine de mètres avec son butin. Quand il s’aperçoit que l’objet ne constituera pas un repas intéressant, il revient vers nous, et rôde autour de la voiture durant quelques minutes, reniflant l’air, nous scrutant timidement, pas farouche. Et puis, soudainement, il repart dans l’obscurité des collines. Apparition assez magique – quoi qu’il me faut désormais aller récupérer la canette à la lueur de la frontale.

Au-dessus de nous, les étoiles s’élèvent.

• Jour 8 | 15 mars

Quand nous émergeons de la tente, vers 8 h, un troupeau de moutons broute les quelques touffes d’herbes qui dépassent encore autour de nous. Une voile brumeux plane sur la campagne, adoucissant d’avantage les ondulations des collines verdoyantes. Les cris exotiques des oiseaux du sud se font écho dans les rochers.

Aujourd’hui est un jour particulier. Nous allons atteindre, enfin, le point le plus au sud qu’il est possible de rallier sur la péninsule Ibérique et l’Europe de l’Ouest, et frôler l’Afrique d’une infime dizaine de kilomètres.

Nous prenons donc la route vers Tarifa. En début d’après-midi, dans une atmosphère bleue et floue, au loin, apparaît le rocher de Gibraltar. Un peu plus tard, nous passons Algésiras, et croisons les premiers panneaux écrits en Espagnol et Arabe. Prendre le premier ferry pour le Maroc nous démange, mais nous continuons plein sud. Vers 15 h, nous nous arrêtons sur un point de vue élevé, sur la côte. Le détroit du Gibraltar s’étend d’est en ouest en un fin bras de mer, et face à nous, sur l’autre rive, les montagnes marocaines s’élèvent au dessus de l’eau étincelante. L’Afrique.

Nous décidons de prendre une petite route pour descendre sur la rive. Des panneaux militaires en interdisent l’accès, mais semblent bien usés. Un vieux 4×4 passe, et nous décidons de lui emboîter le pas, jusqu’à tomber sur une caserne effectivement abandonnée. La voie semble libre, et nous continuons ainsi jusqu’à flanc de falaise sur une piste en béton bordée de genets, ne croisant plus que quelques vaches noires et autres mules errantes.

Nous débouchons sur une petite plage de galets, où nous traînons un moment, avant de retourner vers la voiture. Là, nous prenons quelques minutes pour en faire le tour, et découvrons que les pneus avant ont été usés jusqu’à la corde par les pistes des déserts que nous avons traversé. La voiture étant une traction avant, les pneus arrières sont en bien meilleur état, aussi nous décidons d’intervertir les deux paires. Nous sortons le cric, levons la roue avant-gauche, y fixons la roue de secours, puis levons la roue arrière-gauche et y mettons la roue avant que nous venons d’enlever, avant de relever la roue de secours pour y mettre la roue arrière-gauche – le tout étant largement plus simple que l’on peut le croire à l’écrit. Mais au moment de répéter l’opération du côté droit, nous nous rendons compte qu’un garagiste moyennement futé a posé deux écrous plus petits sur les quatre qui tiennent la roue. Hors, nous n’avons qu’une clé sous la main. Nous essayons alors divers stratagèmes pour défaire les écrous, arrêtons une voiture qui passait par là pour leur demander s’ils ont une clé correspondante, mais rien à faire.

L’après-midi est bien entamé, mais il nous reste une option si nous faisons vite : foncer à Tarifa, dont nous sommes proches et où nous devions aller quoi qu’il arrive, et trouver une clé, d’une manière ou d’une autre.

Nous y arrivons peu après, avec nos roues asymétriques, et commençons à aller voir tout ce qui ressemble à un garage. Fermés, et encore fermés. Nous essayons les échoppes des rares stations-service, mais nulle clé à l’horizon. Finalement, nous dénichons un vendeur de pneus qui semble ouvert ! Guillaume saute de la voiture pour aller retenir le gérant pendant que je me gare comme je peux. L’homme allait partir, mais nous donne cinq minutes et une clé en croix ayant les bonnes dimensions. Comme à un stand de Formule 1, nous sortons le cric et répétons les opérations précédentes en un temps record, si bien que le gérant finit par nous dire d’y aller tranquillement. En moins de cinq minutes, le changement est fait, nous rendons la clé, et partons vers la plage après une bonne salve de remerciements.

Nous dénichons un petit parking à l’extérieur de la ville. Les plages sont quasi désertes en ce mois de mars, seuls de vieux camions et quelques voitures aussi usées que la nôtre sont garées là. Le soleil plane à l’ouest, une brise légère souffle sur la plage, immense, car ici la Méditerranée se mélange à l’océan Atlantique et ses marées.

Nous partons nous baigner, une heure avant le coucher du soleil, tout au bout du pays, quelque part entre l’Europe et l’Afrique. Une rapide douche solaire plus tard, nous traînons sur le petit parking où de gros vans aménagés encore encrassés de sable prennent le soleil, alors que les familles d’Allemands qui les conduisent profitent de la soirée, tout juste rentrés du Sahara.

L’ambiance est particulière, ce soir-là. Comme un sentiment de bout du monde, situé entre la fin d’un continent et le début d’un autre ; lieu de passage où la brise charrie des rêves de voyages lointains. Il faut avoir parcouru par la route ces 2000 kilomètres depuis la France pour réellement prendre la mesure de la distance de ces terres sur l’autre rive qui semblent nous appeler irrésistiblement.

Nous nous installons pour la soirée sous une petite cahute en bois, sur la plage. Le soleil se couche, les cirrus rougissent, les éoliennes se mettent à clignoter sur les montagnes marocaines et les collines qui nous entourent. Au loin, de hauts voiliers et d’immenses cargos voguent lentement, surplombés par le vol des mouettes. Le soleil disparaît sous la surface océanique. Les phares se mettent en marche et commencent à balayer l’horizon de part et d’autre du détroit, alors que les dernières couleurs se diluent dans la nuit.

Nous passons la soirée là, jusqu’à une heure tardive, à fêter la frontière méridionale de notre voyage. Les regards rivés sur les côtes qui nous font face, où s’éparpillent les quelques lueurs de villages isolés, nous nous exclamons de temps à autre : « C’est l’Afrique, nom de dieu« . Nous nous promettons de revenir un jour pour traverser ce détroit, et plantons la tente un peu plus loin, au beau milieu de la nuit.

• Jour 9 | 16 mars

Pour la première fois depuis notre départ, le réveil est tardif dans la matinée. Le soleil brille, mais un vent furieux s’est levé dans la nuit et secoue la tente comme s’il voulait l’arracher. Nous la replions tant bien que mal avant de retourner vers Tarifa.

Après avoir fait quelques courses, nous marchons jusqu’au bout d’une petite jetée menant à un fortin cerné par les eaux. Des kite-surfs s’élèvent au-dessus de l’océan, alors que nous tenons à peine debout dans les rafales. Nous restons un instant, mangeons un morceau, et reprenons la route.

Cap au nord, désormais. La journée s’annonce longue, car nous visons l’Algarve, au sud du Portugal. Les agaves, yuccas et figuiers de Barbarie défilent, et nous frôlons Séville quelques heures plus tard, puis Huelva, et enfin la frontière. Quand nous la traversons, le thermomètre indique 30°c.

Dans la soirée, nous arrivons à Praia da Marinha, une plage cernée de falaises calcaires plongeant dans l’Atlantique. Sans surprise cette fois, le lieu est nettement plus touristique – à l’image du pays tout entier. Alors que nous n’avons pratiquement croisé personne des Pyrénées à l’Andalousie, nous sommes ici cernés de voitures quand nous nous garons sur le parking aménagé.

Quoi qu’il en soit, malgré les drones qui planent et les touristes qui demandent à être pris en photo du haut des falaises, nous profitons un peu à l’écart d’un coucher de soleil paisible, bien que je me sente ici clairement moins à ma place.

La foule nous pousse à partir un peu plus à l’ouest, jusqu’au Cap Saint-Vincent, où nous ne trouvons personne. Ici le vent se déchaîne, glacial. Un phare tranche l’obscurité par éclairs successifs, éclairant la route déserte tandis que je me débats une fois encore avec la tente.

• Jour 10 | 17 mars

Plein nord, de nouveau. Nous faisons halte à Sines pour midi, et passons Lisbonne vers la fin de journée, avant de nous diriger vers le Cabo Raso et enfin Praia da Ursa, une plage plus isolée, encore une fois cernée de falaises – cette fois nettement plus impressionnantes. Alors que nous en approchons, une tourmente sourde plane sur l’océan, fractionnant la lumière en dizaines de tâches éparses à la surface de l’eau.

Un temps « normand » pèse sur la côte, oscillant entre rafales pluvieuses et vent sec sous un ciel noir. La soirée passe, un nouveau phare nous envoie ses flashs à l’horizon, et une tempête rend laborieuse l’installation de la tente.

Demain sera notre plus longue journée de route. Un peu plus de 9h, pour aller nous perdre de nouveau au beau milieu de l’Espagne, en province de Ségovie.

• Jour 11 | 18 mars

L’asphalte défile dés l’aube, alors que nous traversons l’intérieur du Portugal dans une région très boisée. Les eucalyptus cèdent la place à des pins, puis à de petites montagnes, avant que nous ne redescendions en Espagne dans de grandes étendues d’arbres têtards. Quand le soleil se couche, de longs bancs de cirrus commencent à rougir, et nous prenons une route de terre au hasard pour déboucher au beau milieu des arbres.

Le soir tombe. Nous poursuivons notre route jusqu’à un nouveau village abandonné, et y arrivons au beau milieu de la nuit. Une minuscule piste mène aux ruines, en marge d’un petit village dans une région rurale. L’église, massive, se dresse dans l’obscurité sous la pleine lune. Au loin, des chiens aboient dans les fermes, rompant un silence absolu.

Nous pénétrons dans l’ancien temple, et découvrons à la lueur de nos frontales l’intérieur immense de l’édifice. Après une courte exploration, nous nous installons pour la nuit.

• Jour 12 | 19 mars

Au lever du soleil, le réveil est brutal : un chien, protégeant un troupeau de moutons distant de quelques centaines de mètres, nous a flairé et est venu faire son travail. Les aboiements nous tirent de notre sommeil et de nos duvets, et nous sortons en beuglant plus fort que lui pour le calmer. Il comprend finalement que nous ne représentons pas un danger, et file retrouver son troupeau.

Je retourne dans l’église, alors que les premiers rayons du soleil s’infiltrent par les ouvertures. De toutes celles que j’ai pu photographier pour ma série, celle-ci est définitivement la plus grande et la plus impressionnante. Comme souvent, des dizaines d’hirondelles nichent sous la voûte, et leurs cris résonnent dans l’espace vide.

Je trouve un minuscule escalier en colimaçon montant au clocher, et m’élève de quelques mètres, au-dessus du narthex – à l’entrée faisant face à la nef et au chœur.

Je poursuis l’ascension du petit escalier et débouche dans une petite pièce sous le clocher. Une échelle en fer rouillé y grimpe, et semble encore assez solide pour l’emprunter. Arrivé dans le clocher, quelques contorsions me font émerger sur un tapis de déjections séchées d’hirondelles, mais la vue sur les ruines et la campagne environnante baignée de lumière dorée valait bien le coup. Je redescend dans la foulée, retrouve Guillaume, et nous repartons en direction de Villalba, prochain pueblo abandonnée.

Nous l’atteignons aux alentours de midi. Malheureusement, l’église y est complètement effondrée et envahie de friches. Nous mangeons sous un ciel chargé, et il ne nous reste alors plus qu’un lieu où nous rendre pour clore le road trip en beauté : les désormais familières Bardenas Reales.

Un peu avant 14 h, nous passons au nord de Tudela et entrons dans le désert, pour une fois par l’ouest via la seule route goudronnée y menant. Manque de chance, nous sommes en pleine Semana Santa (semaine sainte), fête chrétienne célébrée dans tous le pays, et ces jours-ci sont fériés. Le désert, déjà largement plus fréquenté que quelques années auparavant à cause de sa popularité sur les réseaux sociaux (à laquelle j’ai participé malgré moi), est alors bondé.

Heureusement, les gens se cantonnent aux pistes, et de surcroît la partie des hauts badlands est censée être interdite très bientôt (nous ne l’apprendrons que plus tard, mais l’interdiction était en réalité entrée en vigueur tout juste la veille).

Après avoir réalisé quelques plans le long de la piste, nous nous éloignons sur celle qui me sert habituellement d’accès depuis l’est, pour nous garer vers l’arrière des badlands et marcher jusqu’à notre lieu de bivouac. Vers 16 h, nous nous équipons et commençons à avancer à travers la végétation des barrancos, avant de déboucher dans un petit canyon donnant sur le plateau qui nous permettra de basculer au cœur des monts argileux.

Après y avoir fait une halte, nous continuons l’ascension avant de redescendre sur les plateaux isolés du centre du désert. Le coucher du soleil ne nous déçoit pas, et le crépuscule s’installe alors qu’un vent violent souffle depuis la plaine centrale.

Nous installons notre ultime bivouac dans une petite cuvette abritée. La pleine lune qui s’élève illumine le désert blanc, si bien que les frontales deviennent inutiles pour évoluer sur les collines. Le vent finit par s’évanouir, et nous nous endormons dans un silence parfait.

• Jour 13 | 20 mars

Avant l’aube, nous replions la tente une dernière fois et faisons nos sacs. Comme un doute subsiste sur l’interdiction d’accès, nous préférons rester discrets et quitter les lieux avant le jour. Alors que la lune se couche, nous grimpons les crêtes terreuses jusqu’au plateau sommital et plongeons de nouveau dans les canyons qui s’éloignent des reliefs. En longeant le fond d’un large lit herbeux de rivières éphémères, nous rejoignons la voiture en une quarantaine de minutes de marche.

Le soleil se lève, et nous roulons désormais vers le nord-est, pour achever la grande diagonale entamée deux jours auparavant au départ de la côte portugaise, traverser les Pyrénées, et retrouver la France. Après avoir passé le tunnel de Bielsa et redescendu la vallée d’Aure, nous prenons un café en marge de Saint-Lary en regardant les montagnes. Partis initialement pour un simple aller-retour en Andalousie, nous aurons finalement traversé une grande partie de l’Espagne et du Portugal, atteint le point le plus au sud de la péninsule Ibérique, et parcouru plus de 5000 kilomètres au total. Un parfait prélude à la saison estivale qui approche, et que je passerais à traquer les orages et parcourir les montagnes dans la chaîne Pyrénéenne est les régions qui l’entourent du nord au sud.


Pour la seconde fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés – excepté Belchite, qui est bien connu – ont été changés (les supprimer totalement nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.

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Septembre, déjà. L’été a filé, comme à son habitude, sans me laisser le temps de m’en apercevoir. Après l’ébullition des milliers de kilomètres parcourus depuis mai, l’imminence de l’automne s’impose comme une douche froide : le temps est compté. Chaque jour qui passe voit s’étioler mes chances d’observer de nouveaux orages ; et bien que l’automne soit ma saison de prédilection, ma fascination pour la foudre est obsédante. Il me faut donc saisir ce qui sera peut-être l’une de mes dernières opportunités, et partir pour un nouveau road trip orageux à travers le nord de l’Espagne.

• Jour 1 | 3 septembre 2018

Alors, l’après midi du 3 septembre, j’entasse affaires et matériel dans la voiture et mets le cap au sud, direction les sierras du nord de la Catalogne.

Quelques heures plus tard, je parviens au cœur des montagnes sur une route sinueuse et déserte. À mesure que je gagne en altitude, un épais brouillard se dissipe, et lui succèdent rapidement vent, pluie et grêle. Doucement les orages pré-frontaux s’éloignent dans un roulement continu de tonnerre, et un ciel déchiqueté s’ouvre sur les forêts d’altitude qui me font face.

Je reprends de la hauteur et m’arrête à un point de vue surplombant. La lumière s’amenuise mais la convection, elle, reprend peu à peu au sud-ouest. Une ambiance tourmentée, à la fois post et pré-orageuse, évolue face à moi.

La lumière réapparaît sur la route détrempée, révélant au loin les sommets embrumés.

Une trêve éphémère reprend, dans un calme parfait…

La nuit tombe. 21 h 45 : les premiers flashs font irruption à l’ouest, de l’autre côté de la crête. Je file vers une piste forestière située sur l’autre versant, et trouve une éclaircie dans la forêt de sapins… L’horizon s’illumine.

Rapidement, un système multicellulaire émerge autour de moi en s’approchant peu à peu. Je retourne au premier mirador, après avoir laborieusement effectué un demi-tour assez peu rassurant sur l’étroite piste en terre longeant un précipice. Quelques minutes plus tard, au sud-ouest, le ciel nocturne se dévoile…

À l’horizon s’élèvent du fond des vallées des bancs de brumes livides.

Parallèlement, le plafond nuageux s’abaisse jusqu’à m’engloutir. Je redescends de nouveau rapidement vers le tout premier point de vue de la route, quelques minutes en contrebas.

Jusqu’ici l’orage ne déploie qu’un festival d’intranuageux, n’émergeant que rarement hors de la pluie. Mais alors que je me gare et installe mon trépied en hâte, voilà que la foudre tombe, enfin.

Durant près d’une heure, une hystérie électrique saccadée se déchaîne sur le massif.

1 h 30, déjà. Les derniers flashs éclairent l’horizon, et l’obscurité revient.

• Jour 2 | 4 septembre 2018

À l’aube, en vue des orages à venir, j’entame une traversée d’un peu plus de trois heures en direction d’un village perché, plus à l’ouest. Les montagnes, forêts puis les plaines arides défilent, avant que je ne revire au nord-ouest en direction de la vallée cachée où est juché le petit village au sommet d’une colline. Je retrouve enfin ces paysages familiers aux allures nord-américaines. Après une sieste bienvenue au bord d’un ruisseau, les premiers congestus bourgeonnent et je pars explorer les alentours.

J’avais auparavant noté la présence d’un sommet isolé, au nord, et commence donc par ça. C’est là, sur une route secondaire longeant le mont par le sud via un vallon perdu, que j’ai la surprise de découvrir de hauts badlands gris. Leur silhouette érodée se détache nettement du décor de piémont espagnol, et le contraste créé est des plus intéressants. Je décide donc d’y passer une partie de l’après-midi, à l’affut des lumières sous un ciel de plus en plus tourmenté.

Les choses s’amorcent : premiers coups de tonnerre, première averse, et quelques timides internuageux. Je poursuis mon exploration, et retourne au village dans la soirée. Il est alors 19 h 30, et je dois prendre une décision : le dernier run (mise à jour) des modèles de prévision voit le potentiel orageux plus au sud que prévu. La question est de faire confiance à ce changement de dernière minute, ou au contraire de suivre mon intuition selon les observations du terrain…

Finalement je mets le cap au sud vers de hautes collines situées à mi-chemin entre les deux options, afin de pouvoir aviser en ayant un visuel dégagé de chaque côté. De ce col se trouve une piste censée mener au sommet de grandes falaises. Je m’y engage, et rallie tant bien que mal le lieu visé sur un chemin à la limite de l’impraticable. Je continue alors à pied en suivant un petit sentier traçant tout droit à travers les pins, et parviens au sommet en quelques minutes.

Le soleil s’est couché, des bancs de congestus et d’altocumulus gonflent dans presque toutes les directions. Je m’approche du bord des falaises… Elles tombent droit dans la forêt, une centaine de mètres plus bas. L’ambiance crépusculaire est impressionnante, ici : la vue est parfaitement dégagée sur 180° au nord, dominant toute la région depuis cette barre de falaises séparant les contreforts pyrénéens d’une région moins vallonnée au sud. Le problème – outre une exposition risquée – c’est que l’horizon sud est bouché par une partie de la forêt ; de plus, je ne pourrais pas être très réactif en cas de salve rapide me forçant à me replacer. Enfin, si les orages se développent – comme je le crois – au nord, je me prive alors de la proximité des monts calcaires bordant les Pyrénées, et n’aurais qu’une étendue plate pour tout premier plan. Voyant que peu de choses se passent au sud, je décide alors de retourner d’où je viens.

Alors que je traverse de nouveau la forêt pour regagner ma voiture, un air lourd chargé d’une forte odeur de romarin sauvage émane du sol, et des insectes se heurtent par dizaines contre mes chevilles. L’atmosphère est définitivement orageuse.

Dès que j’ai rejoins l’asphalte, j’enchaîne sans traîner les lacets de la petite route déserte, jusqu’à apercevoir soudain les premiers flashs : lointains, au nord-ouest, nés quelque part autour du grand lac de Mediano.

Mon intuition était bonne. Cette cellule est lointaine, mais d’autres devraient normalement se former plus près d’ici peu…

Et ça ne manque pas ! Quelques minutes à peine après ma courte pause, alors que je rejoins la route principale, un orage monocellulaire éclot au sud-est du village où je me trouvais un peu plus tôt. Il ne reste qu’à appuyer sur l’accélérateur, se concentrer sur la route, et grappiller la moindre seconde disponible… Les flashs se succèdent à un rythme toujours plus soutenu, mais je sais qu’aucun point de vue entre moi et le pueblo ne sera exploitable, je ne peux donc que foncer en fermant symboliquement les yeux sur ce qui se passe sur la droite de mon champs de vision.

Heureusement, je me gare 15 minutes plus tard sur le petit parking où je me trouvais en fin d’après-midi, et déplie le trépied sans perdre un instant. Soulagement : la cellule est toujours active et plutôt statique, et une seconde semble même émerger de l’obscurité, à sa gauche. La nuit étant totalement noire, je débute alors une série de « portraits » étoilés.

L’activité intranuageuse commence peu à peu à affleurer, dévoilant de véritables sacs de nœuds électriques.

Après plusieurs pics d’activité, les deux cellules déclinent et finissent par s’éteindre. Mais depuis le début, dans mon dos, de puissants flashs illuminent le ciel nocturne. Je contourne le village par une petite sente donnant sur le flanc ouest, et un système hyperactif apparaît, lointain…

Je le supposais trop distant pour m’y intéresser, mais il y a peut-être quelque chose à tenter… Quitte à être là, autant jouer le tout pour le tout. Je retourne donc à la voiture et décide de foncer plein ouest, et d’aviser sur la route.

Je file rapidement vers l’orage et, voyant sa position, poursuis sans perdre un instant en direction de hautes collines que j’avais découvertes à l’automne précédent en explorant la région – je savais, à l’époque, que ces points de vue me seraient utiles un jour.

Peu après minuit, moins de 45 minutes après avoir repris la route, je parviens à un col dégagé. L’activité est furieuse, et l’orage déjà plus proche que je ne le pensais, avançant droit sur moi. Le temps de sortir le matériel, un impact frappe au loin dans la vallée ! Enfin, de la foudre. L’atmosphère est puissante, sans un bruit, seul le grondement étouffé et intimidant du tonnerre se diffuse dans la nuit. Je m’installe en vitesse, déclenche, et attends… Cette tension avant la rupture s’inscrit dans une véritable cénesthésie de l’orage, affut d’un esprit livré à un cortège de stimuli frénétiques.

Ce sont ces éléments qui m’animent. Atmosphères de nuits noires, tranchées de lueurs erratiques ; apparitions imprévisibles marquées de persistances rétiniennes ; ombres mouvantes, masses vivantes de vapeur ; grondements et fracas en échos étirés, houle sonore oscillante et interminable. Les orages nocturnes sont pour moi une expérience irrationnelle et unique, une immersion qui se doit d’être vécue en solitaire, si l’ont veut réellement pouvoir s’en imprégner.

Et soudain, la rupture se produit.

Les flashs intranuageux ont beau être ininterrompus, cette continuité semble pourtant se briser quand jaillissent dans le noir les ramifications d’un impact soudain. Et s’ils sont rares, chacune de leurs apparitions n’en est que plus fulgurante.

À mesure que l’on avance dans la nuit, le vent se renforce et les éclairs s’approchent. Vers 2 h du matin, je suis contraint de trouver refuge dans la voiture, alors que les rafales et la pluie se mêlent violemment.

Une demi-heure plus tard, alors que la cellule s’éloigne doucement, le ciel est traversé de longues décharges internuageuses.

Finalement la pluie cesse, le vent tombe, et le calme revient. Il est temps de profiter d’une courte nuit de repos.

• Jour 3 | 5 septembre 2018

Après ce qui m’a semblé être quelques secondes, j’émerge alors que le soleil inonde déjà l’habitacle… Il est en réalité 9 h, et il est temps pour moi de choisir une nouvelle « cible » pour ce soir.

Les modèles anticipent un potentiel intéressant dans le secteur, mais en plein après-midi, ce qui ne m’arrange pas. En revanche, un fort risque nocturne s’annonce bien plus au sud. Après quelques hésitations, je décide de partir en direction du delta de l’Èbre, sur la côte méditerranéenne, et d’aviser encore une fois au fil du développement de la situation.

En fin de matinée, je traverse de hautes gorges karstiques avant de déboucher dans une plaine plus aride, puis de longer les hautes falaises d’argile de Cinca, traversant des villages fraîchement désertés par les cigognes qui les peuplent habituellement. Plus tard dans l’après-midi, je parviens dans la région de Mequinenza, ou l’embalse (lac réservoir) du même nom rejoint l’Èbre, deuxième plus grand fleuve d’Espagne.

Les paysages évoquent désormais le Mexique : le fleuve a sculpté de profonds canyons à travers les collines arides où poussent des milliers d’amandiers, unique végétation en dehors du maquis rasant qui recouvre les plateaux. Le soleil cède peu à peu sa place aux cumulus, congestus, puis cumulonimbus. Alors que je fais halte sur un point de vue dégagé, des grondements diffus émanent de l’horizon sud.

Une heure plus tard, traversant un village, un panneau attire mon attention : « Mirador« , un point de vue possible sur l’Èbre… Habituellement, les panoramas signalés par des panneaux de ce type là sont assez décevant, tentant de retenir les rares touristes de passage avec le moindre ersatz de vue dégagée ; mais je décide tout de même d’aller y jeter un œil par curiosité. Quelques minutes plus tard, après une série de lacets, je parviens au bord d’une falaise élevée. La vue est saisissante, dominant le fleuve qui arrive du nord par un grand canyon et poursuit lentement sa route vers le delta encore distant de 70 km. L’horizon est à peu près dégagé dans toutes les directions, ce qui en fait un point de vue particulièrement intéressant. Je choisis donc d’y passer le reste de l’après-midi, en attendant de voir ce que donnent les différentes lignes de convection qui m’entourent.

Une centaine de mètres de dénivelé plus bas, noyée par le fleuve, une église perce la surface de l’eau. Ce type de vision surréaliste n’est pas si rare dans le nord du pays, la faute aux nombreuses retenues d’eau ayant vu le jour depuis les années 1970.

Peu avant 18 h, un modeste arcus s’avance de l’ouest, n’apportant que peu de foudre et de la pluie. Mais une heure plus tard, alors qu’une nouvelle averse défile dans son sillage, l’horizon ouest se dégage et laisse de nouveau filtrer le soleil…

À la faveur de cette ouverture, un grand arc-en-ciel se déploie au dessus de l’Èbre .

Malheureusement, la convection ne semble pas prendre comme prévu. D’ailleurs, la salve qui devait avoir lieu en plein après-midi là où je me trouvais ce matin n’a également pas réussi à prendre. Néanmoins, dans cette direction, un meilleur potentiel semble faire s’élever des tours de vapeur, alors qu’au sud-est meurent les restes d’un système peu actif…

Et voilà un premier flash au nord, alors que le crépuscule s’avance. Un coup d’œil aux radars me confirme que rien ne semble vouloir se passer où je me trouve, et je me résous alors à revenir sur mes pas et tenter d’aller intercepter les cellules naissantes. Nouvelle course contre-la-montre : cap vers le nord. Un petit amas cellulaire très actif semble « fusionner » en un unique système. J’ai beau filer, m’en approcher, il progresse très vite vers l’est… Vers 22 h 30 je fais une première halte en bordure d’un champ de tournesols, afin d’avoir une meilleure idée de ce à quoi il ressemble.

Je suis encore trop loin, sa trajectoire est nette : je dois m’orienter au nord-est aussi vite que possible. Je suis donc la même route qu’une dizaine d’heures plus tôt, tant et si bien que je commence à me rendre compte que ma meilleure option – compte tenu des routes disponibles – est probablement de retourner au village où je me trouvais la veille. Face à moi, l’orage poursuit son chemin à travers la nuit noire dans des convulsions de lueurs hystériques.

À 23 h, j’ai presque rattrapé l’orage, mais ne parviens pas à le dépasser. Malheureusement, je ne pourrais pas poursuivre davantage, sous peine de me retrouver dans les forêts plus au nord, sans visibilité. La foudre tombe sous un plafond chaotique… Je ne peux qu’observer, et avancer. À 23 h 20, j’emprunte une nouvelle fois la petite route grimpant vers le pueblo perché, et déplie aussitôt mon trépied. Mais pour capturer la furie observée en chemin, il est trop tard. Déjà, les étoiles réapparaissent. La frustration est d’autant plus grande que je me trouvais précisément ici, 24 heures plus tôt.

Mais je profite tout de même du spectacle, loin d’être fini, et entame de nouveaux « portraits » en clair-obscur de ce qui m’évoque alors une créature vivante, mouvante, animée de respirations imprévisibles et dont les battements de cœur confus illuminent la campagne endormie.

• Jour 4 | 6 septembre 2018

L’aurore est paisible, après cette ultime nuit agitée. J’émerge doucement, et m’éloigne un peu plus au nord pour retrouver un ruisseau dont la couleur terreuse rappelle l’agitation nocturne qui s’est répétée ces derniers jours. Mais cette agitation prend fin, et ma dernière tentative devrait avoir lieu en fin d’après-midi, sur le versant français des montagnes.

Ainsi, je décide de rallier un petit col méconnu, juste après la frontière, et y parviens peu après midi, par un semblant de route particulièrement chaotique.

Ayant très peu mangé depuis mon départ, je profite du calme plat pour me préparer un repas chaud. Maintenant l’idée est de patienter toute la journée depuis mon promontoire… Mais cette fois-ci, j’ai peu d’espoir pour la suite. Le ciel est gris, la température est bien descendue, et les différents facteurs d’instabilité ont été épuisés par ces multiples salves orageuses.

Et la la suite me donne raison : rien n’émerge de la soupe grisâtre qui enveloppe les montagnes et pèse sur les vallées. Pas un coup de tonnerre. Enfin, une fin crachin finit par achever mon optimisme. Inutile de s’acharner, d’autant que je ne suis maintenant plus très loin de chez moi, épuisé mais avec des cartes mémoires bien remplies.

Alors que la saison touche à sa fin, je quitte donc les cimes encombrées pour rejoindre une plaine moins sombre, laissant la pluie post-orageuse me rappeler les visions nocturnes qui se sont enchaînées depuis mon départ, quelques jours plus tôt.

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S’il y a bien une partie du processus que j’apprécie dans les voyages photographiques, c’est la préparation. La phase de recherche de lieux propices, particulièrement : passer des heures à éplucher les cartes, lire d’anciens topos, explorer Google Earth, recouper récits, articles et images de chaque endroit intrigant… C’est une activité chronophage, mais qui permet l’essentiel : trouver des lieux au potentiel intéressants, adaptés aux émotions spécifiques que je veux faire ressentir dans chacune de mes séries.

La photographie de paysage dépend principalement du recoupement de deux facteurs initiaux : le lieu, et les conditions météorologiques qui sculptent la scène. L’atmosphère est – outre la façon dont la lumière et le temps sont captés – la conjonction éphémère d’un instant avec un endroit, et la retranscription des sentiments qui s’en dégagent. L’importance du repérage est donc aussi évidente que l’anticipation du contexte ; ainsi que le fait de passer un maximum de temps sur le terrain, voir d’y revenir pour multiplier ses chances de concrétiser « la » photographie, qu’elle soit prévisualisée ou spontanée.

Cette phase de préparation est non seulement cruciale pour les raisons sus citées, mais d’avantage encore à l’heure d’internet pour une toute autre cause. Certains lieux iconiques tels que The Old Man Of Storr, en Écosse ; Skógafoss, en Islande ; ou encore la face Est du Cervin, pour en citer quelques-uns ; comptent parmi les sujets les plus photographiés au monde, et ce souvent sous un seul et même angle. Pourtant, les lieux méconnus (voir inconnus) au potentiel iconique immense ne manquent pas. Seulement, il faut pour les trouver faire un effort de recherche, allant généralement de paire avec l’effort physique et / ou logistique nécessaire pour les atteindre – car c’est justement leur isolement, leur difficulté d’accès ou leur situation à l’écart de toute route (au sens large du terme) qui les aura préservés de la « célébrité ».

J’en suis venu à ne plus réaliser d’images lors de mes passages dans certains lieux « stars », à quelques rares exceptions près – parce qu’il était alors possible de faire quelque chose qui n’avait peut-être pas déjà été fait, ou encore parce qu’à une époque je pensais naïvement « j’y suis, je vais faire ma photo« . Outre une recherche d’originalité, ce choix se justifie aussi par le fait que l’un des dénominateurs communs de presque toutes mes séries est la recherche d’une forme d’onirisme. Hors, comment se sentir transporté par une image d’un lieu connu, vu et revu, et ainsi démythifié ? Comment, en conservant une notion de repère géographique précis, peut-on instiller le surréalisme ?

C’est donc dans cet état d’esprit qu’en cet automne indien, après de longues recherches et repérages m’ayant permis de concevoir les grandes lignes d’un itinéraire original, je reprenais la route avec un ami pour le nord de l’Espagne.

Ce nouveau road trip allait durer une semaine, passant par les montagnes ; les vallées arides, cachées derrière les contreforts sud-pyrénéens ; et le désert des Bardenas, une nouvelle fois ; le tout ponctué de multiples étapes dans des villages fantômes que j’avais déniché en vue de la réalisation d’une nouvelle série. Les paysages seraient souvent atypiques : plaines aux allures mexicaines, ruines immaculées, églises englouties, lacs asséchés, déserts et montagnes aux couleurs d’automne… Pour couronner le tout, les conditions s’annonçaient parfaites, et effectivement nous n’allions pas être déçus.

• Jour 1 – 21 octobre 2017

Un mois jour pour jour après avoir atterrit en Écosse débute donc un nouveau voyage.

À vrai dire, j’ai une nette préférence pour ce type de départ : charger la voiture de tout le matériel nécessaire, claquer le coffre et prendre la route. « Prendre la Route« , cet aspect est plus net, esquivant les étapes intermédiaires et la logistique qui les accompagne… Partir de chez soi et rouler, rouler, rouler ; pour revenir « à la maison » après de longues péripéties dans une voiture couverte de poussière et de boue, les affaires éparpillées dans l’habitacle, le visage brunit par le soleil, des courbatures partout, les vêtements sales et quelques kilos en moins… Quand il ne s’agit pas, parfois, de revenir sans voiture du tout – ces réminiscences provenant en grande partie de mes précédents voyages nord-américains (récits à venir), quand la route pouvait mener d’un bout à l’autre du continent et qu’un van « jetable » revenait moins cher qu’une location – et apportait son lot de péripéties incontrôlables.

Après avoir acheté les provisions nécessaires, nous filons donc plein sud, vers les montagnes et la frontière. À midi, nous empruntons une route usée pour faire un crochet jusqu’à un col dominant la vallée, juste avant de quitter la France. Un ciel d’octobre couvre le nord de la chaîne.

Après un bref repas, nous redescendons vers la route principale, qui nous mène en moins de dix minutes de « l’autre côté ».

L’Espagne, déjà. Je connais bien cet itinéraire puisque je l’ai emprunté il y a à peine quelques semaines pour me rendre à Almerilla (récit à venir), où nous ferons étape demain. Encore une fois, nous dépassons Vielha avant d’emprunter les routes perdues traversant l’arrière-pays d’est en ouest. Les couleurs de saison sont pour la plupart déjà passées, fades ; ou à l’inverse encore trop vertes… Mais en débouchant dans un secteur rocailleux, nous découvrons un vallon où l’automne est à son apogée.

L’intensité paroxystique et la variété des couleurs attire l’œil vers ce corridor qu’emprunte notre route, entre les pics karstiques.

Nous poursuivons vers le défilé, jusqu’à une gorge étroite parsemée de nombreux tunnels ; et débouchons après quelques dizaines de minutes dans une vallée plus large, derrière les contreforts pyrénéens. Nous faisons alors halte au sommet d’un village perché d’où l’on surplombe les alentours.

La région, aride et déserte, évoque le Mexique du Far West, celui des films de Sergio Leone, où les habitants des villages de mineurs d’or regardent passer l’étranger à cheval dans un silence pesant, alors qu’un buisson roule à travers la rue principale sur un air d’harmonica…

La route se poursuit plein sud, traversant des reliefs avant de redescendre vers une autre vallée en longeant des oliveraies. Nous bifurquons de nouveau à l’ouest et reprenons une route plus large, droit vers notre étape du jour.

Nous quittons la route principale et traversons un village aux façades lézardées. Un chemin de terre nous en éloigne peu à peu, et les ruines haut-perchées de Castelserás approchent lentement. Nous passons quelques fermes où des chiens courent après les pneus, alors que les paysans, méfiants et impassibles, nous regardent passer sans un bruit. La piste devient vite impraticable, et nous sommes contraints de laisser la voiture à l’abri d’un bosquet. Sacs sur le dos, nous partons bivouaquer au village fantôme.

Le soleil commence à décliner au dessus des vallées à l’ouest.

En une quinzaine de minutes de marche, chargés comme des mules, nous atteignons le bas du village, autour duquel la piste s’enroule pour y monter progressivement. Les bords du chemin sont parsemés de grenadiers, d’amandiers et d’agaves, dont les étranges inflorescences s’élèvent à trois mètres comme des totems.

Après encore une dizaine de minutes, nous débouchons à l’entrée des ruines, au coucher du soleil. Un replat surplombant la vallée permet d’installer le bivouac, et je pars alors explorer l’endroit.

Les scènes surréalistes qui me sont chères ne manquent pas. Des façades seules se dressent au milieu d’une végétation de friche, des pans de murs à demis écroulés défient la gravité, un grand balcon contemple la plaine ; alors qu’une lueur colorée teint l’atmosphère et se reflète sur le calcaire. Et bien sûr, l’église trône encore au centre du village.

La nuit tombe sur les ruines désolées de Castelserás. Des aboiements distants se répandent de villages en villages, pueblos dont les lueurs scintillent comme tant d’îlots perdus dans un océan d’obscurité.

Nous dominons la plaine, haut perchés sur notre colline abrupte. C’est cet isolement qui a eu raison du hameau, dans les années 1960. Peu à peu celui-ci s’est vidé, après 900 ans d’existence, exode démographique inéluctable face à l’arrivée imminente du vingt-et-unième siècle. Il gît désormais livré aux éléments, dans un silence sépulcral, s’écroulant pierre après pierre ; et sera un jour englouti par la végétation dans l’indifférence la plus totale.

Mais ce soir-là, une certaine forme de poésie mélancolique en émane…

• Jour 2 – 22 octobre 2017

La première partie de la nuit fut paradoxalement mouvementée. Peu avant minuit, une harde de sangliers décida de venir renifler la tente, humant sans l’ombre d’un doute les restes de repas que nous avions bêtement laissé dans l’abside, pour les redescendre au retour. Mais après les avoir fait fuir, il me suffit de placer les restes hors d’atteinte et à l’écart pour retrouver un calme relatif.

À l’aube, nous émergeons de la tente pour contempler la lumière naissante.

Le but du jeu est alors de trouver l’entrée de l’église. Nous tournons autour, cheminant entre les murs et à travers les hautes herbes, avant de déboucher de l’autre côté du village, face à l’est et aux derniers instants précédant l’apparition du soleil…

Nous continuons à errer sans succès avant de faire marche arrière et de finalement repérer l’ouverture espérée sur l’un des flancs, cachée par les ronces.

Rentrer dans l’un de ces édifices silencieux procure toujours un sentiment particulier. Une pellicule de poussière absorbe les sons comme de la neige, et un écho diffus résonne sous la voûte… La scène est un parfait Clair Obscur, la lumière filtrant seulement par les quelques ouvertures disséminées à l’est de la Nef. Les noms de villageois ayant probablement voulu laisser une trace sont gravés dans les pierres des murs, semblables à des hiéroglyphes ; s’ajoutant à l’atmosphère étrange qui règne ici.

Je grimpe jusqu’à l’étage pour attendre les premiers rayons. C’est aussi la raison pour laquelle je voulais être là si tôt. Une lumière dorée tombe peu à peu sur l’Autel et le pan écaillé qui le domine, s’étalant du sol à la voûte.

Je quitte ce temple pour revenir vers le bivouac en traversant ce qui semble être l’une des anciennes rues principales, où des arches menacent de s’écrouler.

La lumière se fait déjà dure, et la température grimpe doucement. Il est temps de replier la tente et charger les affaires pour rejoindre la voiture. Nous longeons de nouveau les agaves qui bordent le sentier au pied du village, traversons les oliveraies et regagnons finalement nos sièges pour entamer la suite de la route.

Il nous faut de nouveau parcourir le chemin chaotique menant au bourg habité bordant la route principale. La piste étant couverte de galets de silex et de poussière d’argile, la traversée se fait au pas, entre les oliviers. Une forte odeur de romarin et de thym sauvage entre par les fenêtres ouvertes, il fait doux, jamais on ne croirait être un 22 octobre.

Nous atteignons finalement la route revêtue et filons de nouveau vers l’ouest, en direction d’un autre village fantôme. Les fines courbes d’asphalte s’étirent sous nos roues vers les collines, jusqu’à n’être pas beaucoup plus larges que la voiture elle même. Moins de 45 minutes après avoir regagné la route, nous faisons face aux vestiges d’Almerilla.

Ayant déjà fait le « portrait » de l’église au toit éventré et de ses pièces adjacentes (série à venir), je me concentre cette fois sur des détails et lumières furtives.

Face à nous, de l’autre côté d’un vallon de maquis, un autre pueblo en ruines se niche sur une colline. Quelques dizaines de kilomètres plus loin en arrière plan, le Monte Perdido, 3355 m, trône en seigneur de la région.

Et justement, juste après midi, nous voulons tenter de rallier ce village. Malheureusement, le chemin se change rapidement en une piste impraticable. Nous envisageons alors de marcher, mais des bruits provenant de la forêt nous en dissuadent : des coups de feu et autres sifflets résonnent dans la vallée, une gigantesque battue est organisée précisément le long de la piste ; et connaissant l’habilité relative des chasseurs passé midi, il est plus sage de renoncer…

De nouveau, nous traçons vers l’ouest. Rouler, tourner, s’arrêter, repartir ; alternances analogues aux lignes discontinues qui défilent sur l’asphalte, imprimant à la route son rythme imperturbable. Celui du rock psychédélique résonne, annonçant la couleur de la prochaine étape prévue – encore un cran au dessus en matière de surréalisme.

Des dizaines de virages plus tard, après avoir passé collines, villages perdus et larges rivières, nous débouchons face à l’embalse (lac réservoir d’origine artificielle) recouvrant les prochaines ruines. Encore quelques kilomètres, et nous nous garons en marge du lac à demi asséché avant de marcher vers celle qui nous a mené ici.

Là, émergeant du lac comme d’un tableau de Dalí, une église noyée trône seule au centre de l’étrange vallée stérile.

Nous passons la journée dans les environs, et je parcours les différentes rives en quête de l’angle et de la composition idéale pour le soir, en fonction de l’axe du soleil couchant. Nous dormirons en lisière des bois, à la frontière de la plaine bordant le réservoir ; ainsi je pourrais multiplier mes chances et composer de différents angles selon le moment.

L’après-midi passe sous le soleil, et son déclin s’amorce peu à peu.

Rapidement, les couleurs naissent au dessus des montagnes. J’installe l’appareil à l’envers sous le trépied pour être au raz de l’eau, manœuvrant laborieusement dans la boue pour obtenir mon image ; mais ça en vaut la peine. Ces visions improbables m’évoquent Chirico, et c’est précisément ce que je souhaitais.

Les nuances dorées s’embrasent, basculant peu à peu du rose vers l’orange puis le rouge, fluctuant par phases successives.

Au sud, la Lune s’élève. Peu à peu, le crépuscule vermillon se dilue dans la nuit.

La noirceur nocturne s’installe, et nous faisons de même. Le bivouac planté, l’heure vient de manger, lire, et dormir en attendant la suite.

• Jour 3 – 23 octobre 2017

Pas de hardes de sangliers cette nuit, seulement les cris de rapaces nocturnes et ceux, plus insolites, d’un renard solitaire. Nous émergeons peu avant l’aurore, et je file rapidement me positionner au sud-ouest du lac pour découvrir un spectacle bien différent de la veille : une fine couche de brume stagne quelques centimètres au dessus de l’eau.

Ce que je cherchais par dessus tout, c’est l’un de ces arbres immergés que j’avais aperçu la veille, mais qui, malheureusement, n’étaient alors pas assez bien placés. En longeant la rive sur ces étranges badlands éphémères formés par la fluctuation du niveau du réservoir, je découvre la configuration tant espérée : deux silhouettes de jeunes arbres affleurent dans la brume, il ne me reste alors qu’à agencer mon cadre pour y intégrer l’étrange clocher englouti.

À mesure que le jour se lève, la brume se densifie et circule à la surface en volutes chaotiques vers le centre du lac. La scène se change peu à peu, mystérieuse.

Le spectacle continue ainsi jusqu’à l’apparition des premiers rayons, et avec un même cadrage c’est une atmosphère très différente qui prend place autour de moi.

Je quitte mes collines d’alluvions pour rejoindre Florian. La fraîcheur se dissipe sous le soleil, et nous grimpons dans la voiture pour entamer une traversée jusqu’au désert des Bardenas. Il nous faut traverser une grande cuvette aride, en passant par Huesca. Là aussi, des ruines se juchent au dessus de la plaine.

La région, désertique, évoque décidément l’Arizona. Alors que nous approchons de Huesca jaillit de nulle part un nouveau mirage américain. Un minuscule quartier résidentiel de maisons « clonées », alignées autour d’une allée bien propre.

À midi, nous dévions vers les Mallos de Riglos, imposante formation géologique perdue au début des contreforts pyrénéens.

De nouveau, nous empruntons le réseau secondaire sillonnant l’arrière-pays. Les notes de blues s’entrelacent sans discontinuer, comme les virages des routes qui défilent inlassablement.

L’après midi passe. Nous nous arrêtons au sommet d’une côte, avant de replonger dans une autre vallée… Au loin se dessinent peu à peu les contours du désert.

Une heure plus tard, nous empruntons la piste cahoteuse menant à son cœur et faisons le tour de la base militaire avant de retourner nous garer face aux plus hauts badlands, célèbre zone habituellement interdite. Mais à cette période de l’année, il est possible d’y entrer. Plusieurs années auparavant, je projetais d’y bivouaquer, et c’est ce que nous ferons ce soir.

Après une quinzaine de minutes de marche à travers la prairie, nous arrivons à l’heure dorée aux portes de la Pisquerra. Nous pénétrons le dédale d’argile, cernés par les silhouettes érodées des badlands.

Encore un quart d’heure d’ascension, et nous arrivons sur un plateau dominant la région avec une perspective surréaliste. Rapidement, le disque solaire s’évanouit sous l’horizon… Les nuances dorées virent au rouge sang avant que l’embrasement irréel ne se dissolve peu à peu dans un crépuscule naissant ; s’accordant avec cet improbable décor pour nous offrir une vision parfaitement martienne.

Le cycle – rituel désormais quotidien – s’achève avec l’ascension impassible du croissant lunaire. Au dessus du plateau, perchée sur un sommet dominant la plaine, une ancienne tour de guet trône sur le désert.

L’obscurité s’installe tandis que nous plantons le bivouac, à l’abri d’une petite cuvette, en marge d’un plateau plus vaste. Le sifflement du vent est particulièrement étrange dans ces hauteurs du désert, alors que la Lune se couche déjà.

Nous dormons peu, préférant profiter du spectacle nocturne…

• Jour 4 – 24 octobre 2017

7 h 30, la nuit s’achève. La forteresse d’argile de la Piskerra réfléchit les premières couleurs du levant.

À la limite du désert, les premiers rayons atteignent la plaine et les villages distants, alors que s’éteignent les lueurs de la base militaire.

L’argile des badlands absorbe peu à peu les teintes de l’aube… Les minutes passent, et les premières touches de soleil apparaissent autour de nous.

Nous replions le bivouac, chargeons les sacs, et entamons la descente et un discret retour, longeant une ancienne piste à travers les champs desséchés nous séparant de la voiture.

Nous quittons les Bardenas aux alentours de 9 h 30 en suivant la route de terre, cette fois vers le nord… Cap sur l’un des tous premiers villages fantômes que j’avais découvert et où, en 2014 (récit à venir), avait débuté la série Vestiges (en cours).

Aux alentours de midi, nous longeons la rive nord de l’embalse de Yesa, et faisons un premier crochet vers de nouvelles ruines repérées pour ce voyage. Torrecilla, un autre village évacué et abandonné en vue de l’inondation de la vallée de Yesa (destinée notamment à irriguer la région des Bardenas via un réseau de canaux) est perché haut sur une colline près des rives du lac artificiel – asséché à cette époque. En une dizaine de minutes de marche le long de l’ancienne route, nous atteignons les maisons éventrées qui se perdent peu à peu sous une végétation dense. Mais ce qui m’intéresse le plus, encore une fois, est l’église.

À l’instar de celle où nous nous trouvions au matin de l’avant-veille, son toit est effondré – cette fois totalement. Toute la Nef est envahie par une forêt d’arbustes. Chose surprenante, une poutre de soutènement a été apposée contre le mur sud… Après une progression compliquée sur une épaisse couche de tuiles brisées à travers les friches, je parviens finalement au Chœur.

Malgré un mois d’octobre bien avancé, la barre des 20°c est facilement franchie. Sous un soleil implacable, les cicatrices des façades ruinées apparaissent à nu.

Nous quittons Torrecilla pour nous diriger vers Montecilló, quelques kilomètres plus loin. En presque quatre ans, les vestiges du pueblo n’ont que très peu changé. Alors que gravissons la petite colline à travers les ruelles sinueuses, un bruit diffus se fait entendre… Une radio. Nous avançons jusqu’au rez-de-chaussée d’une ancienne maison, près de l’église : la radio émet d’ici, et de gros bidons d’eau sont stockés sur le perron. Les rares témoignages récents que j’avais lu avant de partir disaient vrai : quelqu’un vit de nouveau ici, au milieu des décombres, résistant aux expropriations amorcées à la fin des années 1950.

Nous rejoignons le petit parvis dominant la plaine. Après un bref repas, j’entre pour constater l’évolution du délabrement de l’église… Une partie de la doublure inférieure du toit s’est effondrée, à l’entrée, et laisse un trou béant donnant vers le plancher vermoulu d’une petite pièce située au sommet du clocher, accessible par un minuscule colimaçon.

La première image de la série « Vestiges » ayant été faite ici, je ne prends un nouveau « portrait » que pour le témoignage, et préfère m’attarder une fois encore sur les détails disséminés sous la voûte.

Depuis cette terrasse juché au sommet du village, nous dominons l’embalse de Yesa, vidée de son eau. Un étrange décor s’étend face à nous.

Nous redescendons doucement vers la route. Une douce lumière d’automne enveloppe la région aride, alors que les couleurs d’octobre s’installent lentement.

Le périple se poursuit, retournant peu à peu vers les montagnes. Nous laissons derrière nous les plaines aux allures américaines pour traverser les étroits corridors qui strient la Sierra de Guara, piémont aragonais. Quelques anciens hameaux y sont aussi disséminés, désertés spontanément au fil de l’exode rurale.

Les formations géologiques que l’on rencontre au creux des gorges karstiques sont, là encore, particulièrement impressionnantes.

En fin d’après-midi, nous finissons par grimper vers le tunnel de Bielsa, et quittons l’Espagne. Quelques minutes plus tard, nous voici en vallée d’Aure… Nous avons décidé de monter jusqu’à la réserve du Néouvielle pour y passer la dernière nuit de ce court – mais intense – road trip.

Ainsi, le 24 octobre, quatre mois jour pour jour après un séjour en autonomie « photographiquement » très fructueux dans cette même réserve (récit à venir), je parviens au niveau des lacs d’Aumar et Aubert. La scène est radicalement différente de ce que l’on a connu les jours précédents : l’automne touche ici à sa fin, les premières neiges blanchissent les faces nord des sommets, et un froid mordant s’installe peu à peu.

Je m’installe non loin du lac d’Aumar pour contempler le dernier crépuscule de ce voyage.

Une dernière fois, la Lune s’élève ; une dernière fois, les cirrus passent de l’orange au vermillon ; et une dernière fois, l’obscurité vient mettre un point final à cet ultime rituel.

• Jour 5 – 25 octobre 2017

Alors que s’achève cette ultime et glaciale nuit, nous replions la toile partiellement givrée de la tente, plions nos duvets et rangeons nos sacs dans le coffre. Du même point de vue que la veille, à l’extrémité sud du lac d’Aumar, nous observons les premiers rayons réchauffer l’atmosphère. Pas d’images, ce matin, car le cycle est rompu avec un premier ciel bleu et vide.

Les lacets défilent, l’altitude décroît, et nous revoilà dans la plaine française en direction de la Haute-Garonne, où l’été indien s’achèvera bientôt.


Pour la première fois depuis le début de mes récits photographiques, et après avoir constaté récemment les dégradations inévitables causées par leur divulgation, les noms des différents villages abandonnés ont été changés (les supprimer nuisant à la narration) dans une optique de préservation de ces lieux particulièrement fragiles. Je ne répondrai donc désormais plus à ces requêtes précises.


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Vendredi 10 mai 2013, je pars vers l’Espagne et la province de Huesca aux côtés de Joël, compagnon de montagne pour l’occasion. Un peu plus de quatre heures de route nous attendent, en vue d’aller faire l’ascension du plus haut sommet des Pyrénées : l’Aneto, culminant à 3404 mètres d’altitude au cœur du massif de la Maladeta. En cet hiver 2012 – 2013, l’enneigement a atteint des niveaux records, avec une couche de neige dépassant les quatre mètres d’épaisseur à 2500 m à la fin du mois de mars. Par conséquent, alors qu’en montagne le printemps en haute altitude n’arrive souvent qu’à l’été calendaire, les conditions en ce début mai sont encore des plus hivernales.

Ce vendredi soir nous filons donc jusqu’à l’Hospice de Bénasque, où la route laisse place à une épaisse couche de neige compacte ; et plantons la tente un peu plus bas. L’heure est à l’étude du « plan de bataille », et après un bon repas nous profitons d’une nuit calme et des températures relativement douces de la basse altitude.

• 11 Mai

À l’aube, nous replions le bivouacs, enfilons nos sacs et débutons la longue marche d’approche jusqu’au refuge de la Rencluse, à ski pour Joël et en raquettes pour moi. Très vite, au lieu de suivre la route enneigée, nous apercevons une trace qui grimpe dans la forêt, un peu plus en hauteur. Nous décidons de la suivre, et d’éviter ainsi la monotonie de la piste. Et nous ne sommes pas déçu : nous entamons les premiers 200 mètres de dénivelé en oscillant entre les forêts de pins à crochets et les dévers qui tombent vers la vallée. Au bout d’un moment, nous nous rendons compte que la trace dévie au sud et ne monte pas jusqu’au refuge. Nous rectifions alors notre trajectoire et poursuivons notre progression vers la Rencluse.

Nous y parvenons un peu plus de deux heures après avoir quitté l’Hospital. Les gardiens semblent avoir la compagnie de deux chiens et d’un chat, qui viennent nous accueillir alors que nous posons les sacs pour une courte halte. Face à nous, les interminables pentes de la Maladeta annoncent le début des choses sérieuses.

10 h 30. Il est temps de partir à l’assaut de l’immense vallon qui monte jusqu’au Portillon supérieur, passage menant au glacier de la Maladeta. Dans l’idéal, nous avons prévu de de bivouaquer au col de Coronas, situé au bout du glacier, juste sous le sommet.

Mais cinq heures plus tard, la fatigue a finalement raison de nous. Après plus de sept heures de marche au total et environ 1100 mètres de dénivelé dans une neige de plus en plus ramollie par le soleil, nous décidons de bivouaquer sur un affleurement rocheux situé à 2750 m, tout près du portillon supérieur. Mais le repos va devoir attendre encore un peu : pour l’heure, il faut décaisser la neige pour constituer une plateforme pour la tente, et monter un petit muret afin de nous protéger du vent.

Enfin, nous allumons le réchaud et faisons fondre un peu de neige pour savourer le traditionnel thé à la menthe de fin de journée. Posés sur nos rochers, nous observons les hauts sommets qui nous entourent.

Côté français, une gigantesque mer de nuages s’étend à perte de vue et déferle à travers les cols dans la vallée, sans arriver – par chance – à passer du côté espagnol. Comme souvent dans ces moments là, plus rien n’existe, et les lointains soucis du quotidien semblent bien dérisoires. Nous passons la soirée à contempler la scène et discuter, avant que le vent glacial et le crépuscule ne nous poussent l’un après l’autre à nous enfouir dans nos duvets.

La vent ne cesse pas de toute la nuit, remuant la toile de tente en un froissement perpétuel. Mais après cette longue journée, la fatigue finit par vaincre, et je peux dormir un peu.

• 12 Mai

5 h, le réveil sonne. Un froid glacial enveloppe la montagne, et le vent souffle encore. La mer de nuages, elle aussi, est toujours là alors que nous déjeunons. Peu à peu, la lumière revient à l’est, grandiose moment et promesse d’une température plus clémente.

À 6 h, nous quittons la tente en emportant le minimum nécessaire dans nos sacs et partons en direction du portillon supérieur, que nous atteignons en une vingtaine de minutes. Le regel a de nouveau bétonné la neige durant la nuit, et nous facilite grandement la marche en crampons.

La vue s’ouvre enfin sur le glacier de la Maladeta et le Pic d’Aneto, tout au bout. Commence alors la longue traversée du glacier. Nous progressons sous les Monts Maudits, l’objectif en vue au sud tandis que du nord à l’est s’étend la mer de nuages, qui semble de plus en plus lointaine. Derrière nous, l’impressionnant portillon s’éloigne peu à peu.

Alors que nous passons la barre des 3000 mètres, la vue se fait de plus en plus stratosphérique. Le glacier est battu par le vent, des tourbillons de poudreuse virevoltent à perte de vue à sa surface… À nos pieds, de plus en plus lointain, l’océan de nuages s’étire jusqu’à l’horizon.

Au bout du glacier, l’Aneto se dresse vers le ciel. Dans ses pentes, nous apercevons un minuscule point noir : l’un des premiers grimpeurs à se hisser vers le sommet ce matin-là.

Alors que nous atteignons le col de Coronas, une cordée redescend le glacier vers le vallon d’Aigallut.

Après une courte pause au col, aux alentours de 8 h 20, nous attaquons la pente finale et les 300 derniers mètres de dénivelé vers le sommet, pas après pas.

La pente se raidit sérieusement, et nos crampons peinent parfois à s’enfoncer dans les plaques de glace vive que nous traversons sur la fin. Nous montons encore, et à 9 h 15 nous faisons face au fameux Pas de Mahomet, ultime obstacle avant le sommet devant son nom à ses premiers ascensionnistes, qui le comparèrent au Sirât du mythe islamique : « Un pont plus fin que le cheveu et plus tranchant que l’épée jeté par dessus l’enfer et menant au paradis ».

Mais loin de cette analogie grandiloquente, il est à la hauteur de sa réputation dans le milieu pyrénéiste : impressionnant, mais relativement facile. Constitué d’une successions de dalles de granit agencées en une arête parfois large d’un mètre seulement, il n’est pas particulièrement difficile techniquement, mais très exposé et aérien. La présence du vide oblige à prendre son temps, et certains décident de s’y encorder, mais nous préférons nous y engager tous les deux « librement ».

Malgré tout, une légère tension m’envahit. Je suis sans hésiter les conseils de mon équipier plus expérimenté, et avance sans trop fanfaronner en voyant les quelques dizaines de mètres d’à pic plonger de chaque côté de l’arête. Le vent a partiellement soufflé la neige des dalles de pierre, et les crampons y dérapent souvent. Mais en deux ou trois minutes, nous sortons du Pas et voici devant nous les derniers mètres à faire. Il n’y a alors plus qu’à marcher jusqu’au sommet… Et nous y voilà enfin ! Une euphorie grisante m’envahit alors que j’aperçois la croix sommitale parée de guirlandes de drapeaux, réalisant que de toutes les montagnes qui s’étendent à perte de vue, toutes sont en dessous de nous.

3404 mètres, nous y sommes.

À l’est, la crête menant au Pic des Tempêtes est impressionnante, à l’image des cimes qui nous entourent directement. Un univers de roches effilées entourées de vide et recouvertes de glace et de neige.

Après vingt minutes au sommet, il est temps de redescendre. À l’ouest, sur la crête des Monts Maudits et du Pic de Coronas, un alpiniste progresse vers le col du même nom.

Nous redescendons et reprenons pied sur le glacier. Nous décidons de nous donner rendez-vous au Portillon, Joël ayant la chance d’être en ski et moi toujours en crampons.  Le retour est ceci dit bien plus rapide, la neige est encore bétonnée sur les trois quarts du glacier, bien qu’elle commence à ramollir sur la fin. Une fois au portillon, nous répétons l’opération jusqu’au camp, mais la neige commence déjà à se changer en « soupe ». Nous faisons un dernier arrêt au bivouac le temps de reprendre des forces et de faire chauffer le repas du midi, et nous replions le tout. Enfin débute la descente vers la Rencluse.

La neige est désormais très mauvaise, et je suis surpris de constater à quel point je n’adhère plus. Les crampons ne sont plus utilisables dans ces conditions, mais les raquettes ne font pas franchement mieux, et j’en viens à tomber à plusieurs reprises, le temps de trouver mon équilibre sur cette patinoire. Joël file au refuge en quelques minutes ; commence alors pour moi une tentative de descente en ramasse, mes raquettes faisant office de patins improvisés. La technique se révèle efficace, et en une demi-heure seulement j’atteins enfin le refuge. La descente aura été rapide mais épuisante pour mes jambes. Profitant de la pause, je bois autant que je peux et nous repartons peu après pour la Besurta, au début de la piste finale. Nous préférons cette fois-ci rentrer en suivant celle-ci et non par la forêt. Mais la route enneigée est longue et monotone, et le poids de mon sac se fait sentir durant ces cinq derniers kilomètres. Néanmoins nous ne traînons pas, et nous atteignons l’Hospital de Bénasque vers 17 h.

Après plus de 1600 mètres de dénivelé négatif dans la neige depuis le sommet, nous retrouvons le confort de la voiture. Il est finalement l’heure de rentrer, et nous roulons de nouveau vers Toulouse à travers la campagne espagnole qui, elle, connaît déjà le printemps.


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