Canada, le Grand Nord - Partie 1/2

Le 5 juillet 2016, je quittais Montréal en direction du lointain Nord-Ouest, bien décidé à avaler la route aussi vite que possible pour arriver dans le Yukon quelques 6 jours plus tard. Je me doutais que les événements prendraient cette fois encore une tournure imprévue, et ce fut évidemment le cas. Mais peut-être est-il important de situer le contexte de ce voyage.

La première moitié de l'année 2016 fut une période d'attente. Hormis la série Blizzard City, sur les ambiances neigeuses et urbaines de Montréal, ce fut également une époque peu créative. Loin des régions sauvages, je n'avais pas grand chose à me mettre sous la dent côté photographie – du moins rien qui ne m'inspirait vraiment. Mais à l'arrivée tardive du printemps, mon moral se mit à remonter en flèche. À mesure que les jours s'allongeaient et que les rues et parcs de la ville verdissaient, je sentais s'approcher enfin le jour de mon départ. Bientôt, j'allais reprendre la route.

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Ce départ que je préparais depuis notre retour à Montréal, fin septembre 2015 : ce devait être un voyage de près de deux mois dans le sud-ouest américain, le golfe du Mexique et la côte est, une longue errance solitaire à travers les déserts de l'Arizona et des états avoisinant, avant de retrouver Camille en Floride et de rester dans la région deux ou trois semaines de plus. Une quête d'orages, d'ambiances arides et de scènes propres à l'Amérique profonde. Des mois durant, je préparais des cartes, prenais des notes, amassais quantité d’œuvres inspirantes de photographes, peintres, réalisateurs, musiciens, influences dont je m'imprégnais pour faire naître quelque chose de nouveau, des séries, des courts métrages, peut-être...

Seulement, après avoir passé le mois de juin à chercher puis aménager un nouveau van, ainsi qu'à amasser le matériel nécessaire et finaliser les derniers préparatifs, voilà qu'arriva le jour fatidique.

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Le 30 juin, je chargeais le coffre du mini-van, faisais mes aux-revoir et partais pour le sud-ouest. Désirant être aux États-Unis le plus tôt possible, j'avais décidé de passer par la douane la plus proche, à 45 minutes de route de Montréal, à la frontière entre le Québec et l'état de New-York. Arrivé là-bas, peu de monde, j'avais choisi un jeudi en partie pour cette raison. J'arrive donc à la guérite sans attendre, et réponds, souriant, aux questions du douanier. Avoir été honnête fut une erreur : envoyé à la seconde inspection, je ne me doute encore de rien, pensant qu'ils veulent juste fouiller un peu le van, bien chargé. Au bout d'un quart d'heure, voilà que deux agents m'interpellent et me font signe de les suivre dans une pièce isolée. Typiquement l'une de ces pièces glauques que l'on voit dans les films, où les potentiels criminels sont emmenés et interrogés – ce fut d'ailleurs le cas, j'allais y passer un bon moment en compagnie d'un homme menotté et d'un agent le surveillant, la main sur son arme. Sur les murs, que des affiches déprimantes et des pages d'interdictions en tous genres ponctuées de menaces d'emprisonnement et autres amendes. L'air conditionné tournant à fond n'était pas là pour arranger les choses : en short en t-shirt, je me serais senti autant à l'aise dans une chambre froide – mais c'était probablement le but. Je passerais là deux longues heures entrecoupées d'interrogatoires hostiles, de prises d'empruntes et photographies, avant de répondre à un dernier questionnaire et de recevoir un refus d'entrée pour cause de "fonds insuffisants" et "absence de preuves de résidence au Canada". En résumé, ils avaient peur que je reste illégalement sur le territoire. Mes fonds étaient bien entendu suffisant, seulement il n'est pas envisageable d'espérer faire entendre raison à un agent des douanes américaines, même en restant autant poli et "serein" que possible.

Et voilà que je repars donc, aussi déprimé qu'on puisse l'être, récupérer mes clefs de voiture. Le douanier qui me les donne me dit "j'étais de ton côté, je voulais qu'ils te laissent passer, j'ai vu que tu étais photographe[...]" Malheureusement ce n'est pas à lui que revenait cette décision, et je dois alors faire demi-tour et repasser la frontière canadienne.

Ce refus d'entrée a un effet secondaire : je ne peux plus simplement me présenter à une douane pour obtenir le précieux tampon. Non, je dois désormais faire une demande de Visa à l'ambassade, ce qui prends bien évidemment une soixantaine de jours minimum. Bref, la saison des orages du sud-ouest touchera à sa fin bien avant que je ne puisse partir, sans parler du fait que Camille n'a de vacances qu'en août et avait réservé un vol pour Miami...

Avec amertume, je dois accepter que ce voyage tant attendu, auquel je ne cessais de penser depuis 10 mois, est impossible. Passer la frontière illégalement n'est pas une option : 99% de chances d'être intercepté par la Border Patrol, et là c'est au minimum plusieurs jours de prison, une forte amende et une interdiction de territoire de 10 ans, si ce n'est définitive. D'autant qu'il n'existe aucun passage non bloqué.

 

Mais je ne me laisse pas abattre pour autant : aussitôt, j'échafaude un plan de secours, un nouvel itinéraire, canadien cette fois-ci.

Voilà que naît alors ce projet de dernière minute : j'allais filer à travers le pays vers le Grand Nord, de nouveau – mais encore plus au nord que l'année d'avant. Cette fois, après 6 longs jours de route vers le Yukon, je monterais vers Dawson City jusqu'au début d'une route bien particulière : la Dempster Highway.

Cette large route en gravier, achevée en 1979, file vers le nord sur plus de 730km à travers la toundra du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, franchissant le cercle polaire arctique et se terminant à Inuvik, petite ville d'environ 3000 habitants qui, durant 56 jours chaque été, ne voit plus le soleil se coucher. Entre Dawson City et Inuvik, seules deux zones habitées : Eagle Plains, sorte de point de ravitaillement, et Fort McPherson, 800 habitants, essentiellement Amérindiens. Il faut également prendre deux traversiers pour passer les rivières Peel et Mackenzie.

En lisant au sujet de cette région, je suis tombé sur une expression qui reflète bien l'image que je m'en fais : "le désert arctique". En effet, une bonne partie de cette zone est vierge de toute forêt, et des montagnes nues dominent des plaines recouvertes d'une végétation rasante. Une sorte d'Atacama nordique un peu lunaire, bref, un endroit que j'aurais aimé voir en 2015 et où j'ai finalement l'occasion d'aller – bien plus tôt que prévu. L'occasion de découvrir des paysages nouveaux, et d'enrichir certaines séries comme Terres Perdues, si ce n'est d'en créer de nouvelles.

J'allais partir le 5 juillet, le temps d'ajuster mes préparatifs, mais le temps, surtout, de laisser passer cette amertume qui m'avait envahie. Je voulais partir serein.

[ Carte du trajet réel (aller - retour) - Cliquez pour l'agrandir ]

 

5 juillet / Jour 1 - Montréal, Québec

Le jour du départ arriva vite.

Une seconde fois, je grimpe dans la confortable Chevrolet Venture de 2001 – que j'ai eu pour 1200$, avec un peu plus de 190.000km au compteur – et quitte Montréal. Une semaine de route m'attends.

À mesure que je m'éloigne vers le nord, les vallons recouverts de feuillus laissent place à des forêts de sapins parsemées de lacs. Le ciel s'assombrit et une pluie diluvienne s'abat bientôt sur moi. L'averse dure une trentaine de minutes, puis le soleil finit par percer de nouveau. Un jeu d'ombres et lumières s'installe, et au détour d'un virage, un imposant camion apparaît sur l'asphalte humide, traversant un rayon éphémère.

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Ce genre de scène se répète un long moment, et parfois je découvre de grands lacs à la faveur d'une ouverture dans les bois.

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En fin d'après midi, j'arrive dans une partie plus peuplée, non loin de l'Ontario. Les petites villes ont une allure typiquement nord-américaine : une avenue principale sur le long de laquelle on trouve l'essentiel des commerces, de vieilles voitures trônant au coin des rues et devant les maisons, un match de baseball que jouent des adolescents sur le grand terrain d'un parc au soleil couchant, alors que familles et voisins sont venus s'installer sur les gradins pour regarder.

L'ambiance est agréable, paisible.

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Je retrouve en fin de journée les forêts sauvages, avant d'arriver finalement près d'un petit aéroport perdu au milieu de nulle part – peut-être en raison des mines proches. Je m'y arrête pour manger une boîte de fèves au lard froide. Pas le meilleur des repas, mais de quoi remplir un peu mon estomac sans trop perdre de temps. Les nuages s'enflamment à l'ouest, et vient le crépuscule alors que je reprends ma route.

Étant parti tard, vers midi, je n'ai fait que 700km quand je m'arrête sur une sorte de petite aire de repos / terrain vague, en lisière des bois. Des lucioles clignotent en voletant dans la clairière... Je m'endors, songeant à l'énorme distance qu'il me reste à parcourir.

 

6 juillet / Jour 2 - Route 117 Nord, Québec

7h du matin, debout. Je m'habille et prends le volant, commence alors une longue journée à travers l'Ontario, sous la bruine et la grisaille.

Des forêts, des forêts, des forêts. Très peu de villages, de grandes distances à travers la vacuité verte de cette immense province. Ce n'est pas la journée la plus fascinante du périple, mais j'ai parcouru un peu plus de 1000km quand, le soir venu, je m'arrête sur une grande aire de repos perdue au milieu des sapins, le long de la route 17.

Le ciel est alors plus dégagé, quelques altocumulus se parent de rouge quand le soleil passe l'horizon.

7 juillet / Jour 3 - Highway 17 West, Ontario

Le paysage change radicalement en début d'après midi alors que j'arrive dans le Manitoba, passant dans le même temps un premier fuseau. D'immenses plaines sans relief, qui ne sont pas sans rappeler l'Illinois ou le Kansas.

Après Winnipeg, je démarre l'interminable 16 West qui file droit vers Saskatoon puis Edmonton, 1300km plus loin, en Alberta (et qui continue jusqu'à la côte ouest, en Colombie-Britannique – pas loin de Stewart et Hyder, où la Pontiac nous avait lâché l'été dernier).

Les prairies, champs de colza, marécages et lacs du Saskatchewan défilent. Je croise de moins en moins de monde, sur cette portion de la route. J'ai de nouveau gagné une heure.

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Un avion d'épandage fonce au ras du sol devant moi, vire, décrit un bref virage à ma droite avant de repasser de l'autre côté et de lâcher sur les champs de grandes quantités d'insecticides qui, avec le soleil rasant, scintillent avant de tomber lentement au sol.

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À la fin de la journée, je m'arrête dans le petit village de Saltcoats, "réplique" parfaite de ces hameaux perdus au milieu des champs du Kansas. Des rues en terre, de vieux pick-up rouillés, des silos en taule et quelques bâtiments délaissés. L'un d'eux m'interpelle, estampillé "Antiques". Des empilements de chaises et de bibelots en porcelaine sont entassés aux fenêtres, et deux tréteaux annoncent une zone écorchée dans la route couverte qui mène au patelin.

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Je file ensuite un peu plus loin et m'arrête avant Yorkton, sur le parking d'un petit visitor center installé au croisement de deux grandes routes, près des stations essence. Un grand panneau informatif lumineux clignote le long de la route, déclamant inlassablement la température et les événements à venir dans la région, éclairant par saccades l'intérieur du van. Je m'endors épuisé.

 

8 juillet / Jour 4 - Highway 16 West, Saskatchewan

Vers 5h du matin, le sifflement d'un train dans la plaine me réveille. Je regarde à travers les rideaux : la brume a envahi les lieux.

Deux heures plus tard je démarre cette nouvelle journée. Après avoir fait fausse route, perdu dans le brouillard pendant une demie-heure, je me réoriente vers l'ouest. Il faut dire que les notes de l'itinéraire jusqu'à Dawson tiennent sur une petite page de mon carnet (et que je n'ai pas vérifié la carte) – ce qui reste tout de même largement plus fiable qu'un GPS, soit dit en passant.

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Le ciel se dégage, et il fait grand soleil aux alentours de 10h. C'est là que j'aperçois sur ma droite une sorte de grande casse, cimetière de centaines de vieux tacots. Je m'arrête le long d'une dirt road le longeant. Il faudrait une lueur crépusculaire, juste après le coucher du soleil, pour ce genre de lieu. Là, la lumière plombe durement, difficile d'en tirer quelque chose ; mais je m'essaie quand même à quelques "portraits" de ces gueules cassées, vestiges d'une époque où l'on attachait plus d'importance qu'aujourd'hui à l'allure des voitures.

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Une heure plus tard, c'est dans un autre patelin perdu dans les plaines que je fais une courte halte. J'aime explorer ces villages, on y déniche souvent des perles : rues typiques, bâtiments en ruines ou vieilles guimbardes charismatiques. Et ça ne rate pas, je croise encore l'une de ces écorchées trônant fièrement devant une petite baraque en bois.

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"Rétro-photo" du jour. À chaque arrêt, ce train me dépasse, puis je repars, le redouble, m'arrête de nouveau, le rattrape... L'un de ces immenses convois transcontinentaux infatigables.

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Vers la fin de l'après-midi, j'arrive en Alberta. Les nuages s'agglomèrent face à moi, le temps semble instable. Je profite d'un arrêt essence pour faire un crochet sur les routes secondaires et prendre un peu de hauteur. Effectivement, quelques grondements se font entendre là où un front pluvieux noir s'est formé. Assez vite, ce front s'étend tout autour de moi vers l'ouest, avançant dans ma direction.

Je repars vers la route principale en quête d'un bon point de vue sur l'une de ces cellules où commence à tomber la foudre. L'ambiance rurale de ce coin perdu du Canada est magnifique, le vent souffle fort dans les herbes hautes. Je m'arrête près d'une vieille voie ferrée et descends en contrebas de la route. La scène me parle, m'évoque d'une certaine manière de vieux souvenirs de ma campagne natale du Périgord, ou plus récemment des atmosphères orageuses des Grandes Plaines américaines.

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Après quelques péripéties sur les dirt roads, je finis par m'arrêter face à un front bien formé et actif. Le soleil déclinant illuminant les rideaux de pluie, la masse nuageuse sombre, les grands champs de l'Alberta et bientôt la foudre : tout s'agence finalement pour m'offrir un joli "lot de consolation" orageux – c'était le but premier du road trip initialement prévu dans le sud-ouest des États-Unis.

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L'activité électrique décline rapidement et la pluie finit par me rejoindre. Je recule de quelques centaines de mètres, mais l'orage a prit de la vitesse. Je le laisse passer, et reprends finalement ma route vers l'ouest.

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La journée touche à sa fin, et je trouve une aire où me garer pour la nuit. Les ultimes couleurs du soir sont superbes.

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9 juillet / Jour 5 - Highway 16 West, Alberta

Encore une longue journée. Plus de 1200km parcourus et un dernier fuseau horaire passé ce jour là, de l'Alberta aux forêts nordiques de la Colombie-Britannique. Je me fais d'ailleurs surprendre par les espaces sauvages de cette province et frôle de peu la panne sèche, le soir. Je croise également les deux premiers ours noirs du voyage, et souris en voyant certains slogans de la sécurité routière canadienne le long des routes, mon préféré étant probablement "Stay alive, don't drink & drive".

Chaque soir, le même rituel : inspecter le van, tracer sur la carte le trajet du jour, prendre des notes, ranger le boxon et les CD dans leur housse, faire un brin de toilette, manger (si possible), fermer les rideaux, puis enfin un poil de retouche et d'écriture au lit et terminé. Ma tête résonne encore du bruit sourd (et anormal) du moteur, alors que je tombe d'épuisement après presque 15h de route.

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10 juillet / Jour 6 - Alaska Highway (97 North), Colombie-Britannique

7h, le réveil sonne, je jette un œil derrière le rideau... Déjà, le soleil perce à travers les sapins. Il est temps de partir.

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La route est vraiment sauvage, désormais. Je ne suis qu'à environ 450km de Watson Lake, Yukon, et serais à Whitehorse ce soir ! Je passe dans la matinée un col cerné de sommets karstiques, avant de redescendre vers un immense lac puis une grande vallée filant vers le Yukon.

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 C'est le long d'une large rivière que j'aperçois un premier troupeau de bisons, une heure et demie avant Watson Lake.

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J'arrive dans la petite ville en début d'après midi, après avoir été ralenti par plusieurs chantiers sur la route, où il faut souvent attendre une vingtaine de minutes qu'une voiture pilote guide la file de véhicules à travers un boxon d'énormes engins.

Il y a le long de la rue principale un endroit étonnant : la "Sign Post Forest", qui comme son nom l'indique est une sorte de forêt de panneaux, pancartes et plaques en tous genres cloués sur des poteaux. Une sorte de tradition débutée en 1942, pendant la construction de l'Alaska Highway, par les ouvriers de cet énorme projet. Si j'avais su, j'aurais récupéré un panneau quelconque à Montréal pour l'embarquer ici !

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Je repars après un semblant de repas. Au bout d'un peu moins de 500km, je retrouve finalement Whitehorse. Étrange sensation que de revoir ces lieux où nous allions l'an dernier, quand nous étions resté un mois à garder la maison de la biologiste avec laquelle nous avions travaillé durant l'été – et qui était repartie dans un autre camp. Je repense à ces longues marches d'un bout à l'autre de la ville, pour aller faire les courses ou squatter du Wifi. Mais je ne m'y attarde pas, et file vers le nord sur la Klondike Highway : cap vers Dawson City, où j'arriverai demain.

Je m'arrête pour la nuit un peu moins d'une centaine de kilomètres au nord de Whitehorse, le long de Fox Lake. Quelques petites averses passent. Me voici justement enfin dans cette région où la "nuit" n'existe plus – encore que, sous cette latitude, il y ai tout de même une courte période où le soleil se couche, mais la luminosité reste claire.

Je songe à la Dempster. Faire un road trip ayant une route pour "destination", c'est assez représentatif de cette manière de voyager...

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11 juillet / Jour 7 - Klondike Highway (2 North), Yukon

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Droit vers le nord. Je passe Carmacks dans la matinée, et du même coup le point le plus au nord où j'ai été (Faro et Ross River étant globalement sous la même latitude). La route entre Carmacks et Dawson est parsemée de cratères, et comme d'habitude sur le réseau routier du nord depuis la Colombie-Britannique, plusieurs passages sont en gravier très poussiéreux. J'arrive au départ de la Dempster vers 13h, mais je veux d'abord faire un crochet à Dawson, 40km plus loin.

Je suis agréablement surpris en y arrivant, la ville est d'allure moins touristique que Skagway (où nous avions débarqué du ferry et pris un train l'an dernier), assez préservée, "authentique" : bâtiments en bois très colorés et rues en terre battue dans lesquelles circulent des voitures esquintées par le climat et les routes du Klondike.

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Je profite de ma pause pour manger un peu plus décemment en compagnie d'un vieux natif, au bord du fleuve où flottent de vieux vapeurs, et repars. Me revoici en une vingtaine de minutes au kilomètre zéro de la Dempster Highway.

Un vieux pont en bois me fait franchir la rivière Klondike, et après une centaine de mètres l'asphalte cède la place à la terre. J'y suis !

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Les 50 premiers kilomètres sont rudes, il y a plusieurs passages en "taule ondulée", la pluie a rendue glissantes certaines sections et il faut slalomer entre les nids-de-poules, mais globalement la conduite n'est pas très difficile. Puis en arrivant dans le parc territorial de Tombstone, les conditions s'améliorent. La taïga s'éclaircit doucement et apparaissent des sommets tout autour de moi.

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 Je grimpe jusqu'à un col et approche de la toundra. Les arbres se raréfient, la vue se dégage totalement sur les vallées et montagnes.

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De ces vallées lointaines se dégage une forme de pureté... De vastes terres sauvages, vierges de toute trace de l'Homme.

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J'attends ensuite quelques heures, installé en haut du col, que la lumière change. Finalement c'est au sud qu'apparaissent de vastes voiles pluvieux au dessus d'un massif isolé, évoluant rapidement vers l'ouest.

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Une heure plus tard, je continue la Dempster vers le nord. Chaque centaine de mètres que je parcours me fait découvrir une perspective radicalement différente, tout change très vite. Ainsi, je fais plusieurs haltes durant ma descente vers de grandes plaines ouvertes. Les sommets nus dominant la vallée se voilent d'une pluie fine alors que l'ombre est soudain découpée de rayons éblouissants.

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Ce manège se répète un moment : j'avance, m'extasie face aux lieux que je découvre et à la lumière sans cesse renouvelée, m'arrête, sors le trépied, le rentre, repars pour m'arrêter de nouveau 500 mètres plus loin.

La région, loin d'être uniforme, est découpée en une variété de biomes à la végétation successivement dense ou rasante; on trouve dans les talwegs des zones marécageuses où serpentent des rivières discrètes; et les plateaux herbeux sont rendus mous par l'accumulation de mousses et lichens sur le permafrost. Les montagnes ont également des formes variées, des crêtes acérées aux dômes vastes et solitaires. Et tout est beau.

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 À 20h passé, le soleil est encore haut sur la toundra de Blackstone Valley. Je cherche un endroit où passer la nuit, avançant sur la piste cratérisée avec pour hymne les mélodies islandaises de Sólstafir.

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Je finis par me poser dans une sorte de petite clairière au milieu d'arbustes, et de l'autre côté de la route s'étend la plaine. À l'ouest et à l'est, des centaines de kilomètres de terres sauvages. Idem au nord, en dehors de la frêle route de terre et d'une mince poignée de villages autochtones.

Minuit.

Quel sentiment étrange. Je réalise. Je réalise où je suis, je prends pleinement conscience de mon isolement, de la distance parcourue seul et d'une traite depuis Montréal. Près de 7000 kilomètres. En comptant le retour, j'en aurai fait presque 15000, en 3 semaines. 21 jours intenses. Des journées entières à rouler vers le nord-ouest, hypnotisé par l'horizon de la route, des milliers de lignes blanches, jaunes, continues ou discontinues, se courbant ou décrivant des droites infinies; les bruits du moteur et de l'asphalte sous mes roues s'encrant dans ma tête et résonnant bien après que j'ai terminé chaque journée, réminiscence, persistance auditive mêlée d'acouphènes. Et puis je m'endormais.

Loin du monde, je réalise que je me trouve près du cercle polaire arctique, alors que minuit passe et que plane le soleil au dessus de l'immense toundra. Où je me trouve, il se couchera pour un court instant, mais demain peut-être, je le verrai rester au dessus des dômes sauvages qui me cernent au loin, approcher la limite du crépuscule et de l'aube, sans jamais disparaître. C'est une expérience forte. Sortir, supposément la nuit, contempler les montagnes baignées de lumière, sans autre bruit que celui du vent dans la plaine. Penser au retour, à cette distance. Se demander – à juste titre, comme je le verrai plus tard – si j'y parviendrai, si le minivan tiendra, en profitant quoi qu'il arrive de chaque moment. Je terminerai ma route vers le nord, puis entamerai bientôt ma longue redescente.