Traversée de l'Amérique du Nord - Partie 4/6 : Les Montagnes Rocheuses

- Carte de la partie 4/6 -

[ En vert : les villes mentionnées dans le récit ]

 

11 juin - Environs de Garnet Ghost Town, Montana

5h du matin. Je me lève et retourne avec mon matériel en direction des collines, où un groupe d'arbre avait attiré mon attention. Je veux réaliser quelques time lapse et images, en cette matinée particulière... Particulière car elle marque la séparation de notre voyage en deux parties, dont la première prend fin au lever du soleil. La première partie était américaine, et nous traversions grandes plaines et déserts dans une ambiance d'été naissant. La seconde, qui commence, sera majoritairement canadienne, quand nous aurons quitté le Montana, et se déroulera dans les montagnes – où l'atmosphère changera radicalement. Mais il nous reste encore quelques jours à passer dans cet état.

Non sans une certaine nostalgie, je marche sur le sentier en direction des hauteurs. C'est alors que je croise de nouveau les cerfs et biches de la veille – ou peut-être d'autres – pratiquement au même endroit. La lumière de l'aube naissante est superbe, et dessine en contre jour un liseré fin sur le pelage du jeune cervidé qui vient de remarquer ma présence.

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Je parviens alors à ces pins aux inclinations variées que j'avais découvert la veille. L'un d'eux se détache distinctement, courbé vers le sol. Les autres silhouettes effilées semblent l'écouter, attentives, alors qu'il murmure son discours dans la brise.

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Je démarre donc la vidéo pour 20 minutes. Durant ce laps de temps, les quelques cerfs et biches qui marchaient non loin de moi sont parvenues en haut de la butte opposée, et je me rends compte qu'ils sont rapidement rejoint par deux autres, puis trois, quatre... Finalement 8 ou 9 cervidés constituent la harde. Ou le harem d'un grand cerf, peut-être, car de temps à autres j'entends bramer à la lisière des bois endormis, en contrebas.

Le soleil s'élève sur l'horizon.

De retour au van, après avoir petit-déjeuné, nous empruntons la piste nord et quittons les environs de Garnet. Il nous faut rouler un peu moins de 300 kilomètres pour parvenir à Glacier National Park, ultime étape américaine, et premières hautes montagnes de notre voyage.

Au bord des routes, désormais, ne s'étendent plus les prairies et cultures qui nous étaient devenues familières. Nous traversons des forêts de grands sapins – bien plus imposants que les frêles pins que nous avons laissé derrière nous au matin – passons de grands lacs bleus au milieu desquels émergent des îlots où sont parfois installées de belles propriétés, et contournons l'immense Flathead Lake. Bientôt, nous croisons quelques panneaux "Going To The Sun Road", cette route au nom grandiloquent que nous devons emprunter pour traverser le parc national.

Nous longeons le lac McDonald et commençons à nous élever peu à peu. La voiture surchauffe, inévitablement, par cette journée ensoleillée. Nous laissons le capot déverrouillé pour permettre à l'air de circuler un peu plus lorsque nous roulons, et la technique rudimentaire s'avère efficace, car nous espaçons les arrêts d'avantage ; bien qu'à presque chacune de ces pauses quelques personnes nous demandent si nous avons besoin d'aide.

Peu à peu, au sud, le sommet enneigé de Heavens Peak se découvre.

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Nous gravissons la route, assez peuplée en cet après midi de juin et, approchant du col de Logan (point culminant de celle-ci) faisons encore quelques haltes sur des bas-côtés snobés par les touristes. Sous les parois sombres du Mont Oberlin – sommet d'ailleurs homonyme de cette petite ville du Kansas où nous avions fait étape près de deux semaines auparavant – les flancs couverts de sapins se détachent en un clair obscur particulier...

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Nous voilà à Logan Pass. D'immenses nuages lenticulaires se dévoilent au dessus des sommets de l'autre versant, alors que souffle un vent déchaîné sur le col. Les formes stationnaires évoluent tandis que défilent des ombres dans la vallée.

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Un nouveau problème se pose alors : la route du versant nord, censée nous mener vers le Canada, est bloquée pour des raisons inconnues (il n'y a alors plus de neige sur la chaussée). Nous dormirons donc ici, et amorcerons un détour par l'est le lendemain matin.

Quelques mouflons se promènent sur le parking du col. Le vent s'intensifie, atteignant une force tempétueuse. Le front de lenticulaire se retire doucement vers le nord, tandis que le soleil se couche. Nous abritons la voiture du mieux que nous pouvons pour passer la nuit là.

 

  • 12 juin

Le vent n'a pas cessé de souffler, à l'aube, bien qu'il se soit légèrement adouci.

Nous redescendons alors par la route que nous avions emprunté la veille. Quelques centaines de mètres après le col, Camille aperçois l'une de ces chèvres blanches des Montagnes Rocheuses que j'espérais croiser depuis notre départ, évoluant paisiblement entre les petits conifères d'altitude. Celle-ci perd sa toison d'hiver, l'été approchant, mais je lui trouve tout de même un certain "charisme" – si toutefois on peut décemment parler de charisme pour une chèvre.

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Nous faisons de nouveau halte le long de la route, où s'offre à nous une vue saisissante sur la vallée. Les forêts brûlées de sapins se hérissent en pics dénudés sous les ombres découpées en multitudes de tâches sombres qui voilent, éphémères, la lumière matinale. Le ciel s'est chargé en nuages éparses, durant la nuit...

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Une fois sortis du parc national, nous longeons celui-ci par l'est, remontant droit au nord vers la frontière. Les routes, moins arpentées, sont finalement sinueuses et raides ; et la chaleur se fait encore sentir à la fois à l'extérieur et sous le capot. Quelques débuts de surchauffes nous stoppent à nouveau le long des forêts de bouleaux, puis nous passons des collines calcinées, ravagées probablement quelques années auparavant par de grands incendies. Nous retrouvons finalement une route "principale" et filons droit vers Port Of Piegan, poste frontière entre États-Unis et Canada. Théoriquement le dernier passage de douane, ici. Nous quittons, déjà nostalgique, les USA. Mais nous attendent encore bien des choses, dont certaines que nous ne soupçonnons pas...

 

Canada

 

Les distances et vitesses limites sont de nouveaux exprimées en kilomètres, les panneaux, affiches et étiquettes sont souvent également en Français – seconde langue officielle du pays, bien que nous soyons tout de même assez surpris de lire notre langue si loin du Québec.

Après avoir fait quelques courses, nous prenons une chambre dans un petit motel à la sortie de Fort Macleod. La pluie tombe désormais.

 

  • 13 juin

Sur la route en direction de Banff nous apercevons, en l'évitant, la ville de Calgary et ses grattes-ciel, buildings que nous n'avions plus vu depuis Chicago. Mais à l'horizon se dressent de bien plus hauts remparts, noyés dans des nuages sombres : les montagnes de plus de 3000 mètres de Banff National Park s'élèvent face à nous, et nous parvenons bientôt à leurs pieds.

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Après un court passage dans la ville de Banff, nous partons vers les lacs Vermilion. Une célèbre vue s'offre à nous sur le Mont Rundle, sommet à l'allure atypique de près de 3000m.

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Nous allons et venons dans les environs de Banff. Plus loin, sur les sommets opposés au Mont Rundle, masqués par les arbres, semblent se dessiner de froids rideaux de pluie changeants... Nous partons vers le nord-ouest sur l'highway 1, et cette vue que j'espérais voir s'ouvrir sur le nord finit par apparaître.

Là, les sommets anthracites se perdent dans un chaos gris et glacé, sous la pluie. Les teintes délavées et picturales imprègnent l'atmosphère toute entière, éthérée, d'un onirisme particulier.

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En vue de trouver un endroit pour passer la nuit et contempler le crépuscule – de plus en plus tardif – nous prenons la route 93 vers le sud en direction de Kootenay National Park. Nous ne croisons que peu de voitures désormais, et arrivons au bout de quelques kilomètres à la frontière de la Colombie Britannique. L'ambiance est plus paisible qu'au cœur du parc voisin, ici. Nous apercevons sur notre gauche, à flanc de montagnes, un glacier suspendu. Au loin, perché sur des sommets au sud, un autre géant de glace repose dans la lumière du couchant. Nous descendons la route jusqu'au petit parking de terre battue du départ d'une randonnée menant au glacier Stanley, celui que nous avions aperçu le long des monts pluvieux. Nous retournons finalement en haut de la côte que nous venons de descendre, d'où un point de vue s'ouvre sur la cime des arbres et les pics distants.

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Le soir tombe. Nous restons un moment ici, à admirer la nuit s'installer lentement. La pluie nous gagne, et recouvre la vallée et les forêts au sud, tandis que les sommets s'évanouissent peu à peu. C'est ce genre d'instants qui me fascinent, hors du temps, loin du monde, rares et évocateurs. Je reste longtemps dehors à essayer de capter cette atmosphère douce mais glaciale sous la pluie, un petit parapluie à la main protégeant le trépied et l'appareil. C'est l'un de ces moments où une mélodie s'impose à moi dans ma tête, que je m'efforce de noter comme je peux avant de l'oublier... Je retourne au chaud, dans la voiture, après une quarantaine de minutes passées à filmer et photographier cette nuit pluvieuse et froide tomber sur les montagnes.

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Nous allons garer le van sur un petit parking – côté Alberta / Banff National Park – en retrait de la route, au départ d'un autre sentier.

Vers 23h30, alors que nous sommes finalement tout juste installés dans le lit, une voiture se gare sur le parking, phares braqués sur nous. Quelqu'un en descend, laissant le moteur tourner. Nous devinons la suite... On frappe à la vitre – comme toujours avec une énorme Maglite, je commence d'ailleurs à me dire qu'à ce rythme le carreau ne fera pas long feu – et après avoir entrouvert la porte, nos yeux font l'agréable rencontre de pleins phares et lampe torche, et se met à aboyer un jeune garde du parc. Autant nos précédentes rencontres avec des shérifs américains s'étaient avérées finalement assez amicales, autant je pressens qu'avec son uniforme neuf et sa dose de pouvoir, ce garde forestier là (qui ne garde pas plus de forêts que moi des troupeaux de moutons) ne va pas être des plus compréhensifs. Effectivement, le cow-boy nous dit qu'il existe un panneau interdisant le camping (vans y compris), répétant inlassablement quelque chose comme "je sais très bien que vous l'avez vu" (hors vraiment pas, ce sont des choses qui arrivent). Il nous montre alors du doigt ce qui est supposé être le panneau en question, qui se trouve en l'occurrence derrière le flot de lumière qu'il nous déverse en plein visage, et que nous ne pouvons donc pas voir. Mais cette logique semblant lui échapper, il s'agace d'avantage et nous délivre le traditionnel "premier et dernier avertissement" après avoir consigné péniblement nos noms dans un carnet. Il s'avère, en résumé, qu'il est interdit (dans ce parc national) de dormir ailleurs que dans un camping payant (cher), un hôtel (horriblement cher) ou tout autre endroit ridiculement cher rapportant une quantité folle d'argent à l'État. Donc campings-cars, minivans, voitures et autres se voient obligés de payer quelque chose comme 30$ pour pouvoir se garer sur un bout de gazon sans eau ni électricité (ni douches la plupart du temps) – d'après leurs propres brochures.

Comme il est hors de question pour nous de payer pour ça, nous filons dans la même direction que lui, à savoir les limites du parc et de l'Alberta, pour aller dormir au départ de la randonnée de Stanley Glacier – qui se trouve donc côté Colombie Britannique, dans le parc national de Kootenay.

Sur la route nous croisons, repartant dans la direction opposée, l'aimable garde, qui doit désormais jurer tout ce qu'il peut dans son pick-up. Cette fois-ci, il semble que nous soyons tombé sur la "mauvaise exception"... Car autant il est parfaitement normal de faire son travail et de vouloir appliquer certaines règles quand celles-ci sont en vigueur (bien qu'elles puissent êtres aberrantes), autant le faire avec discernement, compréhension et tact me semble un minimum – nous ne dégradons rien, ne faisons pas de feu, ne laissons aucun déchet, ne plantons pas même de tente, etc...

Nous dormons alors enfin – paisiblement – avant d'entamer le lendemain cette fameuse randonnée, puisque nous y sommes.

 

  • 14 juin

Comme prévu, en début de matinée, nous levons le camp pour Stanley Glacier. C'est une courte marche (peut-être 2h30) traversant une jeune forêt succédant à une autre, ayant manifestement brûlé il y a quelques années. Comme faune, nous ne croisons que quelques écureuils minuscules au dos rayés et d'une rapidité désarmante. Les bords du sentiers sont couverts d'Ancolies et de cette fleur nommée "Fireweed" (littéralement "herbe à feu") dont j'ignore le réel nom français, ainsi nommée du fait qu'elle est l'une des premières fleurs à repousser – en abondance – sur les terrains incendiés, dans une grande partie du Canada.

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Nous traversons un ruisseau, et entrons dans une forêt plus ancienne de conifères, avant de sortir, finalement, sous les grands pierriers et les barres rocheuses surplombées du glacier fractionné en plusieurs parties résiduelles. Le temps est nuageux, encore, et quelques petites averses de grésil et de grêle fine passent brièvement sur les grandes pentes éboulées au milieu desquelles nous nous sommes installés, en hauteur, pour admirer les lieux.

Les sommets encore enneigés se perdent dans les brumes, émergeant par moments à la faveur d'éclaircies.

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Nous passons une partie de la matinée ici, puis redescendons le sentier jusqu'à la voiture. Nous retournons alors côté Alberta, et nous dirigeons vers un secteur beaucoup plus touristique – que nous voulons tout de même voir : Moraine Lake, et le secteur de Lake Louise. La route pour Moraine Lake offre quelques points de vue très intéressants, bien que personne ne s'y arrête. Je garde ça à l'esprit alors que nous arrivons au parking final, aussi grand que celui d'un Walmart (supermarché populaire), mais curieusement seulement à demi plein. Cela fait tout de même du monde... Les touristes se pressent pour photographier leurs souvenirs, et nous grimpons vers une bute où se trouve un promontoire avant de descendre côté lac, hors sentier, pour retrouver une tranquillité relative. Il faut dire que ce lac est assez beau, d'un bleu vif caractéristique de cette eau de fonte glacière chargée de sédiments. À l'autre bout, et sur toute la partie gauche, se dressent une série de sommets formant une paroi rocheuse impressionnante. Je ne suis néanmoins que peu inspiré, le temps est trop ensoleillé et "lisse", et l'endroit a déjà été photographié de toutes les façons imaginables, sous tous les angles, bref, assez éloigné de ce que je recherche. Je prends tout de même quelques images "pour le principe" alors que quelques nuages fractionnent les ombres sur les flancs des montagnes, de quoi donner une idée de ce à quoi l'endroit ressemble.

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Je songe à revenir la nuit, peut-être, pour essayer quelques images étoilées ou quelques poses longues nuageuses au crépuscule...

Nous restons cependant un petit moment, profitant du soleil, avant de repartir vers la petite ville de Lake Louise. Là, alors que la journée est déjà bien avancée, nous trouvons un endroit pour manger, en retrait, paisible, et qui plus est avec une vue dégagée sur un haut sommet au nom inconnu, isolé et surmonté d'un glacier dont les séracs se fracturent peu à peu au dessus du vide. Après le repas, je marche un peu et vais installer le trépied là où se dégage le mieux la vue sur l'imposant pic, afin de réaliser un nouveau time lapse. Au bout d'une vingtaine de minutes, la lumière – jusque là diffusée par des nuages volatiles – devient plus vive à la faveur d'une percée éphémère.

Alors que le soleil vient frapper le glacier et les flancs escarpés des falaises, le reste de la montagne se couvre d'ombres denses, et la cime se perd dans l'épais plafond de nuages noirs.

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Le soleil approchant de l'horizon, nous repartons comme prévu vers Moraine Lake.

Enfin, ne croisant plus de voitures à cette heure, je peux prendre un peu de vitesse (toute relative, disons "normale") sur la route sinueuse mais large et prévisible qui diffère toujours des côtes et épingles étroites auxquelles j'étais habitué dans les montagnes d'Europe. Pourtant, la plupart des gens, ici, semblent comme désarmés par ces routes qui diffèrent des droites et angles droits qui leur sont familiers. Nous arrivons rapidement au point de vue "principal" qui avait attiré mon attention, et nous garons sur le large bas-côté.

Le ciel se fait sombre, chargé, et les nuages se meuvent aléatoirement, tourbillonnants autour des sommets et entre les cols. En dessous de nous s'étendent d'immenses forêts de sapins, et une grande rivière serpente, ramifiée, au centre de la vallée lointaine. Les hauts pics s'élèvent à la limite des arbres en remparts abrupts et enneigés, parfois surmontés de vestiges de glaciers anciens.

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Je retrouve dans ces montagnes mes ambiances de prédilection... Bien que je n'ai pas eu à marcher des jours entiers pour parvenir à cette vue.

Nous finissons ensuite la route jusqu'à Moraine Lake. Mais le plafond nuageux est devenu lisse au dessus du lac, et ma motivation initiale n'étant pas immense, nous redescendons finalement au crépuscule...

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L'idée est alors de trouver un endroit où dormir à l'abri du regard des gardes trop zélés. Nous songeons au début à nous garer au cœur de la ville de Lake Louise, au milieu d'autres voitures. Finalement, la lumière artificielle inondant les rues et les touristes bien éméchés n'étant pas des plus discrets, nous préférons partir sur la route menant à Jasper National Park, notre prochaine étape, un peu moins de 200 kilomètres plus loin. Nous grimpons au dessus des forêts, l'ouest se dégageant, ouvrant une vue onirique sur les sommets et glaciers distants à l'heure bleue, qui semble désormais n'avoir pas de fin. Il est 23h passée, et la nuit ne semble vouloir s'installer qu'avec une lenteur surréaliste ; comme si le temps s'étirait toujours plus à mesure que nous allions vers le nord.

Nous croisons de nombreux panneaux "You're In Bear Country" ou "Be Bear Aware", sur la petite portion de route que nous prenons avant de trouver un emplacement en retrait, sur un parking de terre à l'orée des bois. Nous avions acheté à Banff le "Bear Spray" de rigueur lorsque l'on randonne dans ces montagnes du nord (dont nous espérons ne pas avoir à nous servir, bien qu'un ours agressif soit chose rare).

Malgré l'heure tardive, la nuit n'est toujours pas complète, au moment où nous nous endormons ce soir là. Les hululements des chouettes et hiboux nous bercent, et nul phare ne viendra nous réveiller.

 

  • 15 juin

En allant vers le nord ouest, nous roulons sur la "Promenade des glaciers". En effet, sur notre gauche, le long de la chaîne de sommets enneigés qui s'étend entre le parc de Banff et celui de Jasper, sont perchés de nombreux glaciers, parfois de dimensions impressionnantes, bien que résiduels d'une ère glaciaire durant laquelle les vallées et les pics se trouvaient sous une épaisse couche de glace. La route est une nouvelle fois très arpentée, du moins pour un lundi. Sur les quelques haltes que nous faisons – notamment pour déjeuner – nous nous arrêtons sur des points de vue souvent pleins à craquer de campings-cars et autres caravanes, dont des touristes de diverses nationalités prennent parfois des poses assez amusantes pour tenter de photographier leurs proches devant le paysage. D'autres fois, en revanche, l'attitude consumériste de certains me dépite un peu : une dame d'une cinquantaine d'année notamment, est en train de filmer les montagnes d'une main – sans toutefois regarder ce qu'elle fait – tenant de l'autre main un magazine qu'elle lit dans le même temps... Dans tous les cas, la foule se pressant dans ces parcs me donne à penser qu'il est probablement beaucoup mieux d'y venir en automne (sans parler des paysages en eux mêmes).

Nous nous arrêtons entre autre près de Bow Lake, d'où la vue s'ouvre vers le glacier du même nom, sur lequel dansent des ombres au loin.

C'est alors qu'après avoir continué à rouler quelques temps, nous apercevons deux motards sur le bas-côté, observant quelque chose. Nous devinons ce dont il doit s'agir et nous arrêtons un peu plus loin. Nous ne sommes de ce point de vue là pas différents des autres, car plusieurs véhicules nous imitent rapidement.

Un ours noir, comme nous le pensions, erre à la limite des arbres, à une centaine de mètres de la route. Notre premier. Le temps de faire quelques images, et nous repartons, laissant la place à d'autres.

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Les paysages défilent, les kilomètres s'accumulent... Nous approchons du fameux "Columbia Icefield".

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Le Columbia Icefield est un immense champ de glace (constitué d'un ensemble de 8 grands glaciers s'étendant sur une superficie de près de 325km²), à cheval entre les parcs nationaux de Banff et Jasper. Le glacier "principal" ici, du moins le plus visible, est celui de l'Athabasca, qui s'étend en pente douce vers la vallée où nous sommes. Mais tout autour de nous, des amas glacés et crevassés chaotiques dévalent le long des pentes – partie émergée de l'iceberg, la majeure partie du champ de glace étant situé par delà les sommets.

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Cet endroit est un bon exemple de la logique schizophrénique que l'on rencontre dans ces grands parcs, résultat contradictoire d'une politique de demies mesures. Certains panneaux évoquent la protection des glaciers : des études sont faites ici dans les eaux de fontes de l'Athabasca, et il est interdit de marcher en amont de ces ruissellements, afin de ne pas les polluer en y amenant sous nos semelles des boues extérieures. Bien. ça semble cohérent. Mais l'est-ce encore, quand on regarde au loin et que l'on aperçoit d'énormes bus amener les touristes sur ce même glacier et sur les flancs de la montagne, à un rythme ininterrompu ? Ici, on pratique le commerce de la nature, comme, malheureusement, dans une majorité de pays – du moins occidentaux – de nos jours. En Amérique du Nord, c'est souvent à outrance que l'on tente de privatiser paysages et animaux sauvages... On paie cher l'entrée dans un parc national, cher (théoriquement) la nuit dans un camping ou hôtel, cher l'accès à certains points de vue ; très cher, sans doutes, les fameux bus bruyants qui vont dénaturer un paysage qu'il faut soit disant protéger, garder intact en ne ramassant ni pierre, ni fleur, ni branche morte. Pourtant, on détruit tout de même l'habitat de ces créatures sauvages dont les noms ornent les rues des villages de touristes pour construire des routes et des parkings qui mènent directement et sans efforts les "clients" des parcs à destination. Si marcher hors des sentiers "détruit les plantes fragiles" qui y poussent, il semble que bétonner chaque centimètre carré de montagne n'est en rien nuisible aux mêmes végétaux, pas plus, probablement, qu'à l'écosystème tout entier. L'hypocrisie est palpable, autant que dans ces tristes boutiques de souvenirs où les "objets d'art indiens" fabriqués en Chine rappellent que ce peuple à la culture riche se voit désormais, sur ses propres terres, parqué dans des "réserves" (ou ghettos), souvent dans la misère. Pourtant, à mes yeux, ce sont nos villes modernes qui portent les noms de réserves, ici, si toutefois il est envisageable de s'imaginer que nous puissions "posséder" ces montagnes et ces vallées, qui ont vu le jour bien avant nous et seront encore là quand nous serons éteints. Ma désillusion va grandissant, à mesure que nous découvrons le réel visage de ces parcs nationaux dont je m'étais fantasmé naïvement une image plus pure, sauvegardée, protégée – et gratuite. Néanmoins, ironiquement, j'en suis finalement un usagé, quelque soient mes considérations vis-à-vis de cette politique, bien que je soit de plus en plus pressé de partir pour la Colombie Britannique...

L'Icefield Parkway est composé de trois gigantesques parkings d'asphalte – un pour les bus, un pour les campings cars et caravanes, un pour les voitures – ainsi que de visitors centers, boutiques de souvenirs, et d'un hôtel restaurant, de ce que je vois de loin. Mais en contrebas, à quelques centaines de mètres de la base du glacier Athabasca, se trouve également un petit parking de terre, à l'écart – pourtant mieux placé, de ce fait. Il semble que peu de personnes aient envie de marcher, préférant les improbables bus partants des grands parkings pour accéder au glacier et revenir, non sans avoir gravis une partie d'un pierrier, soulevant ainsi des tonnes de poussières, le bruit des moteurs résonnant à travers la montagne...

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Nous marchons jusqu'aux environs du glacier, restons quelques temps dans le vent qui s'est levé, et redescendons.

Je pars ensuite le long d'un torrent, environ un kilomètre en contrebas du petit parking. Manifestement, personne ne semble s'en éloigner de plus d'une centaine de mètres (particulièrement hors sentier), et je me retrouve seul, en excluant la route un peu plus haut et l'écho des bus au loin...

Je peux alors contempler un secteur plus sauvage. Au dessus de moi les immenses corniches, frontières d'un haut monde de glace s'étendant au loin sur des sommets cachés, dominent un cirque abrupt et obscur dont les parois escarpées et infranchissables encerclent une avalanche glacière éternelle, chaos froid et impassible cerné de moraines croulantes. Quelques rayons parviennent à contourner la roche pour venir se perdre dans le vaste univers minéral où des séracs s'écroulent de temps à autres.

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De retour à la voiture, nous attendons le crépuscule, et allons manger sur l'un des grands parkings, désormais désert. Une autre chose surprenante, d'ailleurs : tôt le matin et en fin de journée, vers le coucher du soleil, ne reste pratiquement personne, dans ce genre d'endroit. La nature semble enfin respirer, et le silence peut reprendre.

Quelques plaques se détachent des corniches le long des à-pics au sud de Dome Glacier, créant de petites avalanches. L'une d'elle, que je parviens à filmer, est toutefois d'une taille plus impressionnante, en aérosol, déferlant sur les pentes abruptes à une vitesse vertigineuse. Une capture vidéo atteste de son ampleur :

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La nuit s'installe, peu à peu. Nous retournons nous garer sur le petit parking de gravier où nous étions l'après midi. Le crépuscule se reflète dans le petit lac d'eaux de fonte, au pied de l'Athabasca.

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Le bien nommé mont Andromeda s'élève vers les étoiles, à 3450 mètres d'altitude. La clarté crépusculaire réside encore en cette heure tardive...

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  • 16 juin

Du Columbia Icefield, nous filons jusqu'à la ville de Jasper, qui s'avère finalement bien moins touristique que Banff. Nous décidons de nous trouver un restaurant – financièrement accessible – pour midi. Finalement nous mangeons un burger maison dans l'un d'eux, et repartons en direction de Maligne Lake, après avoir fait quelques courses. Nous apercevons un premier caribou, au départ de la route. Puis, à mi-chemin, c'est une petite famille d'ours noirs que nous croisons sur le talus à notre gauche. Une mère et ses deux petits cherchent tranquillement racines et baies, ignorant notre présence. Nous repartons rapidement, des voitures arrivant derrière nous, afin de ne pas créer un embouteillage au milieu de nulle part – ou du moins, de ne pas l'aggraver car il semble se former tandis que nous nous éloignons et que du monde arrive.

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En arrivant à Maligne Lake, c'est une autre "dame caribou" peu farouche qui se promène dans les bois, non loin des parkings...

Maligne Lake est un endroit supposément représentatif de Jasper National Park. Au bout du lac se trouve une petite île, "Spirit Island", couverte de sapins, très photographiée car très photogénique. J'ai tout de même envie d'aller y voir si je peux tenter quelque chose, peut-être au couchant, ne serait-ce que pour l'exercice. Mais ce lac nous réserve une dernière désillusion.

Ici encore, la nature a été privatisée. De nombreux petits bateaux font la navette jusqu'au bout du lac, pour 67$. Mais pour ce qui est du reste, si l'on veut arriver au bout des 22 kilomètres du lac, il faut se débrouiller comme on peut : curieusement, aucun sentier n'est mentionné nulle part, même si j'ose espérer qu'il en existe un. Cela dit nous n'aurons pas le temps, aujourd'hui, de marcher cette distance. Nous nous dirigeons donc vers la petite base nautique pour voir combien la location d'un canoë pour l'après-midi nous coûterait. Verdict : entre 90 et 120$. Oui, 120$ un canoë pour un après-midi sur le lac.

Ceci vient s'ajouter à la longue liste d'aberrations que nous avons croisées depuis notre arrivée à Banff... Le dernier en date se trouvait peu après le Columbia Icefield, le long de la route en direction de Jasper. Une petite plateforme en verre a été installée à flanc de falaise, dominant la vallée et offrant une jolie vue supposément vertigineuse sur les glaciers (le sol étant apparemment vitrifié, donnant sur la forêt quelques dizaines de mètres plus bas). Inutile de préciser que l'aménagement n'est pas gratuit : 25$ d'après la brochure du parc. Mais ça ne s'arrête pas là : pour s'assurer que personne ne puisse profiter de la vue, même depuis la route, sans accéder au promontoire artificiel, le parc a fait installer de hautes clôtures de chantier (du plus bel effet) recouvertes de pancartes publicitaires sur une centaine de mètres autour du lieu en question. Mieux : pour que personne ne puisse se garer à proximité du point de vue, l'accès est bloqué et il faut payer un bus pour s'y rendre, peut-être compris dans le prix (mais je ne serais pas étonné du contraire)... Inutile de parler de l'impact environnemental tout sauf nécessaire que cela rajoute – la plateforme étant assez petite, une quantité limité de gens peut y accéder dans le même temps, et il y aurait largement la place pour eux de se garer là, peut-être le bus est-il censé "justifier" le prix, je ne sais pas...

Quoi qu'il en soit, cet après-midi là, à Maligne Lake, cette accumulation d'aberrations commerciales et ces massacres répétés d'un environnement pourtant magnifique me font reconsidérer mon itinéraire – dont cette partie a déjà été amputée de certaines étapes, trop peuplées.

J'en suis arrivé à un stade où je suis presque constamment énervé de voir tout ça. Triste. J'ai donc décidé de changer le programme initial et de partir plus tôt pour la Colombie Britannique et le "petit détour" vers Stewart et Hyder, puis traverser l'état comme prévu pour aller ensuite, peut-être, explorer les environs de hautes montagnes de 5000 mètres perdues dans l'ouest du Yukon.

Nous reprenons donc la route vers Jasper. Je sens comme une liberté nouvelle monter en moi, car ces derniers jours je ressentais surtout croître le besoin d'en finir avec ces parcs surchargés pour m'enfuir vers les régions sauvages de l'ouest. Et j'ai plus que hâte d'arriver enfin au détour "surprise" que j'avais prévu : Salmon Glacier, "climax" anticipé (et supposé) de notre voyage (dont j'ai pris soin de ne pas mettre Camille au courant)...

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Au détour d'un virage serré, alors que nous approchons d'un lac, se dévoile un orage naissant, menaçant. Quelques courbes plus loin, nous prenons un chemin sur la gauche menant dans une clairière entre les sapins nordiques. Je commence alors à filmer, attendant la foudre...

Celle-ci frappe aux alentours, quelques grondements se font entendre. Soudain, elle tombe à quelques mètres de nous, sur les arbres, et le fracas simultané résonne en échos dans les montagnes, faisant trembler le sol autour de nous. Quelques minutes plus tard, un superbe impact frappe les forêts, au milieu du cadre. Le tonnerre suit de courtes secondes plus tard, lourd. Voilà l'image que je voulais. Cerclé d'une abstraction de gouttes sur la vitre, l'immense trait de lumière torturé s'abat sur la cime des arbres, devant les montagnes lointaines noyées sous la pluie. [Capture vidéo]

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L'orage se meurt ensuite rapidement, et nous roulons sous la pluie en direction du nord-ouest, et de la Colombie Britannique...

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Les premières notes d'Ótta, de Solstafir, résonnent en harmonie avec l'instant tandis que nous entrons dans l'état, traversant des paysages sauvages sur une route désertée, au coude à coude avec un grand train de marchandises filant vers l'Alaska à travers les montagnes.

L'ultime traversée commence, et sera ponctuée d'étapes inattendues... Nous passons également ce qui est censé être notre dernier fuseau horaire. Le soir, sur une petite aire de repos le long de la route solitaire, nous trouvons un repos paisible – et autorisé, enfin.

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