Traversée de l'Amérique du Nord - Partie 5/6 : Fin & Commencement

- Carte de la partie 5/6 -

[ En vert : les villes mentionnées dans le récit ]

 

17 juin - Colombie Britannique

Le 17 juin fut une journée de route. Nous nous étions arrêtés quelque part entre le Mont Robson et la ville de Prince George (à environ 250km de cette dernière), la veille, aussi nous avons prévu de faire halte là bas pour nous approvisionner, notamment en huile pour le moteur (pour la troisième ou quatrième fois) et liquide de refroidissement. Prince George (ne pas confondre avec Boy George) se situe en Colombie Britannique, à un peu plus de 400km du Pacifique. C'est une assez grande ville (près de 70 000 habitants), aussi nous y trouvons tout ce que nous cherchons avant de reprendre la route.

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Nous roulons le reste de la journée jusqu'aux environs de Burns Lake, 230km plus loin, et trouvons dans ses environs un petit campground (gratuit, enfin) perdu dans une forêt, en bordure d'un lac paisible. Il n'y a pratiquement personne ici hormis quelques pêcheurs et randonneurs bivouaquant au coin du feu, et nous trouvons un emplacement calme pour manger. Il tombe par moments une fine bruine, ce soir là, alors que se met à chanter de son étrange hululement le "Great Northern Loon", cet oiseau des forêts du grand Nord dont le cri languissant apparaît souvent dans le cinéma d'angoisse.

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  • 18 juin

Enfin. Il ne reste qu'environ 6 heures de route avant d'arriver à Stewart et Hyder, et Salmon Glacier. Nous ne croisons plus, ce matin là, que quelques voitures et des camions convoyant d'imposants troncs d'arbres à travers l'état. Je réalise que nous sommes sur ces routes que j'étudiais sur les cartes, à Montréal, en préparant l'itinéraire quelques semaines auparavant... Je réalise aussi où nous nous trouvons sur une de ces mappemondes que j'avais l'habitude d'examiner en rêvassant, alors que j'étais encore en France.

Après avoir pris la route 37 – Cassiar - Stewart Highway – seule route traversant cette région de la Colombie Britannique, entre les Cassiar Mountains et la côte sud de l'Alaska, nous bifurquons à Meziadin Junction vers Stewart et Hyder sur la 37a. Le sommet des montagnes est enveloppé d'une sombre couche de nuages, le temps est humide. Nous descendons vers le fjord coupé du monde, et les parois immenses et couvertes de végétation qui nous entourent n'ont plus grand chose à voir avec ce que nous avons connu jusque là, mis à part quelques glaciers suspendus. En arrivant vers l'un d'eux, nous faisons une nouvelle rencontre inopinée et nous arrêtons sur le bord de la route. Un ours noir mange des baies le long du fossé, et traverse paisiblement. Nous sommes bien loin des parcs nationaux où une horde de touristes se serait amassée là, créant un improbable bouchon. Ici, nous sommes seuls à regarder passer l'ours.

[Capture vidéo]

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Nous repartons et arrivons au bien nommé Bear Glacier, descendant d'entre les montagnes au sud pour plonger dans un lac à sa base. Il est superbe, immaculé, cerné de pics acérés perdus dans les brumes nuageuses. Nous restons là un moment à le contempler, avant de nous remettre en route.

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En peu de temps nous arrivons au niveau de la mer et entrons dans Stewart, un petit village de 500 habitants perdu au fond de l'immense fjord de Portland et jumelé à son voisin, Hyder, situé quelques 3 kilomètres plus loin, en Alaska. En allant vers Hyder, on ne traverse pas qu'une frontière – la seule, d'ailleurs, que nous passons librement depuis notre départ – mais également un nouveau fuseau horaire, nous éloignant désormais de 10 heures de la France et 4 heures de Montréal. Un imprévu déboussolement de plus, après 4 fuseaux passés et un voyage vers le nord repoussant chaque jour un peu plus le coucher du soleil. Nous ne savons plus trop l'heure qu'il est censé être, quand vient la nuit, à quel moment débute l'aube...

En arrivant à Hyder nous longeons un port et l'un de ces immenses amas de troncs flottants dans l'eau, comme on en voit dans les films (c'est d'ailleurs ici qu'une partie d'Insomnia fut tournée). Puis un panneau suspendu en travers de la route nous indique finalement que nous entrons en Alaska. Jamais nous n'avons été aussi loin de chez nous.

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Sous les grands hêtres et les sapins noirs, de part et d'autre de la rue, de belles et anciennes maisons en bois semblent encore habitées. D'antiques picks-up sont garés dans les jardins, et quelques vieux pêcheurs raccommodent des filets assis sur leurs perrons, jetant un œil curieux au passage de notre Pontiac à l'allure peu commune et immatriculée bien loin. Nous nous arrêtons une première fois à la sortie de la ville, et marchons un peu dans la forêt, pensant être arrivés à Fish Creek, un petit ruisseau au dessus duquel sont installés des pontons en bois destinés à observer les grizzlis et ours noirs venant en quête de saumons. Néanmoins nous nous apercevons que nous faisons fausse route sur ce sentier, et rebroussons chemin. Deux minutes de route de plus nous y mènent finalement. L'odeur de bois humide des pontons se dégage agréablement alors que nous marchons le long de la petite rivière. Nul ours, ce jour là : les saumons ne sont pas encore arrivés, la migration annuelle étant vers juillet / août. L'endroit est joli, dans tous les cas, paisible. Il y règne une atmosphère particulière, une sérénité singulière se dégage en même temps que la fraîcheur humide des forêts.

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Nous reprenons la route vers le glacier...

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Nous longeons désormais la rivière aux multiples ramifications qui s'étale largement dans la vallée, où jadis s'étendait encore le glacier vers lequel nous nous dirigeons. L'asphalte disparaît soudain au profit du gravier, et le plat cède la place à une montée allant croissant. La piste décrit un grand arc de cercle, contournant une ancienne mine désormais noyée sous un profond lac, puis file en virages légers, toujours plus haut, vers la base du glacier. Je crains depuis un moment que la neige ne nous barre la route avant notre arrivée, mais pour le moment aucun signe de névé persistant sur la chaussée. Puis au détour d'un virage, le bas du géant de glace apparaît...

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Après quelques haltes et surchauffes, une dernière ligne droite nous mène enfin au sommet de la route.

Là, l'apothéose tant attendue se matérialise, vision plus époustouflante encore que je ne l'avais imaginé. Le cinquième plus grand glacier d'Amérique du Nord étends ses bras gigantesques de part et d'autre de notre position, descendant d'un col lointain et immense à l'ouest. La lumière rasante et dorée du soleil déclinant inonde la surface crevassée et veinée de courbes noires du mastodonte de glace. Je reste quelques minutes, stupéfait et euphorique, contemplant l'irréel spectacle qui s'étends à mes pieds.

Nous mangeons ce soir là face au glacier. Seul un vieil homme nous tient compagnie, en retrait, ayant planté sa tente un peu plus loin. Nous ne sommes que trois en ce lieu incroyable, surpassant de bien loin tout ce que nous avons pu voir dans les précédents parcs nationaux... Et pourtant : gratuit, désert, sauvage. Immaculé. J'ose espérer que ça durera, que cet endroit exceptionnel restera en l'état, outre la fonte progressive et inéluctable du glacier, le plus longtemps possible. Que personne ne viendra jusque là tenter d'en tirer profit. Mais sa situation extrêmement reculée, accessible uniquement par une longue route, un vol en hydravion ou un cheminement en bateau par le fjord ; devrait décourager les partisans de cette idée encore un moment, avec de la chance. 

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Le soleil se couche, tard dans la soirée. Les teintes et les nuances s'enchaînent au delà des montagnes. La lumière change tout. Le glacier prend une allure différente, les millénaires qui l’ont vu croître semblent en émaner, et se crée une atmosphère étrange et sublime.

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Le vingt-huitième crépuscule du voyage instaure son silence. Quelques étoiles brillent un peu plus intensément chaque minute qui passe, haut dans le ciel. Nous fermons les rideaux et nous endormons face à la scène nocturne qui se joue doucement dans les montagnes.

 

  • 19 juin

L'aube.

Dehors, tout n'est que blancheur éthérée. Le brouillard a envahit les lieux. Une bruine légère tombe par moments dans le silence parfait qui règne alors.

Je m'habille chaudement, et descends jusqu'aux rochers surplombant le centre du glacier titanesque. J'attends alors, le regard perdu dans la vacuité blanche. Lentement mais distinctement, je perçois un changement face à moi. La brume se déchire peu à peu, et soudain apparaissent les lignes noires et sinueuses striant le glacier de son sommet à sa base, spectral et immense. J'oublie alors jusqu'à l'endroit où je me tiens, comme suspendu dans le vide, perdu dans le maelström vaporeux qui m'entoure, n'étant plus conscient que de cette infinité glaciale dont les contours se sont effacés à un moment, entre le crépuscule et l'aube.

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Le brouillard m'avale de nouveau, et je reviens à la réalité, quittant ma vision éphémère. Quelques dizaines de secondes se sont écoulées seulement, pourtant le temps m'a paru suspendu, étiré.

Mais la pluie tombe de nouveau, et le froid se fait ressentir tout à coup. Je grimpe vers la voiture et retrouve Camille, debout dans la brume. Une ou deux voitures arrivent alors, matinales. Mais le glacier ne se montrera plus.

Nous décidons d'aller explorer la fin de la route. Je démarre la voiture et roule, peut-être 300 ou 400 mètres, sur la pente rocheuse. Soudain les freins ne répondent plus et le moteur se coupe ! À gauche, c'est un précipice de quelques centaines de mètres se terminant sur le glacier ; à droite, un talus rocheux plus ou moins couvert de neige... Ces voitures à boîte automatique n'étant pas équipées de frein à main classique, la seule option est donc de foncer en roue libre droit dans le gros névé qui longe la route...

Le van vient s'encastrer profondément dans la neige compacte, s'arrêtant net.

 

Fin de la route, ici. La voiture ne redémarrera pas.

 

Après 9840 kilomètres depuis Montréal, nous voilà à pieds, au dessus d'un glacier entre Alaska et Colombie Britannique, avec tout notre matériel dans la voiture, toutes nos affaires. Les affaires que nous avions prises pour nous installer quelques temps dans le Yukon. La situation n'est pas des meilleures... Camille remonte au promontoire où se trouvent par chance quelques personnes, tandis que j'essaie de voir ce que je peux faire, malgré mes (très) faibles connaissances en mécanique. Mais le moteur ne démarre plus.

Une voiture descend la route, et s'arrête. Un couple d'Allemands nous propose son aide, après que Camille leur ait exposé la situation. Ne pouvant rien faire non plus pour le van, nous prenons quelques affaires, montons dans leur 4x4, et repartons sur la piste menant aux villages.

Je me sens déconnecté. Non pas triste, ni angoissé, bien que je réalise parfaitement qu'il y a de grandes chances pour que le van soit définitivement hors service. Simplement déconnecté. J'accepte ce qui se passe, sans réellement réagir, sonné, et comme souvent dans ce genre de situation, c'est une musique particulière qui vient s'imposer, envahir mon esprit. Quelque chose d'assez près de l'interminable solo psychédélique et mélancolique de Maggot Brain, de Funkadelic. La route défile, nous repassons à l'envers le chemin que nous prenions la veille presque euphoriques.

Puis retour à la réalité. Nous arrivons à Hyder. Au dos du panneau que j'avais photographié à l'aller, une inscription déclare : "You're leaving Hyder, the friendliest ghost town in Alaska". Cette inscription se vérifie rapidement.

Nous nous arrêtons au petit poste frontière canadien (le seul), où une douanière – d'origine québécoise – nous aide grandement, téléphonant au garage avant de nous demander dans lequel des deux uniques hôtels de Stewart nous voulons aller, Ripley Creek ou King Edward – ce à quoi nous répondons sans surprise "le moins cher". Les deux Allemands nous déposent donc au King Edward Hotel, et repartent après que nous les ayons chaleureusement remercié pour leur aide – inestimable en de telles circonstances, étant donné l'endroit où nous nous trouvions.

En entrant dans le hall du petit hôtel, nous sommes accueillis à bras ouverts par la gérante, une petite dame blonde très gentille appelant tout le monde "honey" ("chéri"). Nous prenons une chambre et allons nous y reposer une bonne partie de l'après midi. Nous attendons, alors que les heures défilent avec lenteur. Nous avons pris avec le nous le strict minimum, et le temps s'étire tandis que nous tournons en rond dans la chambre ou fixons le plafond d'un air inquiet, allongés sur le lit...

 Enfin, le téléphone sonne : des nouvelles de la voiture, finalement remorquée jusqu'au garage tout proche. La rue principale n'est longue que de quelques centaines de mètres, à l'image du reste du village, que l'on traverse en moins de 5 minutes. Nous arrivons donc au garage, où les nouvelles ne sont pas des meilleures. Premièrement : 400$ pour le remorquage (que l'assurance ne prendra pas en charge, bien entendu) ; deuxièmement : le garage ferme le week-end, et nous sommes un vendredi soir... Néanmoins la patronne nous trouve une solution, après que nous ayons été chercher les affaires dont nous avons besoin. Il se trouve que son fils, mécanicien, et quelques autres personnes tenant une sorte de garage "officieux", peuvent jeter un œil au moteur le lendemain matin, si nous nous y présentons vers 10h. Nous repartons à l'hôtel, plus ou moins dépités par les événements.

 

  • 20 juin

Au matin du samedi 20 juin, nous nous présentons comme prévu à l'endroit indiqué, à 10h. Là, une vieil homme au visage marqué s'avance vers nous et nous déclare avec un accent prononcé que la voiture a rendu l'âme. J'imagine qu'à ce moment là nos têtes font peine à voir. Un homme plus jeune, probablement natif, s'approche alors avec un sourire compatissant. Durant l'heure qui suit, les deux mécaniciens s'affairent à essayer de trouver d'où vient précisément le problème. Nous assistons à la scène impuissants, comme si nous regardions deux chirurgiens tentant de sauver la vie d'un proche. Mais leurs efforts sont vains : il coûterait probablement 2000 ou 3000$ pour trouver et réparer la panne, et la Pontiac de 20 ans passés a largement fait son temps, et finirait inévitablement par récidiver. Les deux hommes semblent stupéfait quand nous leur apprenons que nous avons fait la route jusqu'ici depuis Montréal dans cette antiquité.

Après remerciements nous retournons, avec nos têtes d'enterrements, vers l'hôtel. Au moins, nous sommes fixés.

Nous passons le reste de la journée, entre autres, à discuter avec la gérante et les employés (qui appellent notamment nombre de compagnies de taxi, locations, etc), et rencontrons le propriétaire, qui nous offre gracieusement une chambre pour la prochaine nuit. Plus tard dans la matinée, un homme finit par nous proposer 1800$ pour nous amener à Whitehorse avec toutes nos affaires, mais nous ne sommes pas vraiment enthousiastes à l'idée de dépenser une telle somme en stop "amélioré"...

Finalement, la solution la moins chère – et de loin la plus tentante – serait de partir d'Hyder en hydravion jusqu'à Ketchikan, une petite ville d'Alaska perdue sur la côte et non reliée par la route. De là, nous prendrions un ferry qui nous mènerait à Skagway via le Passage Intérieur en un peu moins de deux jours, enfin de Skagway nous prendrions un train à travers la montagne, par la célèbre route de White Pass, route de la Ruée vers l'or du Klondike. Le train s'arrêterait à Carcross (Yukon) d'où un bus nous mènerait finalement à Whitehorse. Une fois à Whitehorse, nous aviserions.

Ce périple étant financièrement la meilleure option et bien plus enthousiasmant que deux jours de route non stop enfermés dans un camion, décision est rapidement prise. Les solutions auxquelles nous aurions pensé en premier, à savoir louer une voiture, par exemple, s'avérant impossibles de là où nous sommes et à cause de notre destination, ainsi que du fait que notre voyage est un aller simple. Quoi qu'il en soit, nous voulons tenir l'engagement que nous avons pris pour le wwoofing (sorte de bénévolat, nous devons garder une petite ferme durant le mois de juillet).

La connexion internet de l'hôtel rencontrant quelques soucis, nous partons en quête de Wi-Fi vers le visitor center. Celui-ci s'avère fermé, et on nous conseille alors de nous rendre à l'épicerie proche, un petit bâtiment bariolé de vert, jaune, rouge et bleu à la devanture boisée et fleurie, arborant les drapeaux canadien, américain, allemand et suisse. Le propriétaire, un vieil homme souriant à l'accent parfois difficilement déchiffrable – mais qui s'avère connaître quelques mots de français, sa femme étant Suisse (ceci expliquant l'un des drapeaux). Hospitalier et amical (une fois de plus) il tente de comprendre avec nous pourquoi, ici aussi, le Wi-Fi ne fonctionne plus – nous tombons sur le même message d'erreur qu'à l'hôtel, probablement un soucis d'opérateur donc. Finalement il nous invite dans son bureau, où son antique PC – fonctionnant encore sous Windows 98 – a encore un accès internet efficient. Nous réservons enfin notre vol et le ferry. Départ d'Hyder prévu pour le lundi 22 à 11h30, puis nous passerons une nuit et une journée à Ketchikan, d'où nous embarquerons pour Skagway vers 22h.

Nous achetons des sandwichs et pâtisseries à l'épicier, notre premier "vrai" repas depuis l'avant veille, et retournons à l'hôtel. Une employée nous emmène alors chercher nos affaires restantes à la voiture. Nous vidons le van, chargeons son pick-up, et regardons avec amertume la Pontiac Trans Sport de 1994 qui nous a fait traverser le continent sur presque 10 000 kilomètres... Nous avons vécu avec elle bien des situations. Inévitablement, depuis les préparatifs à Montréal jusqu'au matin "fatidique" à Salmon Glacier, nous nous y étions attaché, avions développé une certaine affection envers ce minivan à l'allure insolite. Nous la laissons là, vide, dans la grisaille, ne restant à l'intérieur que l'armature de bois et les rideaux que nous avions posés. Nous en faisons don au Fire Department (les pompiers locaux), afin qu'ils s'entraînent dessus, nous évitant un nouveau remorquage onéreux et la rendant utile une dernière fois – sans compter qu'il nous semble que cette répartie n'est que bien peu de choses, en comparaison de l'hospitalité et de l'aide que l'on nous offre depuis la veille.

Ne pouvant évidemment pas tout prendre avec nous, ce qu'on laisse de nos affaires est emmené jusqu'au rez de chaussée d'un ancien musée de la Ruée vers l'or, désaffecté, servant désormais d’entrepôt aux habitants de Stewart. Une palette nous a été allouée, sur laquelle nous déposons matelas, caisses, matériel divers... Pour ce qui reste de la nourriture que nous ne pourrons pas emporter, nous l'offrons à l'hôtel et à qui en a besoin.

L'homme nous ayant aidé à tout décharger nous donne rendez-vous le lendemain à 11h pour que nous y déposions ce que nous aurons laissé – après tri à l'hôtel – des caisses restantes.

Le soir venu, nous partons au petit parc du village, gazinière sous le bras, faire griller une dernière fois quelques tranches de bacon, des œufs et des fèves au lard.

Près du parc, un ponton traverse la baie à demie asséchée où gisent des souches couvertes de jeunes pousses. Un pont enjambe un ruisseau paisible dont une odeur marine se dégage, agréable, m'évoquant la lointaine Normandie où je passais, avant, presque tous mes étés. Ici, nulle famille, rien n'est d'ailleurs familier, bien que les montagnes et les forêts m'évoquent encore des souvenirs. Pourtant, je me sens déjà attaché à l'endroit, à ce fond de fjord à quelques minutes de marche de l'Alaska.

Nous retournons vers l'hôtel. Le village s'endort, alors que nous remontons la rue principale, rassurés...

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  • 21 juin

À 11h du matin, nous ramenons comme convenu la gazinière et quelques affaires que nous ne prenons pas. Ne reste alors "que" trois grosses valises, un sac de randonnée de 70 litres, un sac photo, un petit sac à dos et une guitare ; ce qui constitue les affaires que nous aurons pour démarrer une nouvelle vie dans le Yukon ou ailleurs.

Nous passons une bonne partie de la journée à lire, regarder quelques films et séries, faire une lessive, bref, nous nous reposons enfin et décompressons en attendant que commence notre dernière traversée.

La pluie a cessée dehors...

Aussi loin que je me souvienne j'ai toujours associé, je crois, des couleurs aux lieux dans lesquels je voyage. Les couleurs, ici, sont résolument froides. Nuances de vert foncé, pour cette végétation qui recouvre les pentes des montagnes et les flancs des collines, pour ces arbres, conifères et feuillus, qui entourent le village, pour ces mousses et lichens qui s'accrochent aux troncs et au ponton qui traverse la petite baie, et enfin pour ce bras de mer qui s'étire de la côte lointaine du Pacifique jusqu'au fond du fjord, longeant la route pour Hyder. Bleu profond, pour les nombreux glaciers dominant la ville, perchés sur les pics, ou ces quelques étangs perdus dans les forêts. Gris, enfin, pour ces nuages sombres qui s'accrochent aux sommets et couvrent la vallée depuis que nous sommes là.

Le soleil, pourtant, apparaît enfin, inondant de lumière la vallée tranquille en ce dimanche après midi de juin.

Le soir venu, nous partons marcher sur le ponton, traversant à nouveau la petite rivière au parfum salé. Le ponton s'arrête sur la route pour Hyder. À cet endroit, de longs filaments de mousse tombent des branches des sapins et des épicéas, allant et venant dans la brise, ondulant dans la douceur de cette soirée claire, alors que les nuages ont disparu depuis quelques heures.

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Nous longeons la baie, nous dirigeant vers le petit port situé entre les deux villages. L'eau est lisse, reflétant les sommets, les pontons et les bateaux de pêcheurs. L'un d'entre eux, d'ailleurs, remonte une passerelle vers la route, et nous échangeons quelques mots. Toute la région semble décidément amicale et hospitalière. Depuis quelques temps déjà, toutes les personnes que nous croisions en voiture nous faisaient salut d'un signe de main. C'est ici systématique, alors que nous marchons vers les quais.

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Nous restons un petit moment à regarder le crépuscule bleuté, le mouvement léger de l'eau en dessous de nous, les oiseaux marins planer au dessus du port.

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En retournant vers Stewart, quelque chose attire notre attention dans l'eau. Un très gros poisson, un ragondin émergeant ? En y regardant de plus près avec mon vieux 300mm, j'ai la surprise de voir à la surface deux grands yeux curieux nous observer : ce sont des phoques, qui évoluent paisiblement dans l'eau calme, près des pontons. Il y en a en fin de compte plus d'une demie douzaine qui vont et viennent entre le port et les troncs d'arbres flottants... La scène inattendue se poursuit encore quand nous repartons, au bout d'une vingtaine de minutes.

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Vu de la route, Stewart semble paisible, tachetée de quelques lumières orangées ça et là. Nous empruntons une dernière fois le ponton, et retournons vers l'hôtel. Demain lundi, nous décollerons vers la côte...

 

  • 22 juin

Au matin, une employée de l'hôtel nous emmène au bout d'une jetée dans la baie, à Hyder. Nous remercions tout le monde, chargeons le 4x4, et partons de Stewart, laissant derrière nous matériel de camping, literie, ustensiles de cuisine, caisses en plastique et autres objets divers. Nous les récupérerons un jour, lors d'un futur retour dans la région. En quelques minutes, nous arrivons à destination. La jeune femme nous dépose sur l'avancée de terre où quelques locaux viennent mettre à l'eau de petits bateaux de pêche. Un dernier "Thank you so much" et nous voilà seuls.

C'est une belle matinée ensoleillée. Il fait bon, quelques mouettes volent au loin dans le fjord.

Au bout d'une heure, un bruit étouffé de moteur se fait entendre dans les airs. La silhouette lointaine d'un hydravion apparaît au dessus de l'eau. Après un rapide détour d'approche, l'avion amerrit dans la baie et se dirige doucement vers le ponton. Notre "taxi" pour Ketchikan est arrivé.

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Quelques personnes descendent des caisses de fournitures et provisions, et le pilote, un petit homme moustachu d'une soixantaine d'années, nous fait signe de venir. Nous chargeons nos affaires, grimpons à bord, et nous installons dans le petit cockpit. Casque sur la tête, ceinture bouclée, l'hélice engage sa rotation et accélère rapidement, nous faisant prendre progressivement de la vitesse : nous décollons, quittant Hyder, Stewart, et la surface de l'eau bleue du bras de mer.

Nous survolons désormais l'Alaska. Les arbres rapetissent à mesure que nous prenons de l'altitude, les sommets défilent. Nous longeons la baie puis filons vers le nord-ouest, en suivant plusieurs vallées à travers les montagnes.

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Une heure durant, nous survolons vers l'ouest lacs, pics, forêts et rivières. Je souris en imaginant le prix d'un tel vol dans les parcs nationaux que nous avons quitté il y a moins d'une semaine. Ici, c'est l'un des principaux moyens de transports, aussi nous n'avons déboursé qu'un peu plus d'une centaine de dollars chacun, bagages y compris. Mais, le hasard faisant toujours preuve d'ironie : le pilote s'avère être un grand fan de country. Ceci dit dans une situation pareille, j'en viens presque à apprécier l'album qui tourne en boucle...

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Quelques 60 minutes plus tard, nous approchons de la ville de Ketchikan. Près de 8000 habitants, mais aussi "quelques" touristes. 4 paquebots sont amarrés sur les quais, ainsi que de nombreux hydravions, outre les bateaux de pêche. Nous survolons le port, et après avoir décrit un arc-de-cercle, descendons rapidement vers la mer scintillante. Après amerrissage, quelques employés de la petite compagnie amarrent l'hydravion, et nous sautons sur la terre ferme avant de descendre nos valises. Le pilote nous souhaite bonne chance pour la suite, et nous chargeons nos bagages sur un chariot. S'ensuit le passage de douane le plus rapide de tous : deux douaniers descendent une passerelle, nous demandent nos passeports et ce que nous venons faire dans le coin, et nous souhaitent une bonne continuation avant de remonter dans leurs bureaux.

Les employés nous demandent si nous avons besoin d'un hôtel, et lequel nous choisissons ("le moins cher" notre réponse est bien rodée). Un coup de téléphone et une dizaine de minutes plus tard, un van de l'hôtel arrive (ici, les navettes sont incluses dans le tarif, même celles des hôtels bon marché, semble t-il), et après avoir chargé nos affaires, nous traversons une petite partie de la ville avant d'arriver à destination.

Nous passons le reste de la journée à "ne rien faire de spécial", si ce n'est nous reposer, écrire, etc... Demain nous embarquons pour le nord, et les jours sans fin.

  • 23 juin

 

Après avoir quitté l'hôtel – où nous laissons nos bagages – nous partons visiter Ketchikan. La ville a étrangement développé un tourisme assez important (du moins pour la région, tout est relatif). Il s'agit probablement d'une escale dans les croisières de ces paquebots qui semblent totalement "hors contexte" ici.

Le reste de la ville est plutôt joli, globalement (bien qu'une bonne partie soit destinée à l'industrie de la pêche), et les vieilles maisons en bois qui se tiennent en retrait, sur les hauteurs, correspondent assez à l'idée que l'on pourrait se faire d'une petite ville isolée d'Alaska.

Quand vient la fin de journée, nous retournons à l'hôtel d'où le même employé qui était venu nous chercher la veille nous dépose au terminal d'Alaska Marine Highway System, la compagnie de ferrys que nous empruntons pour rallier Skagway. Une fois les billets validés et les bagages étiquetés, nous embarquons après une courte attente, avec un peu moins d'une centaine d'autres passagers. Le ferry, en terme de dimensions, n'a en effet rien à voir avec ces improbables paquebots que nous avions vu amarrés au port.

Il est environ 21h30 quand nous arrivons, entre les voitures et les vieux campings-car, dans la cale du navire. Nous prenons l'ascenseur pour le troisième niveau et allons récupérer la clef de notre cabine, dans laquelle nous déposons nos affaires avant de monter sur le pont.

Le soleil se couche, alors que nous sortons profiter de l'air marin et des dernières lueurs. Tandis que l'embarquement se termine, le crépuscule s'installe, vers 23h...

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Le Matanuska lève l'ancre comme prévu à 23h15. Les lumières du port se reflètent désormais dans la mer, et nous nous éloignons doucement, longeant les docks de Ketchikan...

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C'est à ce moment que l'on aperçoit une lueur persistante, au nord, dans le ciel au dessus des collines. Des nuages noctulescents. D'un bleu spectral, comme phosphorescents, ces nuages rares – les plus élevés dans l'atmosphère, à près de 100km d'altitude – captent les ultimes rayons du soleil, lors du crépuscule tardif, alors que l'ombre a depuis longtemps gagné la Terre...

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La nuit tombe. Les lumières de la ville disparaissent peu à peu dans notre sillage, et un vent frais et léger se lève alors que nous filons vers le nord.

 

  • 24 juin

Le gris du ciel se confond avec les eaux glaciales du passage intérieur, quand je sors ce matin là sur le pont du bateau. L'air iodé emplit mes poumons, et je songe à ce qui nous attends dans les mois à venir. Camille me rejoins, et nous contemplons tous les deux le paysage nouveau qui s'offre à nous.

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Cette partie du globe m'a toujours attiré, fasciné... Et maintenant que je m'y trouve, voguant vers le grand nord et une vie nouvelle, je réalise que la tournure qu'ont prise les choses est finalement une chance, au delà des pertes matérielles et financières qui désormais m'importent peu.

Mes pensées sont soudain interrompues par quelque chose qui attire mon attention, à la surface de l'eau. Un dauphin ? Trop gros... Une baleine !

Le dos d'une baleine à bosses émerge au loin de la mer d'huile...

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Grisés, nous restons là un long moment durant à scruter la surface, apercevant régulièrement les geysers des cétacés près des rivages...

Entre quelques îles, devant nous, une nouvelle apparition se produit. Cette fois-ci, c'est un ferry identique au notre (de la même compagnie) qui passe silencieusement face à nous.

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Une pluie fine se met à tomber. Nous descendons nous abriter sur le pont inférieur, où seul un autre homme à l'air marin contemple avec nous les furtives irruptions des baleines.

L'une d'elle jaillit soudain hors de l'eau, non loin de nous, sortant toute entière de la mer en une gerbe d'écume, avant d'y retomber dans un fracas distant, et de disparaître à nouveau.

La journée se poursuit ainsi, et les apparitions de baleines, glaciers, îles perdues et côtes lointaines se succèdent.

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Je regarde la carte : nous passons au large de Wrangell, Petersburg, Windham... La région glacière de Stikine et le Devil’s Thumble Pouce du Diable, sommet reculé à la silhouette unique – dont Jon Krakauer faisait mention dans ses récits...

En fin de journée, nous faisons une dernière escale à Juneau. En approchant la ville coupée du monde, nous croisons quelques bateaux de tourisme, pressés autour d'un groupe de baleines à bosse dont nous apercevons quelques apparitions...

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Nous restons à quai près de 3h. De grands glaciers dominent la ville, le ciel se fait toujours plus sombre. Des chalutiers quittent le port, tandis qu'une nouvelle fois la pluie se met à tomber... L'ambiance côtière, froide, est paisible, simplement belle.

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Nous reprenons le large alors que la lumière décroît peu à peu. Au crépuscule, nous restons un long moment dehors à contempler la côte, au nord, parsemée de glaciers.

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Alors que la nuit s'installe, aux dernières lueurs, une baleine remonte vers la surface, souffle un jet de vapeur, et replonge dans les vagues.

 

  • 25 juin

4h du matin. On frappe à la porte. "Skagway, 40 minutes". Nous arrivons au port.

Après avoir fait nos valises, nous quittons la cabine et sortons sur le pont, à l'avant du bateau. La plupart des passagers en on fait de même, et admirent avec nous la lueur dorée de l'aube naître sur les montagnes. Face à nous, au fond de l'étroite baie, Skagway s'éveille.

Je songe à ces histoires que je lisais, enfant, contant la Ruée vers l'or ; à ces photographies anciennes, ces films basés sur les romans de Jack London, ces bandes dessinées dépeignant la même scène, un peu plus d'un siècle auparavant. Les prospecteurs arrivaient par bateaux à vapeur, débarquaient ici, puis empruntaient la même route que celle qui nous attends, vers White Pass et le col de Chilkoot. À la différence près que le chemin de fer que l'on commençait à poser à l'époque, est aujourd'hui achevé et en service.

Je contemple à mon tour le port se rapprocher, symbole d'espérances d'une certaine façon, pour moi aussi. Je n'aurais jamais imaginé me retrouver un jour dans cette situation.

Le ferry s'amarre. Nous retournons chercher nos affaires dans la cabine, enfilons nos sacs à dos et rendons la clef avant de descendre au pont inférieur, et d'emprunter la passerelle pour poser pied sur la terre ferme.

Péniblement mais souriants, nous traînons nos bagages jusqu'à la petite gare toute proche de la White Pass & Yukon Route. Il n'est que 5h30, et la ville, en dehors des passagers fraîchement débarqués, est encore endormie.

Tout semble à première vue inchangé, depuis la toute fin du XIXème siècle. Mais en y regardant de plus près, un grand nombre de ces façades boisées et colorées déclarent désormais "T-shirts / Souvenirs / Hats / Luggages / Caps..." et autres accessoires et souvenirs destinés au touristes. Le petit centre reste néanmoins très joli, les bâtiments aux nuances pastels semblent éternels, parfaitement entretenus.

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Le train de White Pass est également toujours dans le style d'époque. De frêles wagons s'avancent jusqu'à nous, chacun portant le nom d'un lac ou d'un sommet proche.

Vers 7h, la billetterie ouvre ses portes, et nous allons faire valider les billets que nous avions réservé à l'hôtel, à Ketchikan. Hormis nous deux, personne ne semble avoir de bagages aussi "massifs", et nous apprendrons un peu plus tard que seule une poignée d'autres passagers feront le trajet avec nous jusqu'à Whitehorse – le reste faisant simplement l'aller-retour Skagway - Carcross.

Nous chargeons notre lourde "cargaison" à l'avant du train, et grimpons sur le marchepied pour prendre place dans notre voiture, en tête de file. Le train est loin d'être remplit lorsque résonne le coup de sifflet annonçant notre départ. Le soleil émerge du nord-ouest, réchauffant doucement l'atmosphère tandis que les wagons se mettent en marche.

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Nous prenons rapidement de l'allure, et nous élançons à travers les forêts de basse montagne, gravissant une pente légère. Nous sortons alors, Camille et moi, sur la petite plateforme à l'avant du wagon. L'air frais me réveille, et je resterai là durant presque la totalité du trajet de près de 4h nous menant à Carcross, d'où nous finirons en bus pour Whitehorse. Camille, elle, semble s'endormir sur place, malgré le vacarme de la locomotive et des wagons qui s'entrechoquent sur les vieux rails.

Le train prend de l'altitude, au fil des kilomètres. Nous passons quelques hauts ponts en bois, perchés au dessus de précipices, le long des falaises.

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Nous nous engouffrons dans un tunnel consécutif au pont, et en voyant la fumée noire de la locomotive s'élever la seconde d'avant, je devine facilement la suite. La noirceur du tunnel nous avale, et la fumée se compresse dans le même temps autour du train, m'arrachant quelques quintes de toux prévisibles. Néanmoins, le passage est rapide, et la fumée est moins dense que je l'aurais cru, je reste donc à ma place alors que le col de White Pass approche.

Le terrain se fait alors plus rocailleux, parsemé de neige, et le paysage se dégage rapidement en de grandes étendues de rochers et de petits sapins d'altitude, tandis que nous filons à une vitesse croissante dans la redescente vers le Canada.

Nous arrivons à la frontière, un peu plus tard. Le train s'arrête près d'un lac. Deux douanières montent dans la voiture, vérifient rapidement nos passeports et redescendent. Le temps de contrôler les autres wagons, et nous repartons, désormais en Colombie Britannique, repassant ainsi le fuseau horaire que nous avions traversé en quittant Stewart, quelques jours auparavant.

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Retrouvant les forêts et les lacs d'altitude, nous faisons halte, vers midi (11h heure d'Alaska), au village fantôme de Bennett. Là, dans les quelques infrastructures modernes qui longent les rails, nous sommes étonnés de nous voir offrir un excellent repas, constitué d'une salade, d'un ragoût chaud, et d'une part de tarte au pomme maison ; de quoi nous faire revivre après des jours à grignoter des conserves et du cheddar industriel rectangulaire sans – seul fromage du continent, semble t-il.

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Le train repart alors, et nous contournons l'immense lac de Bennett, dernière étape avant le terminus. Nous franchissons la frontière entre Colombie Britannique et Yukon, enfin, quelque part entre Bennett et Carcross, où nous arrivons dans l'après midi.

Carcross – contraction de Caribou Crossing (son ancien nom, littéralement "traversée de caribous") est un petit village juché sur la rive de Bennett Lake, à l'extrémité nord de celui-ci.

À l'horizon s'élèvent plusieurs sommets modestes, tous avoisinant les 2000 mètres : à l'est le Mont Bryde, à l'ouest le Mont Skukum, au nord, en direction du Mont Black, s'étendent les collines précédent la Teslin River, et au nord-ouest, enfin, se trouvent les Monts Granger et Arkell. C'est dans cette dernière direction que s'étend la Klondike Highway, route commençant à Skagway et traversant les montagnes en parallèle du chemin de fer, quelque part au sud-est de celui-ci. C'est cette route qui, finalement, nous mènera à Whitehorse, à environ une heure de là.

Mais en attendant le bus, qui arrive en fin d'après-midi, nous avons du temps à tuer. Nous partons donc nous promener dans les environs, empruntant l'une des deux rues "principales" du village (qui n'en comporte en tout et pour tout qu'une dizaine), longeant le lac. Au bout de la route, sur la rive, une douzaines d'enfants et adolescents se baignent et profitent du soleil intermittent, sur une petite plage sablonneuse. Néanmoins, la température de l'eau ne doit pas dépasser les 12°C...

Nous déambulons entre les maisons de bois aux devantures ornées de bois de caribous et d'élans, et arrivons au bout du village même, où se situe une petite école. Nous rentrons vers le visitor center où nous avons laissé nos affaires, après avoir fait quelques images dans les rues.

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Quelques averses tombent, tandis que nous attendons le bus et faisons la connaissance des quelques autres personnes poursuivant leur route jusqu'à Whitehorse depuis Skagway. Notre train est depuis longtemps reparti, et la majorité des passagers sont repartis vers le sud avec un bus. Avec nous reste un père et son fils, venus de Los Angeles. Un Rolleiflex autour du cou, le père nous confie avoir également fait une école de photographie, et nous échangeons quelques impressions sur l'argentique, le numérique, et le rapport à cet art que ces différentes techniques influencent. Un jeune Canadien et un homme plus âgé aux cheveux grisonnants voyageant seuls tous les deux nous accompagnent également pour cette dernière portion de route.

Le soleil réapparaît de temps en temps, et de l'autre côté de la rue où s'achèvent les rails du chemin de fer, des enfants se lancent des bombes à eau et traînent devant une petite glacerie où nous allons chercher deux chocolats chauds. Il règne une certaine forme d'insouciance et de paix, loin des grandes villes et de l'agitation du monde, ici.

En fin d'après-midi, le bus apparaît enfin. Nous partons tous récupérer nos bagages et le chauffeur, un petit homme jovial d'une cinquantaine d'années, semble surpris de la quantité d'affaires que nous avons alors qu'il nous aide à charger nos affaires dans la soute. Nous lui racontons dans les grandes lignes que nous venons de Montréal et comptons rester un moment dans les environs, probablement à Whitehorse. Il nous indique également l'hôtel le moins cher de la ville, où il nous déposera à l'arrivée.

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C'est dans une ambiance enjouée que nous quittons Carcross pour notre destination, à quelques 75 kilomètres de là. La route défile, et l'asphalte laisse parfois place au gravier, tandis que nous filons vers le nord-ouest. Épuisée, Camille tombe de fatigue. Quant à moi, bien que dormir me tente grandement, je ne peux m'empêcher de regarder les forêts de sapins subalpins du grand nord qui nous entourent, alors inondées par la lumière d'un soleil triomphant. Dans ma tête, une foule de pensées se bousculent, tandis que je réalise que nous approchons du but, enfin.

Finalement, après avoir récupéré une route principale, un grand panneau "Welcome To Whitehorse, The Wilderness City" apparaît sur la droite. Euphorique, je réveille Camille pour lui dire que nous arrivons.

Le chauffeur dépose la plupart des passagers au Visitor Center et, comme promis, nous débarque avec quelques personnes restantes non loin de l'hôtel où nous descendons. Les bagages déchargés et le coffre refermé, il nous souhaite bonne chance, et quelques secondes plus tard le bus s'éloigne, prends à gauche, et disparaît à l'angle de la rue suivante.