Traversée de l'Amérique du Nord - Partie 2/6 : Dans les Grandes Plaines

- Carte de la partie 2/6 -

[ En vert : les villes mentionnées dans le récit ]

 

27 mai - David City, Nebraska

Après une bonne nuit de sommeil au motel – bien que les nuits dans le van soient des plus confortables – nous filons vers le sud-ouest de l'état avec pour "cible" la ville de McCook, à plus de 400 kilomètres de là, alors qu'une nouvelle journée orageuse se profile.

Les routes des grandes plaines défilent au rythme du blues des années 1960, en cet après-midi ensoleillé. Dirts roads, highways, interstates, toutes plus rectilignes les unes que les autres ; et après avoir passé une longue partie de la journée à rouler, nous traversons McCook et bifurquons vers le sud, alors qu'au sud-ouest se forme une imposante supercellule (puissant orage rotatif potentiellement tornadique).

Devant nous, d'autres orages naissent alors que nous faisons halte au sommet d'un plateau.

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Un moment plus tard, nous partons plus au sud et basculons finalement dans le Kansas. Peu après avoir traversé la frontière entre les deux états, nous arrivons à Oberlin, minuscule "ville-carrefour", et filons vers l'ouest afin de nous placer au sud-est du système (placement destiné à éviter les précipitations principales pour voir au mieux les structures nuageuses).

L'imposant nuage mur se dévoile alors peu à peu, à mesure que nous approchons...

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Nous sommes alors pratiquement au plus près du colossal "wall cloud".

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Nous nous déplaçons alors une dernière fois vers l'immense masse sombre...

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Nous garons le van sur une dirt road perpendiculaire à la route principale. Là, menaçante et contrastant avec un champ de blé s'étirant au loin, la puissante structure nuageuse prends toute son ampleur au dessus de l'horizon. Le rythme des éclairs commence à s'intensifier, et un grondement continu résonne sur les plaines...

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Près d'une demi-heure après notre arrivée, la pluie nous gagne, nous poussant à revenir sur nos pas – plus à l'est – afin de la précéder encore un peu et ainsi pouvoir réaliser quelques images supplémentaires.

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Un break Ford se gare alors près de notre van, et un "confrère" chasseur d'orages local en sort. Nous échangeons quelques mots avant que l'arrivée de la pluie ne nous fasse regagner nos voitures respectives.

L'orage commence alors à se déstructurer et dégage son énergie sous forme de foudre, tout autour de nous. Nous retournons vers la petite ville d'Oberlin (où nous avions bifurqué vers l'ouest une heure plus tôt), et je cours m’installer à l’abri d’une station-service afin de capter les impacts de plus en plus proches, tandis que la pluie se renforce.

Soudain, la foudre frappe un stade à quelques centaines de mètres, et simultanément un autre impact s'abat derrière moi sur la boutique de la station-service, à une vingtaine de mètres à peine, me faisant violemment sursauter par son fracas assourdissant.

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D'autres coups de foudre s'abattent face à moi sous le front de l'orage, alors que la pluie commence à m'atteindre, entraînée par les fortes rafales.

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Je remonte dans la voiture et nous repartons en hâte un peu plus à l'est, alors que l'activité électrique nous cerne, et après avoir traversé de nombreux travaux à la sortie de la ville, nous arrivons enfin au sommet d'une colline d'où nous observons l'orage s'éloigner dans la lumière du couchant.

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L'activité décline alors, et l'orage meurt peu à peu en s'éloignant. Nous retournons dans le petit centre d'Oberlin, et passons la nuit près d’une aire de pique-nique, bercés par le son d'une pluie fine et régulière...

 

  • 28 mai

Réveil humide, ce matin là. Le risque orageux n'ayant pas faiblit, la journée s'annonce encore potentiellement mouvementée. Nous décidons donc de rester quelques jours dans le Kansas, et roulons un peu plus vers l'est pour nous arrêter manger dans un autre village – ces petites villes se faisant d'ailleurs de plus en plus rares.

Encore un peu de route plus tard, après avoir écumé les stations sur la vieille radio de la voiture et découvert que dans le Kansas il était difficile d'écouter autre chose que de la country (qui, bien que potentiellement agréable à petite dose, finit par me taper sur les nerfs à la longue, en ce qui me concerne), nous arrivons dans un village plus à l'écart, plus rural encore, qui semble avoir été quelque peu oublié... Les routes sont toutes de terre, et certaines maisons et bâtiments semblent abandonnés depuis des années. L'atmosphère est paisible, et nous restons un peu, avant de reprendre la route, en profitant pour photographier quelques uns de ces édifices m'évoquant la Grande Dépression.

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Nous croisons pour la première fois quelques unes de ces pompes à pétrole typiques de la région ("pumpjack"), rouillées pour la plupart. Après être partis vers le sud, puis retournés plein ouest depuis Hays pour tenter d'intercepter de puissantes cellules orageuses naissantes que nous avions repérées sur le radar, nous sommes finalement pris de court par leur rapidité, et submergés par des pluies torrentielles.

Nous voulons alors traverser l'orage, mais les différentes cellules se regroupent pour ne former plus qu'un intense système multicellulaire, et la tâche s'avère plus difficile que prévu. La foudre tombe aléatoirement autour de nous, et le vent se renforce. Les fortes pluies nous contraignent à pousser le rythme des essuies glaces au maximum, et l'un des balai, fragilisé par le temps, se détache brutalement – presque aussitôt – et disparaît sur la route. Je gare le van sur le bas-côté et cours récupérer le morceau en question. Le temps de fouiller les boîtes-à-gants pour trouver de quoi réparer, deux voitures de Shérifs passent, nous demandant si tout va bien. Je leur explique à chacun que tout est ok, puis avec un peu de fil de fer parviens à rattacher le balai solidement à sa place. Trempé jusqu'aux os malgré mon pauvre parapluie, je reprends alors le volant pour achever de traverser le noyau de l'orage.

[Capture vidéo]

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Malheureusement, celui-ci se meurt peu à peu, et je n'en ai que quelques rushs de vidéos. Décision est donc prise d'en viser un nouveau, mais les cellules peinent à se développer, et quand bien même elles y parviennent, s'éteignent rapidement par manque d'énergie. Néanmoins, le ciel est superbe, alors que nous traversons Scott City, qui sera le point le plus au sud de notre périple aux USA, dans le centre-ouest du Kansas.

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Nous repartons vers le nord, après que se soit éteinte toute activité potentielle. Après avoir passé de grands plateaux herbeux et désertiques, nous rallions la ville d'Oakley, où nous décidons de passer une nuit en motel, plus tôt que prévu, étant complètement trempés et, pour ma part, un peu démoralisé par cet échec. Néanmoins, après avoir obtenu la clef de la chambre, je décide de ne pas abandonner et repars seul vers les plateaux que nous avions traversés, où semblent finalement apparaître quelques flashs dans le ciel.

Je file alors vers ma dernière chance et, effectivement, une activité électrique intense se met en place. Arrivant en haut du plateau, je me gare près d'un champ, et observe enfin d'ultimes coups de foudre crépusculaires...

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  • 29 mai

En repartant d'Oakley vers le nord, nous repassons par Oberlin, la petite ville du nord du Kansas où nous avions dormi après le puissant orage que nous avions intercepté le 27. La boucle est alors bouclée pour ce qui est de cet état, et nous remontons dans le Nebraska par la route que nous avions empruntée deux jours plus tôt. Nous passons notamment près d'un "feed lots", ces immenses élevages de bétail où les bovins sont entassés les uns sur les autres dans la boue sur une gigantesque surface. Déprimante vision accompagnée d'une odeur suffocante et malsaine, presque irrespirable – probablement la plus désagréable que j'ai pu sentir jusque là. Une production de viande de mauvaise qualité dans des conditions lamentables, tristes, alimentant largement les fasts-foods et grands magasins de tout le pays, d'autant plus paradoxale que l'espace disponible et non utilisé est ici quasiment illimité... De quoi alimenter également bien des débats éthiques. Nous ne nous attardons pas trop, l'air semblant presque toxique tant l'odeur est insupportable.

Le reste de la journée est des plus paisibles. Un ciel de traîne s'installe dans l'après midi, créant tout de même un petit front de rafale aux vents forts, charriant des dizaines de tumbleweeds, ces petits arbustes morts roulant à travers le paysage comme on en voit dans les westerns de John Ford.

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Nous arrivons peu après vers McCook, ville au nord de laquelle, après avoir fait quelques courses, nous trouvons un "campground" plus ou moins gratuit (disons qu'il semble l'être à cette saison) au bord d'un lac où nous passerons la nuit.

 

  • 30 mai

Une nouvelle journée de route vers le nord se profile, dans l'ouest du Nebraska. Les températures montent, tôt le matin... Les paysages changent peu à peu.

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Nous avalons les kilomètres, passant des villages aux allures de décors de western.

D'interminables trains défilent le long des routes, traversant les plaines, convoyant inlassablement leurs marchandises d'un bout à l'autre du pays. Plusieurs fois, nous croisons quelques lieux qui semblent désertés...

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La "destination" de cette journée est Scottsbluff National Monument, une sorte de grande colline aux allures de badlands montagneux, isolée au bout d'une chaîne de reliefs semblables. Nous passons dans la ville de Gering, juste avant d'y arriver. Encore une fois, l'ambiance nous est nouvelle, en cette tranquille après midi ensoleillée.

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Nous grimpons sur Scottsbluff via une petite route menant au sommet, et marchons un peu le long des crêtes parsemées de petits cactus. Un homme nous aborde et propose de nous prendre en photo tous les deux avec mon appareil, devant la vue. Pourquoi pas, il serait étrange de dire "non merci". Néanmoins ses talents n'égaleront pas sa gentillesse, et les trois images qui seront issues de cette brève rencontre seront constituées de deux images floues et penchées où nous regardons ailleurs, et d'une image involontaire de son petit chien, nette, elle.

Après l'avoir remercié pour ce souvenir (ou pour l'anecdote), nous repartons amusés vers la fin de la crête, d'où quelques petits badlands s'étendent sur une courte distance à la base de la colline.

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Nous redescendons et repérons un nouveau lac sur la carte, où nous décidons d'aller jeter un œil. Il s'y trouve encore un campground, et nous nous installons en lisière du bois bordant le lac.

En allant voir entre les arbres, nous découvrons la forêt complètement inondée, créant une scène surréaliste et paisible éclairée par la lueur du soleil déclinant...

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Il est alors l'heure, ce soir, des œufs au bacon et des fèves au lard, accompagnés d'une bière locale, et d'une de ces petites "pauses" durant lesquelles on peut lire, écrire, décharger les cartes mémoires, dessiner, jouer de la guitare... Sereinement, à la faveur d'une soirée de printemps – voir d'été, tant les températures peuvent être parfois brûlantes dans la journée.

 

  • 31 mai

Une fois encore, nous traversons une partie du Nebraska vers le nord en vue d'arriver à Toadstool Geologic Park, des badlands semblables à ceux du Dakota, riches en fossiles, notamment.

Nous y parvenons dans l'après midi, après avoir découvert de nouvelles radios – plus "intéressantes" (à mes oreilles) que celles du Kansas – diffusant du rock des années 60' / 70', en plein dans le mille pour l'ambiance donc... L'ultime route, absente de nos cartes, est une nouvelle dirt road poussiéreuse – une poussière fine qui s'infiltre partout, s'insinue jusque dans le coffre sur nos affaires. Au bout d'une vingtaine de miles (environ 30 kilomètres), nous arrivons aux portes du petit désert.

Comme je m'y attendais, je ne peux m'empêcher de repenser aux badlands du désert des Bardenas Reales, en Espagne, où j'ai été par deux fois auparavant (en 2013 et 2014, cf. les récits de ces années là). Néanmoins, les paysages observent de subtiles différences : dans les couleurs, nuances, roches, lumières, et dans le climat, également... Mais la différence majeure n'est aucune de celles-là : il s'agit simplement du fait que l'on puisse y circuler librement, sans interdiction, du moment que l'on use de bon sens et que l'on ne dégrade rien, évidemment. (La partie la plus intéressante du désert des Bardenas est officiellement interdite d'accès la majeure partie de l'année pour "protéger les oiseaux" y nichant, bien que 500 mètres plus loin on trouve une base militaire où des avions de chasse lâchent régulièrement des bombes, ce qui "ne dérange apparemment pas les oiseaux"...)

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On trouve en ces terres de remarquables empilements de strates rocheuses façonnés par la pluie et le temps. Des plateaux s'étirent entre les collines sinueuses à différents étages et, effectivement, outre des minéraux, on trouve sur ses sols de nombreux fragments d'os et de petites mâchoires de mammifères fossilisés. La chaleur est écrasante, en cet après midi, et la lumière très dure. Mais quand vient le soir, l'atmosphère change doucement, et il fait bon de se promener sur les crêtes d'argile ...

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Peu à peu, l'heure bleue s'installe...

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La nuit tombe, sur les badlands. Nous sommes installés sur le petit parking de gravier faisant office de campground, où ne reste avec nous qu'un vieux camping car et une famille ayant planté une tente. Nous sommes loin de tout ici, ce qui se ressent agréablement. Il fait doux, les chauves souris volent autour de nous, et le chant des grillons retentit dans l'obscurité naissante...

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Nous décidons d'aller dans une autre partie du désert, à une dizaine de minutes à pied, que j'avais repérée plus tôt dans la journée. Il s'y trouve de grands rochers plantés là, au milieu d'un plateau, comme d'étranges météores...

L'un d'eux se détache particulièrement. Il m'évoque le Monolithe de Kubrick de "2001, Odyssée de l'Espace". Sa silhouette est presque inquiétante, isolée, dominant la plaine sous la lueur de la pleine lune, dressée vers les étoiles. Je passe un moment à le contempler, perché sur un autre rocher un peu plus bas.

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Il réside une lueur à l'ouest, et de grands cirrus s'étirent de l'horizon jusqu'au zénith. Nous marchons là un moment, nos lampes éteintes, parfaitement éclairés par l'astre pâle qui s'élève à l'est. La scène semble d'un autre monde, d'une planète inconnue...

 

  • 1er juin

C'est le jour de l'anniversaire de Camille. Cadeaux et pancakes, ce matin là, avant de partir nous promener une dernière fois entre les étranges collines.

Nous remontons alors dans le van, et entamons une nouvelle journée de route vers le Dakota du Sud. Après avoir quitté le Nebraska, nous découvrons les paysages de basses montagnes boisées des Black Hills – les collines noires – et croisons nos premiers bisons sauvages...

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Nous passons dans le secteur du Mont Rushmore, après avoir mangé non loin de forêts brûlées à flanc de collines. En quête d'un motel, nous préférons finalement quitter la chaleur moite des forêts de pins pour remonter vers Rapid City, puis vers l'est, afin d'atteindre les environs de Badlands National Park, où nous passerons quelques jours.

En fin d'après midi, nous arrivons dans le village en partie abandonné de Scenic. Hormis quelques maisons encore habitées en retrait, ne reste qu'une pompe à essence en panne à côté duquel est couché un vieux chien. Une seule rue. Des bâtiments en bois du début du siècle dernier de part et d'autre, et un Saloon, le Longhorn Saloon, paré de crânes de chèvres et de fil de fer barbelé, ainsi que d'une inscription : "Indians Allowed" suivi du nom des tribus acceptées... Une date, en haut de la façade : 1906. Je marche dans la rue, sous la chaleur écrasante de fin d'après midi, et croise un serpent à sonnette sur le bord de la route. Il m'observe, impassible. Mais, lorsque que je reviens, appareil à la main, il a disparu. La lumière étant trop rude pour réaliser quelques images, je décide de revenir plus tard, à la fin de notre séjour dans le secteur, probablement.

J'avais également constaté qu'un puissant cumulonimbus commençait à se développer, à l'ouest, sans savoir si il allait réellement atteindre le stade orageux. Mais désormais, à l'ouest, c'est une supercellule qui est entrée en rotation et dont la structure se dessine, sombre, masquant le soleil peu à peu. Sous le nuage mur, un appendice potentiellement tornadique se mit à tournoyer un moment, sans jamais toucher le sol.

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Au bout d'une quarantaine de minutes, l'orage s'étale alors, et de la foudre ramifiée tombe dans un rideau de pluie ambré.

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Nous coupons par les dirts roads en direction de la ville de Wall, et s'offre alors à nous un spectacle de structures et d'éclairs au soleil couchant...

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De puissants impacts positifs tombent sous le nuage mur, dans la campagne.

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L'orage s'étale à nouveau, perdant peu à peu de sa vigueur. Nous faisons une dernière halte sur la route...

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En arrivant à Wall après avoir récupéré une route d'asphalte, l'orage se meurt. Nous prenons une chambre dans un motel à l'entrée de la ville, comptons nos piqûres de moustiques et dormons. Un repos nécessaire, car nous sommes aux portes des badlands, et la journée suivante s'annonce encore une fois orageuse...