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Éclipse totale au cœur des pics d’Europe

by Maxime Daviron

Sept ans. C’est le nombre d’années passées depuis l’idée derrière ce projet : photographier l’éclipse solaire totale du 12 août 2026 au cœur des pics d’Europe. Pendant longtemps, cette date est restée un rêve lointain, un voyage à venir. Et puis, après des jours en pleine montagne, ce qui était une idée abstraite s’est soudain matérialisé dans le ciel des Asturies.

Il faut revenir en décembre 2019 pour trouver l’origine de ce projet. Nous sommes alors dans le désert du Rub al-Khali, où une éclipse annulaire doit bientôt se lever au-dessus des dunes ; et déjà nous discutons de la prochaine – totale, cette fois. C’est tout près de chez moi qu’elle aura lieu, de l’autre côté des Pyrénées, dans des territoires qui me sont chers. Si les idées de compositions sont déjà nombreuses, une volonté s’impose très vite : celle de vivre cette expérience en montagne, immergé dans une nature intacte. Mais 2026 semble encore bien lointain…

Et puis, aux derniers jours de décembre 2025, je réalise que l’année tant attendue se profile déjà.

J’hésite alors entre deux options : les Pyrénées, où l’éclipse doit atteindre 99% d’occultation ; ou les Asturies, en pleine totalité. Mais entre 99% et 100%, il y a un univers entier. D’un côté, un fin croissant et une lumière à peine affaiblie ; de l’autre la nuit en plein jour, et l’apparition indescriptible d’une lune noire encerclée de la couronne solaire – un nouvel astre né d’une conjonction qui ne se reproduira plus dans ces contrées de mon vivant. Rater ça n’était tout simplement pas concevable.

Débute alors la longue recherche d’une composition. La silhouette d’un sommet va finalement retenir mon attention : celle de la Peña Santa, 2596m. Ne reste qu’à trouver d’où observer l’alignement en calculant azimuts, degrés d’élévation, phases de l’éclipse… Le choix se porte sur un sommet isolé culminant à 1850m, auquel aucune trace ne semble mener sur les cartes – dont la plupart ne prennent même pas la peine de le nommer. Mais à force de recherche, je parviens à trouver quelques informations et le cheminement se dévoile. Il promet d’être rude : 4 kilomètres de distance pour 1400 mètres de dénivelé positif, avec une importante partie hors sentier et un couloir final à forte inclinaison. Je voulais du sauvage, je vais être servi.

• 8 août | Jour 1

Cette aventure, je vais la partager avec mon ami Florent Renaut. Le samedi 8 août, je dois le rejoindre dans le Pays Basque, où des orages sont prévus le soir pour commencer le voyage en beauté. Mais l’instabilité n’attend pas que j’ai longé les Pyrénées pour s’emparer du ciel : à peine ai-je entassé mes affaires dans la voiture et pris la route du piémont qu’une puissante cellule apparaît sur les montagnes de Bigorre. Je bifurque vers un point de vue familier, et assiste déjà à un déluge de foudre. Au cœur de l’interminable sécheresse de l’été 2026, cela faisait longtemps que je n’avais pas eu la chance de voir une telle activité.

En fin d’après-midi, me voilà à Sauveterre-de-Béarn où je retrouve Florent. Après avoir chargé les affaires, nous faisons route vers les montagnes basques sans tarder, et gravissons une bien mauvaise piste jusqu’à un sommet que j’avais découvert un an plus tôt. Là encore, l’orage ne nous a pas attendu, et les rideaux de pluie s’étendent sur un vaste horizon sud où les éclairs surgissent déjà.

Un arcus prend forme sur le flanc est, renforcé par les puissants courants descendants… Le déluge ne va pas tarder à nous engloutir.

Un peu avant 20 h, la nuit tombe soudain avec deux heures d’avance : une houle céleste s’abat sur nous, pluie et grêle s’entremêlent dans les rafales, bientôt noyées au cœur d’un brouillard dense. Et puis, trois quart d’heures plus tard, les stratus se dissipent et la tourmente s’éloigne à l’est. Nous rejoignons un point de vue sur le nord. À l’ouest, une ouverture à travers le ciel sombre présage une lumière rare… L’or du couchant traverse alors l’orage, la pluie se mêle à la lumière, et un immense arc-en-ciel apparaît au-dessus des reliefs. Les décharges internuageuses continuent de strier les nuages, jusqu’à culminer par une ultime fulgurance, une nuée immense achevant de libérer le ciel.

Dans la nuit, nous trouvons un endroit où planter la tente et tombons de sommeil. Une longue route vers l’ouest nous attend désormais.

• 9 août | Jour 2

La cafetière siffle sur le réchaud pendant que nous plions le bivouac, et le voyage se poursuit sur l’asphalte. Dans la matinée, les vallons du Pays-Basque cèdent la place aux plaines des provinces de Burgos et Palencia, où nous remontons plein nord sur de hauts plateaux jusqu’aux premiers reliefs de la cordillère Cantabrique. Là, sur un horizon aussi rectiligne que les routes qui le traversent, des montagnes se dressent soudain comme un mur vers le ciel. Une apparition réminiscente de ma première vision des Rocheuses depuis les étendues du Montana. Débute alors la longue remontée d’une vallée aride dont les flancs semblent avoir brûlé quelques années plus tôt. Et puis, au détour d’une succession de virages en épingles, un col nous dévoile d’imposantes cimes calcaires : les pics d’Europe.

Situés au nord-ouest de l’Espagne, les picos de Europa tirent leur nom de l’époque où les marins naviguaient à vue : en arrivant de l’Atlantique, ces sommets étaient alors les premières terres européennes émergées que l’on apercevait, annonciatrices du vieux continent. Ce massif sauvage et escarpé, prolongement cantabrique des Pyrénées, s’étend sur une superficie de 500 km² et culmine à la Torre de Cerredo à 2649 mètres d’altitude. Les fortes précipitations de cette région soumise au climat océanique ont sculpté dans le calcaire qui les constitue des montagnes abruptes, un karst dans lequel s’ouvrent d’innombrables cavités et arches naturelles. On y trouve l’une des plus profondes grottes connues, sous le Cerro del Cuevón, atteignant 1589 mètres sous la surface. Les pics d’Europe regorgent tellement de cavités démesurées – dont beaucoup restent à découvrir – qu’elles sont surnommées « Himalaya de la spéléologie » par les explorateurs. C’est le territoire des bouquetins, des isards, des grands rapaces, mais aussi du loup et de l’ours cantabrique.

Nous descendons jusqu’à une vallée verdoyante au creux de laquelle nous remontons au nord dans des forêts bordant le rio Cares. Enfin, tout au bout de la route, nous atteignons le petit village de Caín de Valdeón. Difficile de faire plus isolé que Caín, enclavé au cœur du massif et ne disposant d’aucun autre accès que cette minuscule route. Autour de nous, des montagnes aux allures dolomitiques s’élèvent haut dans le ciel, presque intimidantes. Depuis les brumes, l’appel des cimes résonne plus que jamais.

Nous profitons de ce dernier bout de civilisation pour faire quelques courses d’appoint dans une petite épicerie. Un morceau de tome de chèvre, quelques tranches de jambon, un bout de chorizo, du pain et des fruits pour compléter les lyophilisés qui doivent nous tenir quatre jours. Sur une petite terrasse, nous savourons une bière fraîche au terme d’une journée étouffante. De là, nous pouvons observer aux jumelles le pic que nous devrons rejoindre le lendemain, entouré de vautours. Il ne paraît pas loin, mais domine de très haut la profonde vallée du Cares : en réalité, Caín est niché à 400 mètres d’altitude à peine.

Le soir, nous trouvons un endroit où bivouaquer près de la rivière. Une dernière nuit dans la tente, dont nous n’aurons pas besoin de nous encombrer par la suite. Alors que la nuit tombe, mon esprit n’oublie pas ce qui nous a mené ici… Mais pour l’heure, rien de tout ça ne semble encore réel.

• 10 août | Jour 3

L’heure est venue de faire les sacs. Méticuleusement, nous trions ce dont nous aurons besoin, éliminant le superflu pour laisser de la place à l’essentiel. Au matériel photo et vidéo s’ajoutent des batteries externes et des panneaux solaires pour l’autonomie durant quatre jour ; le matériel de bivouac ; le réchaud et une minuscule cafetière – elle fait partie des essentiels ; les vêtements ; le « fond de sac » habituel (frontale, trousse de secours, GPS Inreach, jumelles…) ; des casques pour le couloir final ; la nourriture et l’eau.

Vers 10 h, nous hissons les sacs sur nos épaules et remontons la route jusqu’au sentier – une petite trace filant raide vers les pentes, promesse d’une immersion que nous avons hâte de vivre. Face à nous, les premiers rayons du soleil illuminent les cimes que nous visons. Le vrai voyage peut commencer.

Comme les cartes l’avaient promis, le cheminement serpente immédiatement dans des pentes soutenues. Après un raidillon, la vallée se dévoile : escarpée, sauvage, sublimée par un soleil qui vient tout juste de franchir les crêtes.

Nous traversons une gorge puis reprenons de l’altitude, et devons déjà faire un choix : à gauche, des lacets resserrés remontent un pierrier immense ; à droite, une sente s’élève en dévers jusqu’à un couloir semblant direct. Nous prenons la seconde option, et nous engageons dans l’étroit corridor… La pente se raidit encore, il faut déjà mettre les mains. La végétation se densifie fortement, et il devient difficile de voir où nous mettons les pieds. La progression est rude, alors que le mercure grimpe lui aussi. Après une halte pour manger à l’ombre d’un rocher, nous reprenons la marche et nous extirpons enfin de ce couloir en début d’après-midi.

Nous rejoignons un court replat avant de retrouver un sentier, et reprenons l’ascension dans des pentes dominées par le cirque qui ferme la vallée.

Perchées sur une terrasse, trois petites cabanes de berger apparaissent alors, comme annoncées par la carte. Nous ne devons plus être loin de l’unique source notée lors de la préparation de cette ascension : un ancien abreuvoir situé en amont. Dans ce massif, les précipitations sont normalement parmi les plus importantes d’Europe de l’ouest, mais cet été le soleil a régné sans partage, et les torrents sont à sec. Nous craignons de trouver une source tarie, et je repère déjà les rares ruissellements visibles aux jumelles… Mais heureusement, un mince filet d’eau coule encore.

Nous remplissons les gourdes et faisons le point. Le plus sage est de passer la nuit ici pour profiter de la proximité de la source. Surtout, avant de poursuivre, il faut s’assurer que le ciel sera dégagé le jour J : observer les nuages, prendre des notes, les recouper aux modèles de prévision… Si les nuages s’installent durablement, nous devrons repartir du massif pour rejoindre un plan B.

Nous installons le bivouac au creux d’une ruine, et profitons de l’ombre jusqu’au soir. À l’ouest, la silhouette de la Peña Santa se dévoile.

Les rapaces sont nombreux : vautours fauves, circaètes, aigles royaux, buses variables… À la faveur des ascendances qui donnent naissance aux cumulus, ils orbitent longuement autour des crêtes, en quête d’une carcasse pour les uns et d’une proie pour les autres. En dehors de leurs cris qui résonnent en échos, le silence est total.

Le soleil bascule sous l’horizon. Au crépuscule, un bruit minéral attire notre attention sur les vastes pierriers : sous les pas d’un animal, les pierres roulent et entraînent des coulées de calcaire. Ce son caractéristique trahit les isards, qui profitent des températures redevenues clémentes pour sortir à nouveau des ombres où ils trouvaient refuge.

Après le repas du soir, nous nous glissons dans nos duvets. Commence un rituel qui accompagnera chacune de mes nuits jusqu’à notre retour : perdre mon regard dans les immensités cosmiques de la voûte étoilée, striées par les étoiles filantes. « Encore une et je ferme les yeux… » Jusqu’à tomber de sommeil sans avoir jamais su décrocher le regard de ces perséides qui bercent les nuits d’été.

• 11 août | Jour 4

7 h. Je sors la tête du muret qui protège le bivouac. Juste devant, deux isards broutent paisiblement. Ils seront nombreux aujourd’hui : courses effrénées dans les pierriers, jeux à flanc de falaise, siestes pour les jeunes cabris…

La matinée passe, et le soleil revient. Nous migrons dans un abri sous roche probablement utilisé par le berger. Nous n’avons vu aucune brebis, ni aucune trace laissant songer à une récente estive, mais des sons de cloches semblent parfois provenir d’un cirque lointain, sans jamais que nos regards ne parviennent à identifier leur source.

Installés dans la fraîcheur du calcaire, nous laissons charger nos batteries dehors, et attendons l’après-midi. Les prévisions semblent optimistes pour le lendemain, et les observations notées depuis la veille vont dans le sens d’une amélioration. Au sud, le versant labyrinthique que nous devrons gravir s’élève jusqu’à des cimes verticales, seulement accessibles par quelques couloirs dont un seul semble sûr – celui que nous devrons emprunter.

En milieu de journée, nous repartons à la source et remplissons 8 litres d’eau qui doivent nous tenir jusqu’au surlendemain, jeudi matin. Au regard des observations aux jumelles, les chances de trouver un ruissellement dans les deux seules sources indiquées par la carte sont faibles. Il faudra donc, au pire, redescendre jusqu’ici pour faire le plein, option que nous espérons éviter. Dans ce massif karstique, l’eau que la sécheresse a laissé derrière elle plonge directement dans les profondeurs des réseaux souterrains, pour resurgir au pied de la vallée.

À 15 h, nous débutons la deuxième partie de l’ascension. Rapidement, la sente s’efface et je tente de nous orienter au mieux dans les pentes d’herbe entrecoupées de barres rocheuses et de passages exposés. Soudain, à travers une arche formée par l’érosion, nous distinguons les silhouettes de quelques isards qui avancent en silence.

Sur des pans fortement inclinés, nous progressons de ressaut en ressaut, jusqu’à atteindre un replat au pied du couloir final.

Alors que je m’avance pour repérer les sources qui sont censées se trouver à proximité – complètement asséchées –, le paysage s’ouvre, donnant sur une succession d’arêtes hérissées de monolithes surplombées par la Peña Santa. C’est le premier plan qui me manquait, celui que j’espérais trouver en gravitant autour du pic que nous devions rejoindre, tout juste 200 mètres plus haut. Après une rapide vérification de l’azimut et de l’altitude relative, mon intuition se confirme : l’alignement est pile celui que je croyais devoir abandonner, l’éclipse centrée au milieu du massif. Je propose à Florent que nous restions ici, ce qu’il n’a pas de mal à accepter.

Le soleil est encore écrasant quand nous nous arrêtons, et l’ombre se fait rare. Nous fabriquons un abri sommaire sous lequel trouver un peu de fraîcheur, et attendons que la journée s’achève.

Vers 18 h, alors que nous discutons sous l’abri, nous avons la surprise de voir émerger un groupe de quatre marcheurs. Ils semblent perdus. Deux d’entre eux s’avancent jusqu’à nous pour demander conseil. Ce sont quatre américains, partis ce matin avec des sacs très chargés pour rejoindre un refuge plus haut dans le massif. Leur carte n’indique qu’une trace, passant par un couloir en très mauvais rocher, excessivement raide et exposé aux chutes de pierres. Nous leur conseillons de prendre celui que nous devions gravir, qui mène à la suite de vires tracées sur la carte qu’ils souhaitent rejoindre. J’avais repéré lors de la préparation que cet itinéraire reliait effectivement ce refuge, bien qu’il reste encore un beau morceau à faire. Ce couloir est en excellent rocher, l’exposition y est bien moindre, et le cheminement est évident pour tout montagnard habitué à ce type de terrain.

Mais c’est cette dernière partie qui leur fait manifestement défaut. Alors qu’ils remontent lentement la base du couloir, ils semblent longuement discuter, bloquer sur des sections dénuées d’obstacles, chercher leur chemin là où un seul passage s’impose. Pour 200 mètres de dénivelé, quand une heure suffirait normalement à atteindre la cime, il leur en faut près de cinq jusqu’à ce que la nuit tombe. Clairement, ce groupe n’a pas l’expérience nécessaire, et leur avancée laborieuse ne manque pas de nous inquiéter… Heureusement, ils arrivent finalement au sommet et passent la nuit sur place.

De notre côté, la soirée est bien plus douce. Au soleil couchant, nous testons nos compositions, nos focales, à l’heure où le soleil arrive à la position qu’il doit avoir le lendemain durant l’éclipse. Après hésitation, je décide de tenter trois objectifs différents pour la totalité : 35, 85 et 300 mm. Un choix ambitieux, car cette phase ne doit durer qu’une minute et quarante-deux secondes. Plusieurs fois, je répète l’enchaînement, lançant un chronomètre : de la focale la plus courte à la plus longue, à mesure que le soleil descend, j’effectue les réglages supposés et prends des images « à blanc » en allant assez vite pour rentrer dans le temps imparti. À chaque fois que l’alarme résonne, j’ai tout juste eu le temps de finir. Mes gestes devront être assurés, il faudra avoir écarté les surprises potentielles. Maximiser la préparation pour minimiser les inconnues de cette équation photographique à laquelle je n’ai encore jamais été confronté – en 1999, je n’avais que 7 ans et nous étions sous les nuages normands ; et en 2019, dans le désert d’Arabie, l’éclipse annulaire était très différente de ce qui nous attend.

Dans mes notes, j’ébauche une checklist pour la préparation, et j’écris les réglages que j’estime les plus probables pour chacune des trois focales. Chaque image nécessitera plusieurs expositions afin que les basses et hautes lumières soient correctement restituées, autant d’estimations à faire, basées partiellement sur des exifs que j’avais glanés ici et là de photographes s’étant déjà confrontés au phénomène.

Le soleil décline, et les isards ressortent.

Au crépuscule, alors que nous mangeons, l’un d’eux surgit à une vingtaine de mètres, bientôt rejoint par son petit. Ils gardent un œil sur nous, restent quelques minutes, et repartent vers d’autres pentes.

À nouveau, depuis les duvets, nous contemplons la voie lactée et les perséides qui se consument dans la haute atmosphère. Détachée sur les dernières lueurs, la silhouette noire de la Peña Santa s’érige à l’ouest, imposante. Demain, dans une vingtaine d’heures, le ciel se métamorphosera à son zénith. Je ne réalise pas encore tout à fait.

• 12 août | Jour 5

Le jour J. Habitué par le rythme naturel des bivouacs, je me réveille à l’aube. Autour de moi, les silhouettes désormais familières des crêtes du massif. Une brise souffle doucement, les chauves-souris volent encore un peu, des chocards s’éveillent, quelques hirondelles passent… Un silence riche de vie. Dans une douzaine d’heures, il faudra être prêt.

Un isard contemple la vallée depuis les crêtes. Hier soir, nous l’avons vu grimper en quelques traits une paroi verticale où il nous aurait fallu des cordes. En une poignée de secondes, il a gravi un couloir, remonté une succession de barres rocheuses, filé droit dans des pentes au-delà de 60° d’inclinaison, et a atteint le sommet où il a passé la nuit. La redescente est encore plus hallucinante : il se jette dans le vide, volant de rocher en rocher tête la première, glissant sur les dalles lisses, slalomant entre les blocs, dévalant le couloir jusqu’à regagner l’herbe où il va maintenant brouter comme si de rien n’était. Après toutes ces années passées à les observer, je ne cesse d’être abasourdi par l’extraordinaire adaptation de ces animaux à leur milieu vertical.

En contrebas, un groupe d’une trentaine d’entre eux traîne paisiblement autour d’un éperon rocheux, la moitié au moins étant de jeunes cabris de l’année. Ici, dans une montagne abrupte et sauvage, ils vivent dans le meilleur des cadres.

Mais cette quiétude est bientôt troublée par un bourdonnement qui se rapproche : celui d’un hélicoptère. Les quatre américains de la veille, manifestement incapables de continuer ou même de redescendre, se font évacuer par les secouristes de la guardia civil.

Après deux rotations, l’appareil dépose les derniers marcheurs au parking d’où ils étaient partis la veille, et où leur retour ne passera certainement pas inaperçu parmi les locaux habitués du massif. Une leçon, espérons, dont ils se souviendront avant de repartir en altitude sans s’y être préparés. Dans les montagnes, ces secours évitables sont aujourd’hui devenus nombreux, et les pics d’Europe ne semblent pas faire exception. Heureusement, l’histoire se finit bien.

Le calme revient, et les isards retournent à leurs occupations. Nous passons la matinée à l’ombre d’une paroi. Avec les torrents asséchés, nous décidons de ne pas toucher aux lyophilisés restants, gourmands en eau, et de rationner le reste de la nourriture. De cette manière, nous nous épargnons un aller-retour à la source, et gardons de quoi tenir jusqu’au lendemain matin.

Vers 14 h, nous installons à nouveau notre abri de fortune pour retrouver de l’ombre. Un peu plus tard, nous sommes à nouveau surpris d’entendre deux voix dont nous peinons à identifier la provenance… Et puis nous discernons deux silhouettes dans le couloir que les américains voulaient emprunter, le plus scabreux. Nous comprenons que ce sont deux français, cette fois nettement plus habitués à la montagne, mais qui tentent étrangement de bifurquer du couloir vers une barre rocheuse exposée avant de se retrouver bloqués. Ils sont bien trop loin pour que nous puissions communiquer, mais nous gardons un œil sur eux. Leur redescente s’avère périlleuse, peu assurée… Soudain, un bruit me glace le sang, et mon regard et attiré par une masse qui dévale la falaise ! L’espace d’un instant, je crois assister à la chute d’un grimpeur, mais heureusement il ne s’agit que d’un sac qu’ils ont décidé de jeter dans le vide pour descendre en s’allégeant de ce poids. Une stratégie particulière, mais qui leur permet finalement de revenir à leur point de départ pour prendre la bonne direction, et disparaître vers d’autres recoins des montagnes. Décidément, ce secteur n’est pas à mettre entre toutes les mains.

Je continue de noter mes observations au fil de la journée :

« 16 h. Quelques nuages, comme prévu. On croise les doigts. Encore 3 h 30 avant le début de l’éclipse. La chaleur est lourde, mais l’ombre de l’abri nous protège juste assez. »

« 17 h. Les nuages se sont globalement dissipés. Encore 2 h 30. 2,5 litres d’eau jusqu’à demain matin. »

« 18 h 25. Dans un peu plus d’une heure, l’éclipse commencera. Une odeur de fumée accompagne l’arrivée d’un voile diffus dans l’atmosphère, résiduel d’un incendie situé cent kilomètres plus au sud. Comme les jours précédents, j’espère que cette légère opacité permettra à des rayons de se former sous la Peña Santa quand l’éclipse sera à son zénith. Autrement, le ciel reste clair, les rares nébulosités disparaissent. Rien ne laisse présager de ce qui va bientôt se jouer dans le ciel. »

Dans mon carnet, les notes de terrain s’arrêtent là, pour reprendre à l’orée de la nuit par une phrase laconique :

« 22 h 15. Les mots me manqueront forcément. »

C’est dans cette césure que réside l’apogée. Vers 19 h, nous levons le camp pour réinstaller nos sacs là où nous dormirons. L’éclipse est imminente. Nous nettoyons les objectifs, préparons le matériel et les accessoires nécessaires. Je m’installe à l’endroit repéré la veille, et organise mes affaires : chaque focale est posée en fonction de son ordre d’utilisation, des batteries et cartes mémoires de secours sont à disposition, la télécommande est branchée au boîtier… Tout doit être à portée de main. Une rigueur méthodique, presque religieuse. Je répète une dernière fois l’enchaînement et relis mes notes. Rien ne devra être laissé au hasard. La tension monte d’un cran.

Sept ans ont passé depuis que j’ai vu se lever un croissant solaire sur le désert d’Arabie, et imaginé ce voyage. Nous y sommes. À 19 h 31, la lune commence à occulter le soleil. Cinquante-six minutes avant la totalité.

Nous observons sa progression grâce aux lunettes spéciales. La lumière s’amenuise doucement, curieuse lueur orangée. Si on ne savait pas ce qui se préparait, cette différence pourrait passer inaperçue, quasi imperceptible… Et puis les choses s’accélèrent.

À 20 h 20, le croissant solaire s’affine à la verticale de la Peña Santa – la « montagne sainte ». Jamais, sans doute, cette cime n’a eu l’air si sacrée qu’à ce moment précis, alors qu’un soleil métamorphosé projette de puissants rayons à travers les brumes qui emplissent l’atmosphère.

20 h 24. Je fixe le 35 mm. Nous annonçons chaque minute : « 25… 26… »

Dans les dernières secondes qui précèdent l’occultation, l’ombre déferle depuis le nord. Le vent se lève, des battements d’ailes nous frôlent alors que des oiseaux plongent vers la vallée, la stupeur semble s’emparer du massif… Nous retenons notre souffle. À 20 h 27, la nuit tombe brusquement.

Dans cet étrange crépuscule qui enveloppe les montagnes, une vision irréelle apparaît soudain : un astre noir lévite au-dessus du sommet, auréolé d’une couronne flamboyante. Une nuit cerclée d’aubes, alors que l’immense ombre est entourée par le jour que nous avons perdu, et celui qui s’apprête à revenir.

Après quelques secondes d’hypnose, j’exécute l’enchaînement : 35 mm, plusieurs expositions ; 85 mm, plusieurs expositions… J’hésite un instant à doubler par sécurité, mais fixe finalement le 300 mm sans tarder : à peine ai-je appuyé sur le déclencheur que déjà le soleil émerge de l’autre côté du disque lunaire.

Le temps semble s’être accéléré, et j’ai du mal à croire qu’une minute-quarante-deux s’est déjà écoulée – mais pourtant si. En une fraction de secondes, l’or solaire succède au bleu nocturne de la totalité. Le vent accompagne à nouveau le retour du soleil. Troublées par cette obscurité soudaine, des chouettes hulottes se mettent à chanter dans la vallée. Leurs hululements s’élèvent jusqu’à nous alors que le croissant incandescent disparaît sous les crêtes. À 20 h 34, les deux astres basculent ensemble derrière les reliefs.

Comme souvent, l’équilibre est délicat à trouver entre ma volonté de prioriser l’expérience vécue, et la nécessité viscérale de la photographier. De cette minute-quarante-deux je n’ai pu profiter pleinement que de quelques secondes, mais je n’oublierai jamais la façon dont le temps s’est arrêté quand est apparu ce diamant noir au cœur d’une nuit subite. Que pouvaient bien ressentir nos ancêtres, il y a des millénaires, face à une telle vision ?

L’événement est tellement intense qu’il fait apparaître des altocumulus dans le ciel ; et une mer de nuages dans la vallée, née d’une soudaine inversion de température. Celle-là même que j’espérais pendant l’éclipse est en fait issue de cette dernière. Nous soufflons, la pression retombe, l’euphorie lui succède. Soulagement et contemplation s’entremêlent.

À 21 h 27, une heure pile après le début de la totalité, le soleil se couche pour la deuxième fois de la soirée sur les étendues sauvages des pics d’Europe.

Sept ans semblent avoir défilé en un éclair. Ce qui n’était qu’un rêve est maintenant un souvenir.

Je pense à tout ce qui a changé depuis cette éclipse de 2019, aux événements qui ont marqué ma vie. Cet automne, je serai père de deux fils. Un cycle semble s’achever pour en débuter un nouveau, et la gratitude m’emplit soudain. Autant pour l’expérience que nous venons de vivre avec Florent, à laquelle les mots ne rendront jamais justice, que pour celle – plus grande aventure de toutes – que ma compagne et moi connaîtrons bientôt. La naissance d’une famille.

La beauté du hasard fait que Florent vivra lui aussi cette transformation au même moment, et je suis heureux d’avoir partagé avec lui cet instant à jamais gravé parmi les plus puissants de nos deux existences. Un symbole désormais commun, une expérience d’une intensité que seule la nature peut créer.

Mes notes reprennent à la nuit tombée pour s’achever ainsi :

« 23 h. Je finis d’écrire, et je retourne profiter de cette dernière nuit en montagne, contempler le ciel strié d’étoiles filantes. »

Ce soir-là plus qu’aucun autre, les perséides sont innombrables. La célébration cosmique d’une rencontre des astres.

• 13 août | Jour 6

L’heure est venue de retrouver la vallée. À 7 h 40, nous levons le camp et quittons le bivouac. Nous faisons halte à la source, passons les ruines où nous avions dormi, redescendons les pentes herbeuses et atteignons la jonction du couloir que nous avions pris à la montée et du sentier qui serpente dans les vastes pierriers. Cette fois, nous voulons tenter la seconde option, pensant que la progression sera plus simple… Mais le terrain est atroce, tellement instable et couvert d’une fine couches de graviers glissants qu’il est difficile de tenir debout. La descente est lente, parfois soulagée de passages dans du rocher plus stable, mais nous atteignons finalement la base du pierrier. De là, ne reste qu’à traverser les gorges où l’eau surgit soudain des profondeurs, puis descendre les collines verdoyantes qui marquent la toute fin de notre périple. Avant d’atteindre la vallée, nous découvrons enfin l’origine des sons de cloches que nous entendions par moments : une vingtaine de chèvres perchées dans les falaises. À 10 h 40, nous rejoignons la route, et une source où nous pouvons nous laver après quatre jours de montagne…

L’immersion s’achève au village de Caín avec un sandwich de chorizo grillé et une pinte fraîche amplement méritée. À nouveau, nous regardons depuis la terrasse les cimes d’où nous revenons.

Et puis l’heure vient de la longue route du retour, à travers les montagnes puis les plaines étouffantes où le thermomètre approche 40°c. En début de soirée, nous passons le col d’Ispeguy et retrouvons le Pays Basque nord. À l’est, des orages prennent fin sur les montagnes. Vers 20 h, nous atteignons Sauveterre-de-Béarn, et nos routes se séparent.

Au soleil couchant, je longe la chaîne jusqu’aux Hautes-Pyrénées. Alors que la nuit tombe, je retrouve enfin mon foyer au pied des cimes qui me sont familières, l’esprit vagabondant encore dans celles des Asturies.

Parmi les images demandant beaucoup de préparation, cette série tirée de l’éclipse se hisse en bonne place sur le podium si l’on considère ce qui y a mené : les journées de recherche sur Google Earth ; les calculs en fonction des azimuts, des altitudes et des angles de champ ; les recoupement via Peak Finder, Photopills, Stellarium ; les recherches d’accès sur les cartes ; la lecture des retours de montagnards pour chaque itinéraire potentiel ; l’accumulation d’images, de cartes et de notes de préparation pour l’ascension ; les journées d’observation et de lecture du ciel sur le terrain recoupées à des dizaines de runs des différents modèles de prévision ; les dessins préparatoires ; le repérage sur place ; le choix des focales et des compositions ; les notes d’exifs de précédentes éclipses ; les checklists et moyens trouvés pour maximiser l’ergonomie ; les entraînements chronométrés ; la répétition générale la veille en conditions réelles… Cette liste pourrait continuer longtemps.

Certaines photographies ne peuvent s’improviser. Mais voir se matérialiser une idée est un sentiment rare, et les expériences qui mènent à leur réalisation sont plus précieuses encore. À jamais, ces images resteront associées à des souvenirs inestimables, les réminiscences d’intenses moments de vie.

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3 comments

Simon Véronique 27 août 2026 - 16:07

Récit digne d’un livre à lui tout seul ! Ton travail force le respect et suscite l’émotion Maxime, tout est dans ton prénom ! Max cimes 💯🏋️‍♂️

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christel 29 août 2026 - 13:44

Je n’ai pas encore tout lu de votre périple mais en tout cas vos photos sont absolument magnifiques !

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Béatrice 31 août 2026 - 18:26

Merci pour ce voyage par procuration ! A la lecture de votre récit, j’ai pu revivre l’espace d’un instant l’euphorie des journées solitaires en altitude. Préférant les sentiers sûrs, je n’aurai pas l’occasion dans cette vie d’expérimenter une telle aventure, alors encore merci de l’avoir partagée !
Les photos de l’éclipse au dessus de la montagne sainte sont incroyables.
Bravo pour cet exploit et vos calculs qui l’ont permis !
Mais ma photo préférée est celle de l’arche en forme de coeur avec les izards à l’intérieur. Incroyable !
Je suis très attentive et touchée par les signes d’amour de la Terre mère et de l’univers, et pour moi celui-ci est indiscutable !
Je suivrai vos aventure avec grand plaisir, et bon courage pour la prochaine qui ne sera pas de tout repos ! Des jumeaux !
En vous souhaitant une belle vie emplie de beauté et de joie.

Béatrice.
Herboriste et amoureuse de la montagne

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