Canada, le Grand Nord - Partie 2/2

[ Carte du voyageCarte de la Dempster Highway ]

12 juillet / Jour 8 - Dempster Highway (5 North), Yukon

La nuit fut épuisante. Des lièvres avaient manifestement décidé que le dessous du van était un endroit fantastique à gratter ou ronger, et les faire fuir ne m'apportait qu'une dizaine de minutes de répit. Et ne parlons pas de cette énorme erreur que fut de laisser une portière ouverte pendant un quart d'heure avant de "dormir" : les moustiques avaient envahi l'habitacle et chaque fois que je pensais avoir écrasé le dernier, un autre sortait de nulle part pour venir me siffler dans l'oreille.

Bref, vers 4h j'allais me garer un peu plus loin, à l'écart des arbustes. Un soleil rouge planait sur l'horizon. Je pus dormir un peu, et dans la matinée j'étais parti vers le grand massif de Mount Distincta.

Malheureusement les nuages vinrent engloutir les montagnes assez vite, il aurait donc été trop risqué d'y poursuivre une marche de plusieurs heures en terrain inconnu et sans carte détaillée – le tout dans un épais brouillard. Et mieux vaut ne pas se perdre dans un néant dont l'immensité dépasse tout ce que j'ai pu connaître, y compris les forêts yukonnaises que nous avions traversé l'été dernier.

Je continue donc plein nord, la piste devient meilleure et je m'enfonce rapidement dans une zone de taïga. Une cinquantaine de kilomètres plus tard, je vois une forme foncée assez massive sortir de la forêt et s'avancer doucement vers la route. Un grizzli. Non deux, trois. Trois superbes grizzlis avancent sereinement sur la Dempster déserte, avant de se diriger vers moi.

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Je les observe un peu et m'éloigne lentement, jetant un œil dans mon rétroviseur pour voir l'un d'eux humer l'air au milieu de la voie.

Après avoir longé l'Ogilvie River et plusieurs défilés sous des falaises rocailleuses, la route prend de l'altitude, encore et encore, jusqu'à déboucher sur un haut plateau où la taïga clairsemée ne comporte plus que de très petits conifères éparses. De là, la vue sur les gigantesques forêts de l'Ogilvie Valley est saisissante. À l'endroit où je me suis arrêté, je suis au niveau du plafond nuageux, juste assez en dessous pour pouvoir profiter de quelques percées m'offrant une fenêtre impressionnante sur le Grand Nord sauvage. Rien d'humain – hormis parfois la route – ne peut être vu à l'horizon.

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Haut sur les plateaux, je frôle sans arrêts l'enchevêtrement de cumulus qui me domine de peu, laissant filtrer le soleil ça et là.

J'approche bientôt d'Eagle Plains. Il ne s'agit pas d'un village mais plutôt de ce qu'on pourrait appeler un "relais", sorte d'oasis dans le désert vert du Nord, à mi-chemin entre le kilomètre zéro et Inuvik. On y trouve de l'essence, des hangars (un garage et le service d'entretien de la route), un vieil hôtel et un camping – ou du moins un endroit où l'on peut planter sa tente ou garer son van. Quoi qu'il en soit je ne m'attarde pas : l'endroit, malgré son nom, ne se trouve pas dans une plaine ouverte mais sur un plateau vaguement boisé, il y passe essentiellement d'énormes camions et quelques trucks de locaux et voyageurs.

Ces imposants camions allant ravitailler Inuvik, je les suis d'ailleurs en redescendant des plateaux vers le nord. La route est sèche, et de grandes traînées de poussière les suivent au loin – de même que pour moi d'ailleurs, ma pauvre voiture est désormais bicolore et sa vitre arrière est totalement opaque.

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Une demie-heure après Eagle Plains, je rejoins la toundra. Là, une discrète pancarte indique un point un peu spécial : le cercle polaire arctique. Ça y est, m'y voilà. Il reste près de 300km avant Inuvik, mais quoi qu'il arrive j'aurais au moins franchit cette ultime frontière...

Je m'arrête là quelques heures, le temps de manger – enfin – un repas chaud et de lire au soleil, rafraîchit par une légère brise. Deux hermines m'observent depuis un amas de rochers proche, des aigles planent en cercles haut dans le ciel, je scrute l'horizon pour tenter d'apercevoir quelques caribous et autres ours... Tout est incroyablement calme, rares sont les véhicules à passer, cet après-midi là.

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Plus tard, j'avance le long de l'interminable chaîne des monts Richardson, et m'arrête plusieurs fois pour aller marcher dans les grandes prairies en direction de ces hautes collines vertes. Les ombres y défilent inlassablement, lentement.

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Tout est immense, ici. La toundra, le ciel, le silence...

Ce silence. Rares sont les lieux tels que celui-ci : pas un avion dans le ciel, plus un moteur, aucune voix. Rien. Je me tiens seul au milieu de la plaine sauvage, à un quart d'heure de marche à peine de la piste, unique artefact humain visible de la région, désormais caché de mon regard, et seul le sifflement du vent dans l'herbe me parvient encore.

La piste redevient ensuite chaotique, descendant au fond de profonds vallons boisés par des pentes raides et remontant aussi sec. Des creux brutaux qui me font parfois serrer les dents à la pensée de ce que mes pauvres essieux et amortisseurs ont à endurer.

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Heureusement ces montagnes russes ne durent pas, et je retrouve finalement les plaines avant de prendre une côte plus progressive vers le col frontière entre Yukon et Territoires du Nord-Ouest. Là-haut, on domine les deux versants depuis une zone plus rocheuse. À la faveur d'une averse, un arc-en-ciel se forme au dessus du paysage plus accidenté du nord. Je lis un moment avant de reprendre la route. J'avance finalement nettement plus vite que ce que j'avais prévu, en partie à cause de mon incontrôlable curiosité... Je veux en voir toujours plus, et dans tous les cas la lumière n'est pour le moment pas forcément intéressante.

Encore que, les courbes que prends la Dempster de l'autre côté du col sont soulignées par le soleil à demi éclipsé derrière les nuages...

L'aspect moins agréable, de ce côté de la frontière, c'est que la route se dégrade radicalement au bout de quelques minutes. Ce ne sont plus des graviers mais des fragments rocheux acérés sur lesquels je roule, il me faut ralentir drastiquement. Un camion me double, envoyant valser poussière et rocaille dans mon pare-brise – je suis d'ailleurs surpris qu'il ai survécu tout ce temps, si bien que je commence à prendre l'habitude de m'arrêter sur le côté quand l'un de ces monstres me dépasse ou arrive du nord. Et le fait que j'entre à sa suite dans une gorge ne facilite pas les choses : je n'y vois bientôt plus rien devant moi et dois le laisser prendre de la distance pour pouvoir continuer. Le corridor se fait plus étroit, la piste est dans un piteux état. Je ralentis encore, et finis par sortir de ce passage.

J'émerge de la gorge et remonte vers une zone plus dégagée quand, soudain, j'ai l'impression de rouler sur un champ de mines. Arrêt obligatoire. Je sens une odeur de gomme... Il n'y a guère de place pour le doute. J'ouvre ma portière et jette un œil : le pneu arrière gauche a littéralement explosé. Tronçonné. Bon.

Évidemment ce van ne comporte ni cric ni pneu de secours, mais étant au courant j'avais décidé d'emporter deux des pneus hiver, au cas où une situation de ce type se présenterait. Seulement, il faut encore monter le pneu sur la jante, et ça implique évidemment de rallier le garage le plus proche. J'attends donc, mais suis assez chanceux : au bout de quelques minutes, j'entends le bruit imposant du moteur d'un camion venant du nord qui approche. Je fais signe au chauffeur, qui s'arrête et descends, s'exclamant "Holly shit !" en voyant l'état du pneu.

Je lui explique la situation, évidemment il n'a qu'un seul cric, qu'il ne peut donc pas laisser sous mon van, mais il propose de me ramener à Eagle Plains, où on pourra probablement m'aider. Je ne suis plus qu'à une cinquantaine de kilomètres de Fort McPherson, dans l'autre direction, mais selon lui il n'y a pas le moindre garage là-bas, je dois donc refaire quelques 120km vers le sud.

Je fourre quelques bricoles dans mon sac photo, attrape le PC au cas où il y aurait du Wifi, et grimpe dans l'énorme camion. De là-haut on domine la route de trois bons mètres, mais la cabine est autant secouée par les cratères que ma vieille Chevrolet. Le chauffeur m'explique qu'il fait le trajet jusqu'à Inuvik depuis Edmonton une fois par semaine, avec son équipier qui dors à l'arrière. Ça représente plus de 6400km aller retour sur certaines des routes les plus difficiles du Canada – même les portions dans le nord de la Colombie-Britannique et dans tout le Yukon sont régulièrement non couvertes ou en travaux, comme j'ai pu le voir à l'aller, et on y croise très peu de zones habitées. Il me raconte les hivers, traverser la toundra dans la nuit sans fin, contempler les aurores et les hordes de milliers de caribous dans la plaine... Je me promets de revenir un automne, au moins, pour admirer ici les couleurs folles que j'avais entrevu l'an dernier à Whitehorse. La route d'hiver est bien entendu enneigée, et les froids extrêmes permettent de traverser les rivières à même la glace.

Finalement Eagle Plains apparaît de nouveau. Je remercie le chauffeur et descends, sac sur le dos, filant vers le garage. Il est tard, cependant, et on me dit de repasser le lendemain. Je vais donc prendre une chambre à l'hôtel. Internet, qu'on ne capte que depuis un petit salon dans le hall d'entrée, ne fonctionne qu'une dizaine de minutes avant de lâcher, le temps d'envoyer quelques messages. Je vais à ma chambre : tout est aussi miteux et kitsch que je l'avais imaginé, avec cette odeur d'eau de toilette typique des vieux motels nord-américains. Mais ça reste du grand luxe pour moi : une douche (écossaise, n'en demandons pas trop) et un grand lit. Une lueur orange filtre entre les épais rideaux... Je me repose un peu, et sors me promener autour des bâtiments aux alentours de 23h30.

Le soleil brille au dessus des forêts.

Me retrouver dans un vieil hôtel perdu au milieu de nulle part, avec le van laissé sur le bord d'une piste, loin, et presque toutes mes affaires dedans... J'ai comme une impression de déjà-vu.

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13 juillet / Jour 9 - Eagle Plains, Yukon

À 8h, je file au garage. Un homme assez âgé, la peau sur les os affublé d'une barbiche hirsute, démonte les roues d'un camion. "Excuse me, hi"... Pas de réponse. Je jette un œil dans le petit bureau : vide. Finalement le mécanicien daigne m'adresser la parole, seulement pour me dire qu'il n'a pas le temps, qu'il a trop de travail, marmonnant un charabia incompréhensible sans se détourner de ses pneus. Soit, je vais chercher quelqu'un d'autre. Je tombe sur un gars plus jeune qui m'explique qu'ils ne peuvent rien faire, ici, car le van est côté Territoires du Nord-Ouest et que leur assurance ne leur permet pas de s'y rendre. La situation semble plus compliquée que je ne le pensais. Je me rends au hangar du service d'entretien pour avoir leur avis, là quelques Amérindiens nettement plus amicaux m'expliquent, malheureusement, à peu près la même chose. Eux voudraient bien m'aider mais ne peuvent pas. Je fais le pieds de grue devant le hangar, les voyant réfléchir à une solution et se concerter entre eux. Ils finissent par me dire que je peux tenter de faire du stop jusqu'au camp de James Creek, près de là où se trouve ma voiture. Ils auraient là-bas la machine nécessaire.

Je retourne alors vers l'hôtel, et questionne tous les chauffeurs qui passent pour savoir si l'un d'eux va au nord. Peu de passage, ce matin là, et tous retournent au sud, quant aux rares voyageurs à aller dans la bonne direction, ils n'ont pas de place.

Mais la persévérance finit par payer : un routier peut m'emmener. En revanche, selon lui je ne trouverai probablement personne à James Creek, le camp n'est occupé que quand il y a des travaux à faire sur la route, ce qui pourrait me mettre dans une situation encore pire, seul au milieu de rien... Sa solution serait d'appeler un garage à Inuvik, de leur commander une roue qu'ils pourraient confier à un chauffeur allant au sud, qui la déposerait à mon van en passant, et je pourrais alors la monter – moyennant que je trouve un cric. Tout ça me semble un peu bancal, mais je n'ai pas mieux pour le moment. Il me note le numéro du garage et j'attends que la cabine téléphonique du hall soit libre.

C'est à ce moment là que les choses se décoincent vraiment : l'homme qui téléphonait est en panne de moto, il attends pour sa part que quelqu'un puisse l'emmener à Dawson. Alors que nous discutons et que je lui explique ma situation, il m'apprends qu'il existe bel et bien une sorte de garage à Fort McPherson. Manifestement décidé à m'aider, il demande le numéro à un chauffeur (qui soit dit en passant est le parfait sosie de Pablo Escobar), et propose de les appeler pour moi, histoire que tout soit bien clair. J'accepte et il passe le coup de fil : c'est ok, je n'ai qu'à me rendre là-bas et demain ils changeront mon pneu. Une fois encore, je n'ai qu'à patienter.

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Je dois attendre la fin d'après-midi avant d'obtenir une réponse positive, tout le monde étant apparemment complet ou partant pour Dawson – un van embarque d'ailleurs assez vite mon compagnon d'infortune vers le sud. Alors que je téléphone à Camille depuis la vieille cabine du hall, un gars d'une trentaine d'années gare son pick-up devant l'hôtel et entre : "Excuse me, are you going north today ? I need a ride to Fort McPherson - Yeah, sure !"

Enfin ! Dix minutes plus tard, je charge mes affaires à l'arrière et m'installe. Nous traçons vers le nord ! Lui travaille apparemment à Inuvik. Il me raconte qu'il était en vacances plus au sud, et qu'un jour, alors qu'il randonnait en Colombie-Britannique, il s'est perdu. Il a finit par retrouver la route, mais a du faire une heure de stop afin de revenir à sa voiture. "Le karma". Possible.

Un peu plus d'une heure plus tard, nous nous arrêtons devant mon van et j'y attrape un paquet de pain de mie vaguement écrasé dans lequel il reste quelques tranches. Je n'ai pas mangé depuis la veille à midi, ça devrait faire l'affaire pour le temps qu'il me reste avant que la réparation soit faite. Encore une cinquantaine de kilomètres et nous prenons le traversier qui franchit la Peel River. Le village n'est plus qu'à quelques minutes. Une avalanche de mouches noires se précipite sur le truck, la région est humide, les moustiques volent par nuées au dessus des rives.

Nous trouvons finalement le "garage", un peu à l'écart. Il s'agit en fait de la maison d'un couple, mais également d'une sorte d'entreprise de construction, réparation et autres, qui s'occupe aussi de l'entretien d'une portion de la Dempster. Concrètement, c'est un grand terrain couvert de matériaux et véhicules de toutes sortes. Le gars m'y dépose et poursuit sa route pour Inuvik. Je marche vers l'entrée de la maison, accueilli joyeusement par trois chiens surexcités, monte quelques marches et frappe à la porte... Des enfants jouent à l'intérieur, et j'entends une voix me dire quelque chose d'incompréhensible. C'est Leslie et Rebecca – si j'en crois ce qu'on m'avait dit – un couple d'Amérindiens, qui m'ouvrent la porte en souriant. Je leur dit qu'on a dû les appeler en début d'après-midi au sujet d'un type avec un sale pneu crevé, et que je suis le type en question. Nous discutons et je leur laisse mes clefs, ils s'occuperont du pneu demain. Me demandant si je vais à l'hôtel, le gars offre de m'y amener. C'est vrai qu'il fait chaud, nettement plus chaud que dans les plaines aux alentours du cercle polaire, bien que l'on se trouve près de 150km plus au nord.

On arrive à l'hôtel, un étrange bâtiment en bois surélevé dont une partie, cylindrique, évoque une sorte de large silo. J'entre. Je suis accueilli par une blonde dénotant dans le paysage (Fort McPherson étant habité en grande majorité par des Amérindiens de la Nation Gwich'in) qui m'explique qu'ils sont complet. Surprenant. Néanmoins, elle appelle le manager pour tenter de trouver une solution. Derrière moi, de l'autre côté d'une porte, j'entends chuchoter quelqu'un sans arriver à savoir si il s'adresse à moi... Il s'agit en fait du manager, d'humeur blagueuse, au téléphone avec l'hôtesse. Il me salue et me dit de patienter dans une sorte de salon tandis que lui et la fille partent chercher je ne sais quoi dans l'hôtel. Des gens viennent manger des bols de céréales (il est 20h), je vois la blonde aller et venir en courant, parfois le manager pointe son nez pour me dire que ce ne sera pas long. Drôle de coin, j'aime l'ambiance paisible de ce village. Ils reviennent finalement tous les deux et me font signe de les suivre. Les couloirs de l'hôtel sont recouverts d'un film plastique façon "Dexter", des cartons traînent dans les entrées, probablement pour protéger la moquette de la terre des rues. En fin de compte, il reste une chambre libre qui n'a pas été refaite. Si ça me va ? Ce serait un placard avec un tapis de sol que ce serait parfait. Je suis donc le gars en dehors de l'hôtel, nous entrons dans le stock d'un magasin alimentaire puis débouchons dans ce dernier où il me fait payer aux caisses. Là, je manque de m'étouffer en voyant la note et songe un instant à dormir dehors, mais je suis dans un tel état de fatigue que je n'ai plus la force de rien. Je retourne jusqu'à ma chambre, bazarde mes affaires dans l'entrée et m'effondre. Au moins, il y a du Wifi. Et ce n'est pas tout : une machine à café, une baignoire et une TV avec des chaînes Inuit ! Je n'ai plus qu'à profiter de cette chambre de "riche" jusqu'à 11h demain matin. Il y a également l'air conditionné, ce qui pour le coup n'est pas un luxe : il fait chaud, lourd, moite.

J'en oublierais presque que je me trouve en Arctique, à 200km de la ville la plus proche, Inuvik. Il n'y a rien d'autre que ça et Eagle Plains dans un rayon de 500km. Si le mot "isolement" a été inventé, c'est précisément pour des endroits comme celui-là. Mais je suis heureux d'avoir atterrit ici, on y ressent l'hospitalité du nord autant qu'à Stewart et Hyder (cf. récit de l'an dernier).

Je jette un coup d'œil par la fenêtre : tout est baigné de lumière, encore et toujours.

Le hasard a fait qu'aujourd'hui est le dernier jour où le soleil ne se couchera pas, à Fort McPherson. À Eagle Plains, par exemple, il disparaissait deux heures, juste sous l'horizon. Au niveau du cercle arctique, il n'y a qu'une journée sans nuit, au moment du solstice (c'est d'ailleurs ainsi qu'on définit les cercles polaires). Mais là, à peine 150km plus au nord, il ne fait plus sombre un seul instant du 30 mai au 13 juillet. Il faut donc que j'en profite !

Par ailleurs, j'ai re-franchi un fuseau horaire en entrant dans les Territoires du Nord-Ouest, il est donc "une heure plus tard" que ce que je pensais. Je suis autant à l'ouest dans ma tête que sur la carte... J'avale quelques tranches de pain de mie plus ou moins périmées accompagnées d'un bon café, histoire d'avoir quelque chose dans l'estomac. La faim, quand elle dure, met l'esprit dans un état second. Je mentirais si je disais que je ne l'ai pas un peu cherché, car cet état étrange offre une vision nouvelle des choses, libère l'esprit de toute entrave, en quelques sortes. Avec un petit coup de pouce "vert", me voilà dans les meilleures dispositions possibles pour aller faire un tour dans le village.

Il est une heure du matin quand je sors de l'hôtel. Il fait doux, le soleil plane au dessus de l'horizon, derrière les maisons en bois. Un pick-up me croise, alors que j'avance le long de la rue principale, ses occupants me saluent en souriant. Je me sens bien, ici, il règne un calme absolu, une sérénité que je n'ai jamais ressentie auparavant dans un lieu habité. Les Gwich'in sont un peuple bienveillant qui semble ne pas connaître certains de nos problèmes occidentaux, puisse-t-il s'en tenir à l'écart le plus longtemps possible.

La lueur du soir est magnifique, soulignant à la perfection la douceur de l'instant.

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Je bifurque vers la droite et arrive sur une autre rue. Deux gamins font du vélo près des maisonnettes, nous échangeons un "Hi" alors que je les dépasse, me dirigeant vers une petite cahute verte, à l'écart.

Je continue ma promenade un moment avant de retourner vers l'hôtel. L'astre rougeoyant est toujours là, veillant sur le village, diffusant sa lumière dans les rues. Le voir stagner ainsi est étrange : si proche de l'horizon, il "devrait" descendre ou monter, là il se contente d'avancer vers la droite, parallèle au paysage.

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Il est 3h du matin quand je me couche, exténué. Demain soir, si tout va bien, je retrouverai le plus confortable des lits : celui du mon van !

 

14 juillet / Jour 10 – Fort McPherson, Territoires du Nord-Ouest

Je quitte l'hôtel à 11h et téléphone à Rebecca – car oui, il y a du réseau dans le village – qui me dit qu'elle en saura plus en début d'après-midi. C'est le moment d'aller explorer les environs.

J'arrive près d'une église anglicane devant laquelle a été installé un petit cimetière. Il fait déjà chaud, mais la quiétude du hameau est inchangée.

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Après ma ballade, je retourne devant l'hôtel et m'installe sur les marches en bois, à l'ombre, profitant de la Wifi par la même occasion. Rebecca m'explique au téléphone que le pneu devrait être changé dans l'après-midi, je n'ai plus qu'à attendre de nouveau.

La journée passe lentement, j'apprends à chaque coup de fil qu'il faudra un peu plus de temps que prévu. Je commence à ressentir les effets de la faim à un niveau plus critique : je n'ai mangé que quatre tranches de pain en 48h et ai peu dormi, il va me falloir un peu de sucre. Je m'achète quelques barres de céréales et une canette de soda au magasin d'à côté, où tous les locaux me disent bonjour. Tout le monde se connaît ici. Il y a malgré tout une pauvreté bien réelle, fruit de la colonisation assez récente...

Je retourne m'installer à l'ombre, tentant d'heure en heure de fuir le soleil qui s'avance. Et puis vers 18h, un gars dans un énorme pick-up m'interpelle et me fait signe de grimper. Enfin ! Nous retournons chez Leslie et Rebecca pour que je règle ce que je leur doit (pas grand chose, en définitive), et j'embarque dans le titanesque 4x4 en compagnie d'un couple et d'un autre employé. Le couple m'explique qu'ils sont resté bloqués 14 jours à Eagle Plains dans l'attente d'un pneu, après une crevaison, et qu'en repartant ce matin ils ont crevé de nouveau quelques kilomètres à peine après mon van. Par chance ils avaient manifestement commandé plusieurs pneus, et n'ont donc plus qu'à aller installer le nouveau, tout comme moi. Nous déposons l'un des gars à un camion et continuons jusqu'au van du couple, où nous les laissons avant de filer vers ma voiture. Un ours détale dans la toundra, surpris par le pick-up géant qui rugit sur la piste, et nous arrivons quelques minutes plus tard. Une lueur s'allume dans mes yeux à la vue de ce vieux minivan vaguement rouge et couvert de poussière qui attends là depuis 3 jours ! Je fixe ma roue, rends son cric au gars, le remercie, balance mes affaires sur le siège passager et m'installe dans le fauteuil. Enfin. Contact, le moteur démarre sans encombre... Je peux alors rouler prudemment vers le sud.

Vers le sud oui, car vu l'état de la route aux alentours de Fort McPherson, il est plus prudent d'en rester là, et quoi qu'il en soit je ne trouverai rien là-haut de plus qu'ici, les paysages les plus fous étant ceux de Tombstone. Je repasse la gorge en croisant les doigts (mon pneu avant droit est particulièrement usé) et finis par en sortir en jubilant. Le plus dur est fait, la route s'améliore doucement, et bientôt je repasse le col frontière et descends dans le Yukon. Je continue ma route ainsi jusqu'au niveau du cercle polaire, où je m'arrête pour la nuit.

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Je peux souffler et me faire un vrai repas chaud sur ma petite gazinière. L'un de ces énormes corbeaux de la taille d'un petit chien rôde autour de ma voiture... J'entends tout à coup des bruits suspects : il essaye visiblement de manger mes rétroviseurs ! Je le chasse, mais l'engin rapplique deux minutes plus tard, alors que je suis assis à une table en bois un peu délabrée, et saute sur le banc d'en face, me fixant de ses gros yeux ahuris durant trente secondes avant de partir manger des cailloux à côté, claquant son bec comme deux vieilles chaussures que l'on taperait l'une contre l'autre.

Soirée détente. Guitare, livre, photo, écriture, lit. Comme je le disais, aucun lit d'hôtel ne peux battre celui de ma vieille Chevrolet aménagée avec soin ! Derrière le rideau j'aperçois le disque rouge approcher lentement de l'horizon. Il est minuit passé, et je m'endors bien avant qu'il disparaisse...

15 juillet / Jour 11 – Cercle Arctique, Dempster Highway, Yukon

Il est 10h passé quand je suis réveillé par la chaleur étouffante dans le van. Le soleil tape depuis bien longtemps déjà, mais j'ai pu récupérer de la fatigue accumulée ces derniers jours.
Passé Eagle Plains, où je fais le plein d'essence, je vois s'avancer au loin une petite forme noire : encore un ours. Il fait des allées et venues sur la piste avant de disparaître tranquillement dans les arbustes. Après un peu plus de 200km, je retrouve les grandes étendues de la Blackstone Valley, au nord de Tombstone.

Vers 17h, alors que je me suis ouvert une bière au bord d'un petit lac dans la toundra, une camionnette couverte de poussière arrive du sud. Un homme barbu d'une cinquantaine d'années en sort et engage la conversation. Je lui offre une bière et en viens à lui raconter les péripéties de ma crevaison, quand je le vois soudain partir fouiller son van et en revenir avec un cric. Il m'explique qu'il en a deux et que celui-ci me sera probablement plus utile qu'à lui. Un cric contre une bière, voilà une plutôt bonne affaire ! Il voyage visiblement de la même façon que moi – avec un meilleur van et plus d'espace, mais seul et en improvisant sur la route. Nous parlons une bonne demie-heure, puis il continue sa route vers le nord.

La lumière étant assez fade, je passe l'essentiel de mon après-midi à lire et me reposer, mais en fin d'après-midi, peu à peu, de petites averses orageuses semblent se former. La convection prend finalement une ampleur étonnante, et défilent dans la plaine et sur les sommets de hauts rideaux de pluie sombres. Le tonnerre résonne de temps en temps. Je me mets alors en quête de foudre, sans grand succès. Je n'aperçois pas plus d'un ou deux impacts, tombés alors que j'installais le matériel. Les ambiances sont belles, tout de même.

En fin d'après midi, je vais m'installer pour la soirée. Je mange et continue mon livre, tout est calme. Et puis j'entends de nouveau gronder, au nord. Je grimpe sur le toit du van pour voir ce qu'il en est : un immense front pluvieux s'avance lentement à travers la vallée. Je trace aussi vite que possible vers le nord, sur la piste grêlée de nids-de-poules, et stoppe la voiture sur un bas-côté... L'orage m'arrive droit dessus.

 

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Je suis soudain submergé par les précipitations et file vers le sud pour les fuir. Mais c'est trop tard, le grain s'avance et le tonnerre rugit de plus en plus souvent. Je me gare le nez au nord, côté droit donnant sur la prairie, et installe le trépied tant bien que mal à l'intérieur. La pluie se fait torrentielle et tombe en diagonale, le vent souffle en rafales, les éléments déchaînent brutalement une violence inouïe sur la toundra. Les arbustes dansent frénétiquement sous les assauts de l'orage, et la plaine est enveloppée d'un nuage de vapeur jusqu'à l'horizon.

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Puis la tempête se calme, et le ciel s'ouvre de nouveau. Un second front approche vite, et l'activité électrique – essentiellement intranuageuse – s'intensifie. C'est là qu'un coup de foudre s'abat sur les contreforts des sommets, sous un ciel noir. Les échos fracassants du tonnerre tourbillonnent, sans fin.

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L'orage m'engloutit et redouble de violence. Des impacts tombent aléatoirement autour de moi, et la Dempster noyée est striée de torrents. Sur les bas-côtés meubles, un glissement pourrait emporter mon van dans le bush, deux mètres plus bas. Je pars donc en quête d'un endroit pour m'abriter.

L'eau boueuse a recouvert la route, et les cratères qui la parsèment sont masqués sous la pluie. J'avance à 40km/h, mes essuies-glaces s'agitant fébrilement, aussi vite qu'ils le peuvent, sans parvenir à me donner quelque visibilité tant l'orage est fort. Chaque fois que mes roues se prennent dans une série de trous, la voiture dérape et fait des embardées sur la piste glissante. Malgré ma faible vitesse, il m'est difficile de maintenir une trajectoire stable dans ces conditions. Au bout de quelques minutes, enfin, j'aperçois un endroit où je peux garer le van, une sorte de terrain gravillonneux en contrebas sur la droite. Mais la foudre continue de frapper, et je veux essayer d'en filmer. Je fais demi-tour et me place de nouveau face au nord. Des flashs illuminent le ciel sombre, mais tout est trop hasardeux. Je finis par descendre me mettre en sécurité. Alors que je recule, j'aperçois un impact frapper un grand sommet à l'allure volcanique, sur ma gauche. Si seulement j'avais pu capter ça. La scène est d'un autre monde ! Je met le van face au sommet, et attends en filmant de nouveau. Après un impact en partie hors cadre, je me résigne à me garer pour la nuit sur une zone vaguement plate, filme encore un peu, puis ferme la fenêtre et vais me coucher.

Je peux enfin m'endormir, bercé par la pluie...

 

16 Juillet / Jour 12 – Dempster Highway (5 South), Yukon

Il pleut toujours quand j'émerge au matin du 16 juillet. J'ai prévu de marcher vers Mount Monolith, alors je roule vers Tombstone en espérant une accalmie dans la journée ou demain.

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Mais en m'arrêtant en haut d'un col, je constate un autre problème : mon pneu avant gauche, qui est resté appuyé toute la nuit sur une sorte de rocher arrondi, s'est à moitié dégonflé. Je me doutais qu'il fuyait, me voilà fixé. Je dois donc retourner à Dawson un jour plus tôt que prévu. Quoi qu'il en soit, la météo ne semble pas partie pour s'arranger, ici, alors je compenserais en faisant un long trek dans les environs de Mount Monolith le jour où je reviendrai, un automne !

En redescendant vers le sud, alors qu'il ne me reste qu'une soixantaine de kilomètres, quelque chose attire mon attention sur la droite de la route. Une zone marécageuse, un étang dans la forêt couvert d'une fine brume. Des souches et branches tortueuses sortent de l'eau où se reflètent des sapins inclinés... La scène transpire d'une ambiance à la David Friedrich, tout semble emprunt d'une inquiétante – et magnifique – étrangeté.

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Trois quarts d'heure plus tard, revoici la rivière Klondike et le pont en bois. Je retrouve finalement l'asphalte, sensation étrange et silencieuse après une semaine passée dans les cahots d'une piste en terre. 40km de plus et je retrouve Dawson. Je finis par dénicher un compresseur pour mon pneu, et profite de la pause pour me balader dans les rues poussiéreuses. C'est jour de marché, il y a du monde le long du fleuve. Je m'ouvre une boîte de maïs et repars au sud, cap sur Whitehorse.

C'est en repassant au niveau du départ de la Dempster que je vois un auto-stoppeur sur le bas côté avec un panneau "crossing the continent". Maintenant qu'un des pneus est parti, j'ai de la place, je m'arrête donc et le gars accourt. "Hi, thanks a lot ! Where are you from ? - France ! - C'est vrai ? Moi aussi !"

Son projet est de taille : arrivé à Montréal il y a peu, il a fait du stop jusqu'en Alaska où il a passé un mois avec une Québécoise rencontrée sur la route – restée travailler à Dawson pour la saison. Maintenant, il se dirige vers les États-Unis, qu'il va sillonner un moment avant de descendre vers l'Amérique du Sud jusqu'à Ushuaïa où il espère pouvoir faire du "bateau stop" vers l'Antarctique avec une équipe de scientifiques. Je le déposerai donc à Whitehorse ce soir avant de bifurquer vers l'ouest pour faire un crochet du côté d'Haines Junction et Kluane lake.

En arrivant vers Carmacks, je me souviens qu'au camping à la jonction de la Klondike Highway et de la 4 East partant vers Faro se trouve une petite gargote faisant d'excellents burgers maison, je décide donc de lui en offrir un – c'est aussi l'occasion pour moi d'avaler autre chose que des boîtes et des sandwichs. Nous mangeons au soleil, l'ambiance de fin de journée est agréable. Il fait doux, les gens s'arrêtent pour goûter la cuisine simple et efficace du camping, au bord du fleuve.

Nous reprenons la route, discutant tout du long, et entrons dans Whitehorse en début de soirée. J'en profite pour faire une "pause Wifi" tandis que Mickaël – c'est son nom – part faire un peu de dumpster diving à l'arrière du Walmart pour trouver de quoi manger. Sur le parking de la grande surface, des dizaines de camping-cars et autres vans sont installés pour la nuit – une pratique parfaitement autorisée que je découvre alors. J'hésite presque à y rester, mais je préfère un endroit plus sauvage et paisible, alors après avoir déposé mon compagnon de quelques heures là où il compte planter sa tente – gardant son contact pour avoir des nouvelles de ce périple qui s'annonce intense – je file sur la route de Fairbanks.

Depuis les environs de Tombstone où je me trouvais ce matin jusqu'ici, une demie-heure à l'ouest de Whitehorse, j'ai roulé un peu moins de 700km, et suis redescendu vers le sud de 500km à vol d'oiseau. Les nuits sont donc de nouveau sombres. C'est impressionnant, la vitesse à laquelle on peut passer d'un ensoleillement constant à une région où, à cette époque, l'obscurité est déjà de retour.

 

17 juillet / Jour 13 – Alaska Highway (1 North), Yukon

Je me remémore ces journées froides d'automne, en septembre 2015, où je regardais d'un œil envieux les panneaux "Alaska Highway – Haines Junction, Anchorage, Fairbanks", alors que nous marchions dans Whitehorse pour aller faire nos courses. Mais le van nous avait lâché fin juin, et nous devions économiser l'argent gagné durant l'été pour le vol de retour vers Montréal, où nous allions nous installer après quatre mois passés sur les routes et dans les forêts de sapins, perdu au cœur du Yukon, près de Faro.

Jamais je n'aurais imaginé rouler dans cette direction à peine un an plus tard, et pourtant, m'y voilà. Malheureusement, à cause de ce refus d'entrée à la douane américaine, je ne pourrais pas passer la frontière et poursuivre jusqu'aux environs du Denali, comme j'aurais aimé pouvoir le faire. Encore une fois, j'ai un prétexte pour revenir.

Passé midi, j'approche de Kluane lake, cerné de hautes montagnes.

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Je m'installe au bord d'une plage face à l'immense lac. Il fait bon, la vue est magnifique, un endroit parfait pour dormir ce soir ! Je profite de cette journée, car demain je devrais repartir vers le sud-est et quitter le Yukon de nouveau...

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Le soir vient. Le ciel, chargé de nuages, se reflète à la surface du lac. De temps en temps, j'entends les chants lointains des oiseaux du Nord se répéter en longs échos.

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18 juillet / Jour 14 - Kluane Lake, Yukon

Une journée qui débute par un nouveau problème : encore une fois, le pneu avant gauche est dégonflé, mais cette-fois il est quasiment à plat. Péniblement, je rallie Haines Junction après une cinquantaine de kilomètres à rouler lentement, le volant braqué vers la droite pour maintenir ma trajectoire. J'y trouve un vieux garage, où j'explique au gars que je dois juste changer mon pneu pour installer l'autre que j'avais emmené, ce à quoi il rétorque que je peux le démonter moi-même. Pas de soucis, j'attrape son cric hydraulique et la clef de celui que le vieil homme m'avait donné sur la Dempster trois jours auparavant, démonte le tout, et il me change le pneu.

Me voilà reparti, avec deux pneus d'hiver d'un côté et deux pneus d'été bien usés de l'autre, dont un pratiquement lisse... J'ai connu mieux, mais le van roule ! Moins de deux heures plus tard, je repasse Whitehorse, et après encore 500km, Watson Lake.

Le soleil décline et la faune abonde aux abords de la route. Ours noirs, bisons, cervidés... Jeter un œil dans le rétroviseur pour y apercevoir un troupeau traverser est presque devenu chose commune, mais je ne me lasse pas de ces "rencontres".

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Fuyant les latitudes septentrionales, j'avance encore un peu plus vers l'obscurité.

 

19 juillet / Jour 15 - Alaska Highway (97 South), Colombie-Britannique

6h20. Départ. Si il est si matinal, c'est que j'ai décidé de traverser rapidement les interminables – bien que magnifiques – forêts de la région pour retrouver les plaines de l'Alberta en fin de journée, où j'aimerais m'attarder un peu, et pourquoi pas faire un crochet vers le sud par Calgary, demain, une fois passé Edmonton.

Du ciel gris tombe une pluie fine, en ce début de matinée, et les animaux semblent apprécier tant ils sont nombreux : tout au long des 900km sauvages qui séparent Watson Lake de Fort St. John, je croiserais des ours isolés ou avec leurs petits, des bisons solitaires, en petits comités ou en hordes; sans parler des cervidés et mustélidés dont j'ignore les noms ou de ces différentes espèces d'aigles qui planent sur les crêtes.

Hypnotique et sinueuse, la route défile, serpentant de cols en vallées, traversant forêts denses et montagnes rocailleuses, longeant d'immenses lacs et franchissant des torrents glaciaires par de vieux ponts rouillés. La pluie cesse, parfois, et les courbes de la 97 m'apparaissent en visions rémanentes.

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Passé un col, je redécouvre de vieux bâtiments que j'avais croisé dix jours plus tôt. Tout semble se lier, se confondre dans le vert peu à peu.

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Les kilomètres passent, d'autres lieux abandonnés se dévoilent en lisière de forêt. Une chapelle en bois, isolée, se fait peu à peu engloutir par les arbres.

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Les heures s'égrènent, la pluie tombe drue. Je tâche de rester concentré, n'ayant pas franchement confiance en mes pneus – ou ce qu'il en reste. Les "pentes extrêmes", comme elles sont annoncées, ne sont pas pour me rassurer : certaines côtes plongent raide avant de gravir de nouveau la montagne, et les camions qui me dépassaient en rugissant peinent alors à les grimper, s'immobilisant presque, essoufflés par l'effort.

Je suis tiré de ma torpeur par de soudains aboiements, alors qu'un pick-up me double. Un chien surexcité court d'un bord à l'autre de la plateforme, hurlant sur tout ce qu'il voit, en l'occurrence les fossés. L'animal infatigable continue son manège jusqu'à ce que le truck disparaisse de ma vue...

Puis arrive Fort St. John. Après avoir fait le plein, je remets le cap vers le sud-est. C'est là que les ennuis commencent : la voiture fait un bruit aberrant, je comprends vite qu'il s'agit des freins. Ça frotte, crisse, cogne et freine d'un essieu sur l'autre, me faisant valdinguer de gauche à droite par spasmes. Je m'arrête sur le bas-côté... La situation pourrait être pire, je ne suis qu'à quelques dizaines de kilomètres de Dawson Creek, prochaine ville, il me faut donc la rallier. Tant bien que mal, je traîne le van – dont la condition s'améliore de courts instants avant d'empirer de nouveau – jusque là. La journée s'achève, les garages sont fermés, je n'ai plus qu'à attendre demain.

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Je mentirais si je disais que j'étais surpris. À vrai dire, j'aurais été étonné, au contraire, si j'étais parvenu à rentrer avec cet engin en un seul morceau. Cela dit j'ai hâte d'être fixé : devrais-je rentrer en avion / train / bus / stop, ou pourrais-je réparer à moindre frais et terminer ma route en van ? La réponse est prévisible...

 

20 juillet / jour 16 – Dawson Creek, Colombie-Britannique

Mauvaise nuit. Et l'aube n'est pas pour me redonner le moral. Tout est gris, il tombe maintenant du crachin, et surtout : impossible de démarrer, batterie H.S. Dans mon état, hier, j'ai oublié les phares... Il faut dire que le bouton est placé à un endroit plutôt peu commun, et qu'il n'existe aucun voyant – d'autant qu'il pleuvait et que je ne suis pas sorti avant de dormir, bref, un bête problème de plus.

Je longe une avenue dans ce qui ressemble à une zone commerciale jusqu'à un garage concessionnaire et leur explique ma situation. Eux ne peuvent ou ne veulent rien faire pour ce qui est de la batterie, en revanche ils s'occuperont de mon soucis de freins dés que j'amènerai le van. On me donne un numéro à appeler pour la batterie : eux m'en donnent un autre, qui ne réponds pas. Je me jette dans un second garage en retournant vers le parking, et finis par obtenir de l'aide. Un gars m'emmène avec le matériel, rallume le tout et repars sans me faire payer.

Commence ensuite une longue journée d'attente : j'amène la Chevrolet au garage et squatte les canapés et le Wifi du concessionnaire de longues heures durant. Finalement, le verdict auquel je m'attendais finit par tomber : il y aurait pour 3500$ de réparations à faire pour ce qui est important, et 1500$ pour le minimum vital qui me permettrait potentiellement de rentrer à Montréal. Bref, hors de question, je dois donc trouver une solution.

Avec l'été dernier, je commence à être rôdé, alors ça ne prends pas bien longtemps... Je suis par ailleurs nettement moins paumé qu'à Hyder, aussi le moins cher est pour moi de prendre un bus Greyhound. Ou plutôt cinq de ces cars – dont le nom m'est familier de part les récits de Kerouac – en changeant à Edmonton, Winnipeg, Grand Sudbury et enfin Ottawa. J'allai partir samedi à 14h et arriver mardi à 11h30 locale, après plus de 66h de trajet, en ayant pas eu de pause ou transfert excédant l'heure et demie. Perspective moyennement enthousiasmante, mais du moment que je fais la route, tout me va, même si il me faut pour ça abandonner tout espoir de sommeil ou de repas.

D'ici à samedi, je n'ai plus qu'à trier mes affaires, donner celles que je laisserai, et tenter de vendre le van à une casse.

Le soir venu, le temps d'une trêve, le ciel pesant à laissé place au soleil...

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21 juillet / jour 17 – Dawson Creek, Colombie-Britannique

Une nouvelle journée fade et grise. Un déluge sans fin noie la ville sous des tonnes d'eau... En fin de compte, Dawson Creek ne semble être qu'une vaste zone commerciale sans réel centre entourée de rues résidentielles. J'ai élu domicile sur le parking d'un ancien supermarché aujourd'hui à l'abandon faisant parti d'un amphithéâtre de magasins du même type, eux toujours en activité mais non moins déserts. Seul un restaurant miteux d'une grande chaîne semble attirer quelques routiers, ainsi que l'actuel supermarché et une droguerie de l'autre côté de la zone. Dans le coin où je me trouve, le calme règne. Le doux son du blues se mêle à celui de la pluie sur le capot avec une évidente perfection... La tristesse du bluesman, c'est celle du lâcher prise : il ne lutte pas, il l'accepte et en tire l'essence de sa musique, exutoire parfait et total. Quant à moi, je me sens serein, vaguement mélancolique mais prêt à poursuivre mon chemin d'une manière ou d'une autre, impatient de samedi.

22 juillet / jour 18 – Dawson Creek, Colombie-Britannique

Les fluctuations climatiques affectant logiquement mon moral, celui-ci remonte au matin du vendredi, veille du départ, alors que le soleil est de retour.

Je termine mon rangement et, après avoir demandé où la trouver, me dirige vers l'Armée du Salut locale. Je leur laisse pratiquement tout, ne gardant qu'une partie de mes vêtements, quelques bricoles, ma guitare et mon matériel photo. Je file ensuite vers la casse. Les choses ont vraiment empirées pour ce qui est des freins... Plus encore que le bruit – assourdissant – ou l'odeur, c'est la vue de la roue avant droite inclinée qui m'inquiète. Non pas que j'en ai grand chose à faire, mais j'aimerais pouvoir atteindre la casse avant que l'essieu ne lâche... Et j'y parviens, en arrivant là-bas je constate que la jante est totalement recouverte d'une épaisse poussière de rouille – visiblement hachée par l'une des nombreuses pièces défectueuses.

Il y a un hic, ceci dit : cette casse et la seule à 50km à la ronde, et le gars censé s'occuper des achats de véhicules est absent jusqu'à lundi. J'arrive à convaincre la femme de l'accueil de m'aider, et elle doit m'appeler plus tard dans la journée pour me dire si elle aura trouvé une solution. Il ne me reste plus qu'à dénicher le motel le moins cher de la ville et m'y prendre une chambre. J'aimerais pouvoir économiser ça, mais si le van est vendu, c'est mon toit qui disparaît.

Je finis par trouver ce fameux motel. Il ne reste apparemment que des chambres fumeurs. Soit. Je paye, prends ma clef et me gare devant la porte. Au moment d'ouvrir celle-ci, je suis submergé par l'odeur : j'ai beau fumer occasionnellement, l'odeur âcre du tabac froid reste ce qu'elle est : on s'en passe bien. D'autant plus dans une chambre qui s'en imprègne depuis des années. Enfin quoi qu'il arrive il y a une douche et un lit, je n'en demande pas plus. Pour l'odeur, je ne m'attends de toute façon pas à sentir extrêmement bon après quatre jours de bus, alors je ne suis pas à ça près.

Sachant que je ne dormirai probablement pas les prochains jours, je profite cet après-midi là du temps qu'il me reste pour me reposer. Je déniche dans une épicerie de quoi me faire quelques ultimes sandwichs, et la nuit finit par tomber. Ma dernière nuit à Dawson Creek, enfin. La casse ne m'ayant pas recontacté, je me résigne à laisser la voiture en ville, avant de partir.
 

23 juillet / Jour 19 - Dawson Creek, Colombie-Britannique

Passé midi je me dirige vers la gare routière qui, par un heureux hasard, ne se trouve qu'à une centaine de mètres du motel.

Je gare le van pour la dernière fois sur une sorte de terrain vague à l'arrière de la petite station Greyhound. Je vais l'abandonner tel quel. Au départ, j'avais pensé enlever la plaque et scotcher les clefs sur la vitre conducteur avec un mot "this car is yours", mais connaissant notre société je risque plus d'amendes que de gratitude. D'ailleurs, abandonner un véhicule est illégal, il me faudra donc au moins contacter la casse pour leur en faire don.

Me voici donc le long d'Alaska Avenue dans cette vieille Chevrolet en ruine, pratiquement vide. Par les fenêtres ouvertes m'arrive une brise légère, chargée parfois de l'odeur écœurante d'un fast-food proche et des gaz d'échappements. Depuis leurs pick-up, tous identiques, les locaux me dévisagent encore d'un œil suspicieux. "Qui est cet étranger que l'on voit traîner dans la ville depuis plusieurs jours ? Que fait-il ? Que veux-il ?". Seulement rentrer chez lui. Je veux quitter ce trou et me laisser porter vers le sud-est. L'ultime partie du voyage commence, et je jette un dernier coup d’œil en arrière avant d'entrer dans la station.

14h. Mon billet en poche, j'embarque dans le vieux bus en compagnie d'une demie douzaine de personnes. Nous sommes samedi, je serais à Montréal mardi en fin de matinée...

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Le moteur s'ébranle et nous partons. En quelques minutes, nous laissons Dawson Creek derrière nous.

Quand je relève la tête de mon livre, nous sommes déjà dans les plaines de l'Alberta. Le vent souffle fort sur les immenses champs de l'ouest tandis que le bus file à toute allure, doublant voitures et camions à un rythme ininterrompu. J'aime ça, le vieux car fonce et toute la carlingue tremble alors qu'il bondit furieusement sur les bosses de la 43 South ! On avance, on bouge, les kilomètres défilent de nouveau, enfin. En quittant la Colombie-Britannique, nous avons perdu une heure, plus que deux fuseaux à franchir... Le soleil plane sur notre droite, en cette fin d'après-midi de juillet, et je le verrai se coucher quelques heures avant d'approcher Edmonton, où je changerai de bus pour tracer droit sur l'interminable route 16 – East cette fois-ci – jusqu'à Winnipeg, où j'aurai un nouveau transfert demain soir.

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Vers 23h, les lueurs scintillantes d'Edmonton apparaissent au loin. Un moment après, je me retrouve dans une gare pleine à craquer : trains et bus s'y arrêtent, aussi des dizaines de voyageurs fatigués s'amassent dans le petit hall d'attente. Je m'allonge sur le tapis à bagages, attendant l'heure du départ. De l'autre côté du rideau, dans la pièce où sont déchargées les valises, s'échappe un air de guitare...

Le nouveau car arrive, nous embarquons et reprenons la route. Seule une lune gibbeuse perce la nuit noire des Grandes Plaines... Comme je m'y attendais, je peine à trouver le sommeil.

24 juillet / Jour 20 - Highway 16 East, Saskatchewan

Les paysages marécageux du Saskatchewan défilent sous un ciel de plus en plus couvert. Il n'y a vraiment rien ici, hormis ces immenses champs de colza et des zones incultivables noyées d'eau. Pourtant, c'est l'une des provinces que je préfère de cette traversée, rurale, ouverte et parsemée de minuscules villages.

La journée passe, ponctuée de courts arrêts dans plusieurs villes. Un crépuscule pourpre s'installe après que le soleil, rouge sang, ai filtré à travers de larges rideaux de pluie. Puis vient la nuit, et avec elle les formes se font étranges dans les dernières lueurs bleutés : des rangées d'arbustes aux longs troncs enchevêtrés semblent démesurés, pareilles à des chimères sorties d'un tableau de Dalí. Enfin, dans la lumière cyclique des lampadaires qui défilent, Winnipeg émerge de l'obscurité.

Nouveau changement, et nous voici cette fois entassés dans un car rempli.

Au milieu de la nuit, n'arrivant pas à dormir, j'ouvre les yeux et regarde autour de moi... Sur la gauche, à travers les fenêtres, je distingues des lueurs verdâtres danser au dessus de l'horizon nord : des aurores boréales.

25 juillet / Jour 21 – Highway 17 East, Ontario

Secoué par les chaos de la route, j'achève ma seconde nuit blanche alors que l'aube précoce illumine l'est. Cette journée sera longue, dans l'immense Ontario et ses forêts monotones. Cela dit, le soir venu, nous longeons les rives du Lac Supérieur, scintillant à perte de vue sous le soleil de juillet, première vue dégagée depuis une quinzaine d'heures. Vient alors la ville de Grand Sudbury, où je change une fois encore de bus, direction Ottawa.

Dans la noirceur nocturne, nous croisons les fumées surréalistes de grandes papeteries... Il fait extrêmement froid : la climatisation est poussée au maximum, j'essaie tant bien que mal de la boucher à l'aide de quelques sacs poubelles accrochés à mon siège, mais la soufflerie infernale continue de me glacer les os. Inutile, encore, d'espérer me reposer. Je n'ai qu'une vieille chemise pour me couvrir, et n'ai pas de couverture : ayant déjà un bagage à main, il me fallait choisir entre mon gros sac de couchage et ma guitare et laisser l'un des deux en soute. Le choix fut vite fait.

26 juillet / Jour 22 – Ottawa, Ontario

Après que se soit terminée cette ultime nuit blanche, nous sommes entrés dans Ottawa. Au bout d'une heure et demie de pause, je grimpe dans un dernier car : ceux qui, comme moi, ont parcourus plusieurs milliers de kilomètres, sont euphoriques. Passant de l'Ontario au Québec, nous approchons rapidement des zones urbaines encerclant Montréal, et entrons dans la ville comme prévu vers 11h30.

Sorti de la grande gare routière, je retrouve l'agitation et le bruit de la ville avec joie : mon périple s'achève et je me retrouve à déambuler comme un zombie dans les couloirs du métro. Je redécouvre la marche après quatre jours passés assis, lévitant dans les rues jusqu'à chez moi. Tout me semble nouveau, comme si j'étais parti des mois, alors que seules trois semaines se sont écoulées depuis mon départ.

Intense, c'est le mot qui définit le mieux ce que fut ce voyage. Il serait vain de tenter de retranscrire les émotions que j'aurais éprouvé durant ces 22 jours sur la route, tant elles sont variées, mais achevant ces dernières lignes des semaines plus tard, j'en ressens encore les plus profonds effets. Les visions sauvages des étendues du Grand Nord laisseront une fois encore une emprunte impérissable dans mon esprit, et l'appel de l'Ouest, immuable et impérieux, y fera toujours écho.