304 Jours

Le 14 novembre 2016, je rentrais en France après un peu moins de deux ans passés en Amérique du Nord. Deux road trips intercontinentaux, quelques périples tant sauvages qu’urbains, trois nouvelles séries, ainsi qu'un enrichissement conséquent de mon portfolio.

Et, bien évidemment, beaucoup d’histoires à raconter (Traversée de l'Amérique du Nord & Canada : Le Grand Nord).

C’est précisément le but de ce nouvel ensemble de récits : narrer quelques anecdotes de mes récents voyages photographiques et partager des images que je n’ai – pour la plupart – pas posté ailleurs.

 

"Dernier Jour"

13 novembre 2016, Montréal, Canada.

Veille de départ... L'appartement est pratiquement vide, en dehors des quelques meubles que nous avons vendu à nos successeurs. Une atmosphère nostalgique plane, c'est la fin d'une période.


"Retour aux sources"

Retrouver les Pyrénées, où j'avais bivouaqué pour la dernière fois en février 2015, fut un moment particulier. Et, bien que les conditions de décembre furent assez peu propices à la réalisation d’images vraiment originales, il y eu quelques instants intéressants à capter.

 

3 & 5 décembre 2016, Ariège, France.

Au tout début de l’hiver, avant que la neige ne s’installe durablement à basse altitude, les forêts dénudées de l’Ariège offrent des ambiances minimalistes, au gré d’une lumière changeante.

14 & 15 décembre 2016, Hautes-Pyrénées.

La première sortie en conditions hivernales a malheureusement lieu sous un ciel bleu… Nous montons au refuge des Oulettes de Gaube, face au Vignemale, plus haut sommet des Pyrénées françaises. À la nuit tombée, alors que la lune se lève, les ombres s’étirent sous la face Nord du pic…

Au matin, le ciel reste désespérément vide. Ce sont de fragiles cristaux formés sur la neige à l’ombre d’un rocher, dans la redescente, qui retiennent mon attention…


"Fargo"

13, 14 & 15 janvier 2017, Plateau de l'Aubrac, France.

Le 13 janvier nous entamons, avec Florian Calas, un court road trip à travers l'Aubrac, au sud du Massif Central. Une tempête de neige est prévue...

Et effectivement, le premier jour, les conditions sont parfaites. Au cœur des bourrasques émergent des scènes minimalistes...

Après être arrivés le soir au cœur du plateau, nous empruntons les routes fermées, coupées par des congères soufflées par le vent.

Au crépuscule, nous nous dirigeons vers le lac de Saint-Andéol pour y passer la nuit. Sur la route déserte, la voiture s'arrête soudain : une durite d'essence s'est détachée. Réparations laborieuses dans un froid glacial : le vent s'engouffre par la portière ouverte, les clignotants éclairent le fossé enneigé par intermittence alors que la nuit tombe... Nous repartons au bout d'une vingtaine de minutes et, après nous êtres garés, marchons jusqu'à la fin de la route pour repérer les lieux. C'est le moment que choisit la tempête pour s'intensifier, et la température ressentie doit chuter très bas en dessous de zéro alors que nous revenons sur nos pas, face au vent, avec une visibilité réduite à quelques mètres. Sous la lumière lunaire, le vent décape le plateau de la neige qui y est tombée quelques heures auparavant...

À l'aurore, le lac gelé se découvre. Le blizzard a reprit de plus belle.

Les conditions de la journée qui suit sont moins captivantes. Nous filons jusqu'aux Monts du Cantal et chaînons de nouveau, le soir, alors que nous redescendons un col largement enneigé. Le troisième jour, alors que nous traversons l'Aveyron sur la route du retour, une parhélie très bien formée apparaît derrière le voile de cirrus.


"Au Cœur de la Bête"

14 mars 2017, Tarn, France.

La fin de l'hiver n'est pas une saison que j'affectionne particulièrement, du moins en montagne, où la neige fond mollement. C'est donc l'occasion de faire des choses différentes, et d'aller explorer les entrailles d'un ancien lavoir à charbon perdu au cœur du Tarn ; immense carcasse de béton vide à l'ossature de fer, couverte de suie, jonchée de bris de verre et de métaux rouillés. Les ambiances diffèrent des lieux de vie oubliés que je recherche pour "Vestiges", mais j'y réalise tout de même une série satisfaisante, pour l'exercice, construite comme un storyboard.


"Résurgence"

30 avril 2017, Tarn, France.

Avec l'arrivée du printemps, les premiers orages éclatent. Je retrouve les grondements, l'odeur de la pluie sur l'asphalte, le chant des grillons, le bruissement des herbes qui s'agitent à mesure que le vent se renforce...

5 mai 2017, Landes, France.

Une virée improvisée nous conduit sur la côte landaise. Le lendemain de notre arrivée commence une longue et vaine attente... La foudre ne viendra pas, mais les lumières océaniques associées au ciel instables rythmeront la journée.

8 juin 2017, Gironde, France.

Début juin, je passe quelques jours en Dordogne, où j'ai grandi et débuté les traques orageuses... C'est donc une sorte de retour aux sources que de se retrouver en Gironde à observer un imposant système multicellulaire s'approcher au delà des vignes.

Alors que le front arrive, les rafales dépassent les 100km/h et la pluie redouble d'intensité. La foudre s'abat avec une fréquence impressionnante tout autour de notre position. Des flashs bleus fluorescents indiquent plusieurs ruptures de lignes à haute tension, et au retour nous empruntons des routes jonchées de branches. Des dizaines de souvenirs remontent à la surface...


"A Fine Day To Exit"

13 juin 2017, Haute-Loire, France.

Un soir étrange, dans ce qui est probablement l'un des secteurs les plus isolés de France, j'erre au hasard sur les routes détrempées en quête d'atmosphères cinématographiques, à l'heure bleue. L'occasion parfaite pour composer une nouvelle mini-série "storyboard".

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"Celestial Violence"

22, 23 & 24 juin 2017, Hautes-Pyrénées, France.

Le 22 juin, je pars bivouaquer trois jours dans un secteur isolé de la réserve du Néouvielle. Pratiquement aucune présence humaine, ici, à l’aube de l’été. Cette zone abrite notamment les plus hautes forêts de pins à crochets d’Europe, et certains d’entre eux atteignent des âges improbables, dépassant parfois le millénaire. C’est donc un endroit assez unique de la chaîne pyrénéenne – et inutile de préciser que ces très vieux arbres me fascinent au plus haut point, en plus d’être particulièrement photogéniques.

L'un de mes objectifs, cette saison, est de réaliser des images d'orage en montagne, non pas pour le "challenge", mais parce qu'il est difficile d'imaginer meilleure combinaison pour ma série "Terres Perdues".

Or, le tout premier soir les modèles prévoient un bon potentiel orographique (instabilité causée par les reliefs), je choisis donc d’installer le camp près du plus haut lac, autour duquel quelques bosquets surélevés offrent une vue dégagée sur le vallon, et notamment le bien nommé lac de l’île, quelques centaines de mètres en contrebas. Un repérage préalable me permet de dénicher un angle très intéressant avec d'un côté un pin mort, ancré à son rempart, dominant la vallée depuis probablement des siècles ; et de l'autre un arbre plus jeune, les deux encadrant ainsi la vue plongeante et donnant une profondeur à la scène. Dans le même temps, j’observe les reliefs se perdre dans des congestus de plus en plus imposants, et les premiers grondements se font entendre… Une heure plus tard, un craquement assourdissant déchire le silence : c’est mon opportunité. L’orage est tout proche, au sud de ma position. Je cours jusqu’à mon point de vue, installe le trépied, cadre, fais rapidement mes réglages et connecte la cellule de déclenchement à mon appareil. Impact ! la foudre s’abat pile sur un sommet face à moi, premier cri de joie ; puis l’image s’affiche sur l’écran LCD du D750, deuxième cri de joie – noyé dans le fracas qui résonne sur les montagnes. D’autres impacts tombent derrière la crête à l’ouest, dans une autre vallée, et quelques éclairs intranuageux défilent au dessus du cirque. Le tonnerre claque sèchement et gronde en échos interminables tout autour de moi… Rapidement, l’activité électrique décline tandis que la pluie commence à m’atteindre. Je file m’abriter dans la tente, et le temps d’y être, ce sont des grêlons atteignant le centimètre de diamètre qui commencent à me tomber sur le dos… Heureusement la toile est solide, car un déluge de grêle s’abat soudain, noyant les lieux et créant des "lacs" tout autour du camp.

[Capture vidéo]

Le soir suivant, à l'inverse, la nuit est parfaitement claire et sans lune. Le bivouac est planté près du lac de l'île, alors au crépuscule je m'installe sur un nouveau point de vue à quelques minutes du camp...

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Il y a, dans l'un des bosquets proches, un très vieux pin assez impressionnant. Il doit approcher du millénaire... Lui rendre justice n'est pas évident, du moins avec la lumière diurne, assez fade. Mais la nuit, je peux l'éclairer à la frontale comme on ferait du portrait studio, avec en prime la voie lactée en arrière plan.


"Un Soir de Juin"

27 juin 2017, Haute-Garonne, France.

Nouvelle chaude journée d'été, nouveaux orages sur l'est de la Haute-Garonne... Et juste au moment où j'allais replier le matériel, un unique coup de foudre assez proche, tardif, s'abat derrière la colline sous une forte averse de grêle au coucher du soleil.


"Temple"

30 juin 2017, Ariège, France.

3h du matin, quelque part dans les forêts du plateau de Beille, en Ariège... En cette veille de juillet, le mercure indique pourtant -3°c suite à de récents orages fortement pluvieux suivis d'un vent du nord. Un silence total règne entre les sapins ; la voûte céleste, foisonnante, est encore pure et sans nuages.

Entre les arbres, l'ambiance a quelque chose de presque mystique. Deux d'entre eux encadrent un jeune sapin, formant une sorte de porte, ou d'autel païen étrange. J'ai toujours été assez fasciné par les diverses spiritualités natives antérieures aux religions institutionnalisées qui ont souvent tenté de les faire disparaître. Généralement animistes et sainement liées à leur environnement, dénuées pour la plupart de toute volonté de domination, elles étaient – et sont encore, pour celles qui subsistent aujourd'hui en certains lieux reculés du monde – simplement respectueuses de la vie ; et donc assez proches de mes convictions personnelles, bien qu'athées.


"Our Fortress Is Burning"

21 & 22 juillet 2017, Haute-Garonne, France.

Je pars en compagnie de Matthieu Krieger pour un nouveau bivouac, cette fois face au plus haut sommet de la chaîne, l'Aneto, au cœur du massif des Monts Maudits.

L'atmosphère crépusculaire est on ne peut plus onirique : des volutes blanchâtres défilent tout autour des cimes, emportées par des rafales glacées.

Une nuit paisible s'écoule, puis l'air s'agite à l'arrivée du jour naissant...

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6h du matin. Le roi des Pyrénées s'embrase. Animées par de violentes rafales, des marées de nuages défilent dans les vallées et sur les crêtes en nous noyant par intermittence... les premières lueurs apparaissent, rouges sang ; les brumes s'animent, tout est fou autour de nous.

À l'est, dans les assauts de vapeur, un sommet à la silhouette volcanique fait barrage à l'embrasement, scindant en deux les couleurs dorées.

La masse de nuages qui remonte de la vallée se densifie, et le vent se renforce encore. Nous sommes régulièrement submergés par la brume épaisse et aveuglante avant d'en ressortir et d'observer de nouvelles apparitions, des lumières fragmentées, totalement différentes de celles que nous pouvions voir quelques instants plus tôt. Rien n'est immobile dans la tempête.

C'est là, dans un nouveau déchirement, qu'émerge le pic d'Estos du cœur de l'ombre...

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Le soleil s'élève, les couleurs s'évanouissent. Mais le vent, lui, perdure lors de notre retour côté français.


"Titan"

4, 5 et 6 août 2017, Hautes-Pyrénées, France.

Le climax de cet été riche en moments mémorables arrivera au cours d'une nouvelle expédition en altitude, aux environs de la barre des 3000m. En compagnie de Clément Fayet, l'ascension démarre le 4 août vers le célèbre secteur de la brèche de Roland, au dessus du cirque de Gavarnie. J'avais repéré en 2013 plusieurs grottes susceptibles d'offrir un bon abri dans la tempête, et c'est là que nous allons passer les trois prochains jours, sous la crête Bazillac, à mi-chemin entre la brèche et le pic du Taillon.

Partis tard, nous profitons d'une lumière rasante durant la majorité de notre progression. Les nuages nous gagnent régulièrement, et après avoir traversé le torrent du Taillon, nous nous arrêtons sur un plateau pour contempler l'océan cotonneux qui s'étend face à nous.

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Nous rejoignons la brèche après le coucher du soleil. Dans l'immense embrasure se tiennent deux minuscules silhouettes, témoignant du gigantisme omniprésent qui règne ici. Il ne nous reste qu'à nous y hisser à notre tour, et nous découvrirons le versant espagnol avant de bifurquer à droite, à flanc de falaise, jusqu'à notre "chambre avec vue".

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Au crépuscule, nous trouvons l'abri idéal et nous installons dans un emplacement de bivouac parfaitement placé, au creux d'une grande caverne. Nous étendons nos tapis et duvets à même le sol, et passons une nuit radicalement opposée à la seconde, qui sera nettement plus mouvementée...

À l'aurore, nous montons jusqu'au "Doigt", un monolithe s'élevant sur le sentier menant au pic du Taillon. Un sujet qui avait retenu mon attention lors de mon dernier passage ici, en septembre 2013.

Les premiers rayons traversent la brèche de Roland et projettent son ombre sur un sommet opposé. Si l'est ne se couvre pas, je n'ai qu'à attendre un peu que le soleil continue sa course et vienne faire de même avec l'ombre du monolithe... C'est ce qui finit par se produire, alors que le ciel sombre à l'ouest tranche nettement avec l'éclat du premier plan.

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Au sud, de grands bancs d'asperatus défilent, et une tranchée de lumière, ouverte par la brèche, fait de fugaces apparitions à travers l'obscurité.

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L'ambiance est étrange, assez mystérieuse, avec les couleurs bleutées du jour naissant, ce plafond tourmenté, et l'horizon voilé par une brume atmosphérique persistante...

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Tout au long de la journée, des signes d'instabilités se manifestent côté espagnol : bancs de nuages préorageux, débuts de convection, premières averses, grondements, et enfin de superbes cumulonimbus peu avant le coucher du soleil. Nous flânons dans les environs et observons les choucas faire des allers et venues depuis leurs nids sous la voûte de la caverne, haute d'une quinzaine de mètres.

Notre "résidence provisoire" est heureusement composée d'une partie plus encaissée où nous dormons, à l'écart des nids, ainsi que d'un second emplacement de bivouac où l'on tient juste assis. Autre avantage en cas d'apocalypse, une véritable grotte se trouve dix mètres plus loin, le long du sentier que l'on surplombe.

Le soir vient, et les dernières lueurs tranchent l'ombre sur les sommets dominant Ordesa...

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Nous plantons la tente dans notre emplacement de la veille, au cas où de fortes rafales nous apporteraient la pluie. Le jour s'éteint... À la nuit tombée, le calme revient mais la tension monte. Nous attendons l'arrivée du front, prévue vers minuit.

Le noir est total malgré la pleine lune, dont l'opacité des nuages a eu raison. Le silence règne. Et comme prévu, peu avant minuit, les premiers flashs lointains éclairent l'ouest. L'ambiance est totalement folle, irréelle, menaçante. La foudre tombe au sud sur les contreforts du massif, sous un ciel parfaitement sombre, illuminant les sommets karstiques et le canyon dans une lueur métallique ; atmosphère de sulfure, vision d'autre monde évoquant les décors désolés de Titan, et ses orages de méthane.

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Mais rapidement, la masse de nuages nous engloutit. L'activité électrique devient continue, stroboscopique, l'énergie dégagée est incroyable. Les flashs nous aveuglent, les rafales se déchaînent, la foudre tombe parfois proche, sur la crête, et le relief déforme l'écho du tonnerre au point d'évoquer des sons de cors improbables semblant annoncer l'approche d'une armée d'Orcs. Parfois, nous émergeons du brouillard pour apercevoir les plateaux en dessous de nous et les sommets blanchis par la grêle... Néanmoins, nous restons relativement abrités tout du long, malgré le vent, la tente solidement arrimée dans l'abri. Un torrent continu de gravillons pleut d'un déversoir sur la gauche de l'entrée, et nous entendons de temps à autres des rochers plus conséquents dévaler la pente... La nuit continue ainsi jusqu'à 6h du matin, alternant accalmies et apocalypses de foudre pilonnant la zone, jusqu'à ce que les dernières cellules finissent par s'évacuer vers l'est, à l'aube.

En fin de matinée, nous amorçons la redescente côté français : l'extrémité Est du cirque de Gavarnie, vue des hauteurs en contrebas de la brèche de Roland, est submergée de nuages déchiquetés et entremêlés dévorant les cimes, masquant le gouffre titanesque du cirque et laissant soupçonner sa verticalité immense... Les gigantesques cascades se jettent dans une mer de brume, alors que la lumière perce péniblement le brouillard opaque, apparition du Monde Perdu.

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"Nuits Blanches"

22, 23 & 24 août, Hautes-Pyrénées, France.

Bien décidé à récidiver, je pars cette fois-ci trois jours dans la cabane d'Alans, non pas au dessus mais face au cirque de Gavarnie. On y aperçoit la brèche, la crête de l'autre côté de laquelle nous avions bivouaqué, et le fameux monolithe. J'ai retenu la leçon de la dernière fois : nous étions légèrement trop haut, régulièrement noyés dans le cumulonimbus. Cette fois ci, je ne suis qu'à 1900m, soit 1000m plus bas. C'est une approche différente, qui permettra un point de vue d'un autre genre.

En fin de journée, l'astre décline et le "rituel" recommence, sans jamais qu'on ne s'en lasse. Clair-obscur sur le trajet que nous avions emprunté quelques semaines plus tôt.

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Ce point de vue est aussi assez stratégique. Isolé, solitaire, nettement plus intéressant que celui du refuge des Espuguettes, auquel il manque du recul par rapport au cirque, et surtout cette ouverture donnant droit vers le Vignemale, plus haut sommet des Pyrénées françaises, trônant seul à 3300m d'altitude.

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La noirceur nocturne dévoile un autre spectacle : les étoiles filantes des perséïdes filent à travers la haute atmosphère et se consument dans toutes les directions, alors qu'une imposante voie lactée estivale surplombe le cirque, et que peu à peu apparaissent des nuages à l'ouest...

Car ce n'est pas pour observer la voûte céleste que je suis venu ici, mais bien évidemment parce que de nouvelles salves orageuses s'annoncent pour les deux prochaines nuits. Alors, quand vers une heure du matin je vois depuis mon lit les premiers flashs lointains, je sors m'installer face aux hostilités qui commencent...

Les orages se forment très vite, et progressent de la même manière. Une fois encore, ils sont stroboscopiques, et tranchent les montagnes comme des silhouettes encrées, tandis que l'air bleuté annonce de fortes précipitations sous ces bases chaotiques.

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Alors que les premiers orages s'évacuent au nord, je décide de me concentrer sur le massif du Vignemale, trônant plein ouest. Un nouveau front particulièrement actif s'approche rapidement. Dans la nuit noire, il me semble soudain percevoir une lueur blanchâtre s'élever en dessous de moi... C'est une mer de brume qui émerge soudain de la vallée, fantomatique, illuminée par saccades sous un ciel tourmenté. Nouveaux rêves d'insomniaque, nuit blanche volontaire offrant ces visions hallucinées que je suis venu chercher, à l'heure où dorment les populations alentours.

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Les vagues se succèdent ainsi jusqu'à 6h30, toujours dans des ambiances mystérieuses et intimidantes. J'ai le sentiment d'évoluer dans un rêve lucide, où des ombres chinoises découpent des marées d'un bleu liquide à travers des convulsions de lumière ininterrompues.

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Alors qu'une cellule enveloppe le cirque, je me réfugie dans l'embrasure de la porte de la cabane, et continue de photographier sans interruption. J'attends le potentiel coup de foudre qui tomberait au cœur du cirque, bien qu'il n'y en ait pratiquement eu aucun jusqu'à présent. J'ai donc fermé le diaphgrame et branché la télécommande pour déclencher en continu, et l'essentiel des images sort sous-exposé, je suppose donc que ça suffira. Les minutes passent... Là, un énorme flash m'aveugle, je discerne à peine un point d'impact très proche, dans le cirque, et un fracas simultané m'assourdit. L'air est tellement saturé d'eau, la pluie tellement dense, que je n'ai pratiquement vu que du blanc. Je suis à peu près certain que la photo est sur-exposée... Et quand elle s'affiche sur l'écran, c'est effectivement le cas : les deux tiers de l'image sont blancs, et l'herbe devant la cabane est plus irradiée qu'en plein jour.

Ce sera probablement le plus gros raté de l'année. Mais j'ai du mal à m'en plaindre... La cellule passe, je ressors, et la nuit continue ainsi jusqu'à 6h45.

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Je dors assez peu, sans surprise. Trois heures, en vérité. Mais l'euphorie nocturne et l'attente de la suite me donnent l'énergie suffisante pour la journée. Celle-ci passe lentement, et une courte sieste dans l'herbe me remet d'aplomb pour capter l'orographie naissante, vers 17h.

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La suite sera bien plus agressive. 21h, la nuit tombe une heure et demie "trop tôt" alors qu'un front se forme en un temps record et avance furieusement droit sur moi...

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J'ai à peine le temps de réaliser quelques images qu'un souffle étrange s'élève de la vallée... Un vent énorme semble approcher très vite, sifflant, hululant à l'ouest, presque inquiétant. Les premières grosses gouttes tombent, et les arbres en contrebas s'animent dans une rafale continue. Je rentre dans la cabane, et installe le matériel. Les herbes se couchent violemment et le vent me gagne : un déluge tombe à l'intérieur, mon trépied manque de tomber ! Je le pose sur le lit et tente de fermer la lourde porte en fer, mais le souffle est plus fort que moi, et je dois mettre tout mon poids pour y parvenir, au bout d'une quinzaine de secondes de lutte acharnée. La pluie s'infiltre par l'interstice au pied de la porte tandis que les rafales s'engouffrent par la cheminée et font voler de la cendre partout dans la pièce. Bientôt, une mare de cinq millimètres se forme à l'entrée, stoppée par la dalle surélevée où sont posés les deux lits. Par la serrure, des flashs blancs illuminent la cabane, suivis de très près par des coups de canon faisant vibrer la toiture...

Le déluge se poursuit ainsi longuement, avant de s'éloigner à l'est. La suite n'est pas vraiment photogénique, noyée et intranuageuse. Je peux enfin dormir un peu.


"Road Trip Express"

30 août 2017, province de Huesca, Espagne.

Depuis Toulouse, l'Espagne constitue un territoire de prédilection pour de courts road trips. Or, durant mes périodes de "calme plat" à Montréal, j'avais préparé le terrain à de futures virées en divers lieux, et notamment plusieurs villages abandonnés, dont la région regorge.

Alors, à la première occasion, ayant une voiture sous la main, je file plein sud pour un périple express... Et à peine ai-je passé la frontière que je découvre une première ruine par hasard, sorte d'ancienne mine, peu à peu conquise par les bouleaux et les ronces.

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En deux heures de route je passe des plaines occitanes aux montagnes pyrénéennes, et bascule rapidement côté espagnol de la frontière. Je dépasse Vielha avant de bifurquer vers l’ouest par d’étroits corridors, à travers plusieurs gorges, et finit par déboucher dans une région désertique évoquant l’Arizona. Je fais une halte au village perché de Roda de Isábena, qui n'aurait pas déplu à Sergio Leone, et poursuis vers ma destination sur une route encore très "américaine". Là, sur ma gauche, j'aperçois les vestiges d'une ancienne ferme...

Je laisse la voiture à l'entrée d'un chemin et avance entre les oliviers en direction des ruines. Ce lieu exhale l'Espagne : des nuées d'insectes virevoltent autour de moi, ajoutant au chant des cigales un bruissement régulier. Une brise presque imperceptible souffle un air doux, chargé d’essences méditerranéennes. Les arbres et buissons regorgent de figues, olives, mûres et baies diverses, opulence contrastant avec la désuétude du lieu. Je débouche dans une cour, d'où j'aperçois une vieille caravane, planquée sous un grand chêne. Peut-être est-elle encore habitée... Plus loin, des bâches et quelques poutres empilées attestent d'une volonté de rénovation, bien que le tout semble prendre la poussière depuis un long moment.

Il ne semble plus rester âme qui vive...

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Le décor reste sensiblement le même durant la demie-heure suivante, avant que je commence à grimper sur des reliefs par une route secondaire. Celle-ci ne cesse de rétrécir jusqu'au sommet de la montagne, d'où j'aperçois un minuscule village juché seul en contrebas de la colline, que je prends pour ma destination. Après quelques errances, je parviens à ce fameux patelin, mais il n'est pas – du moins pas encore – abandonné. Demi-tour. De fil en aiguille, je finis par tomber sur un vieux panneau en bois, fait main et à peine lisible, déclamant en lettres peintes à la main "Almerilla - 6km". Je m'engouffre alors sur cette dernière route goudronnée, l’équivalent d’une piste cyclable sinuant sans répit sur le flanc d’une montagne boisée… Après un quart d'heure à enchaîner des épingles serrées, je débouche sur une clairière et un petit plateau lové entre des pitons rocheux. J'y suis.

Les lieux ainsi, presque inexistants en France, ne sont pas rares dans cette région de l’Espagne, bien qu’il faille savoir les dénicher. Encore plus ici, où il est impossible d'arriver par hasard. Perdu au cœur des contreforts sud-pyrénéens, niché sur un replat entre les collines, le village est un modèle d’oubli, abandonné et laissé tel quel depuis les années 1960. Son isolement l’a préservé des traces que l’on retrouve rapidement dans la plupart des ruines contemporaines : ici, pas un graffiti, pas une bouteille de bière, le sol n’est jonché que de débris de toiture. La végétation, en revanche, a envahi les lieux. Le lierre recouvre la plupart des murs extérieurs et s’insinue jusque dans les pièces les plus inaccessibles ; les entrées et fenêtres sont calfeutrés par d’inextricables ronciers ; et je découvre – fasciné – un figuier d’une taille impressionnante au cœur de l’une des pièces de l’église. Derrière le bâtiment, dans les friches, ce sont même des grappes de raisin rouge qui pendent d'un arbre...

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Chaque nouvelle pièce vide est une surprise, un tableau différent. Une beauté poétique s'exprime naturellement au gré des rares touches de lumière...

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La journée s'achève, de même que l'été, qui touche symboliquement à sa fin en cet avant dernier jour d'août. Le maquis environnant m'évoque la Provence, et me rappelle qu'ici l'automne météorologique n'est finalement pas si près.

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"Pèlerinage"

6 & 7 septembre 2017, Hautes-Pyrénées.

Mon premier vrai contact avec les montagnes pyrénéennes se fit en juillet 2010. L'objectif en était les lacs et le refuge de Barroude, via la vallée de la Géla. Ce fut le déclic, et mon installation à Toulouse dans la foulée allait me permettre d'arpenter de long en large ces 600km de reliefs, tant en France qu'en Espagne. Je revint à Barroude à plusieurs reprises ; avant d'apprendre en 2015, peu avant mon départ au Canada, que le refuge avait brûlé, une nuit d'octobre...

C'est donc dans un étrange état d'esprit que je débutais cette nouvelle marche. Une ascension où, à l'inverse du déroulement habituel des choses, nous démarrons avec une visibilité parfaite pour ensuite nous enfoncer progressivement dans les nuages stagnant autour du cirque.

La progression se fait à l'aveuglette, dans un épais brouillard. Mais soudain, les murailles qui nous entourent à l'ouest se dévoilent partiellement, sous un soleil lunaire...

 

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Puis le ciel se referme aussitôt, et ne s'ouvrira plus avant le milieu de la nuit.

Nous arrivons aux ruines du refuge. Y parvenir, dans la brume, et contempler son absence, est un moment particulier… Il n'en reste que les fondations en pierres et un morceau de muret.

Le bivouac installé, j'erre autour du lac principal et ses multiples îlots, fragments de falaise effondrés là depuis des siècles, émergeant de la surface immobile comme des géants endormis.

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Au matin, une impression de déjà-vu dans ces lueurs oranges... En mai 2012, je me trouvais quelques mètres plus bas, et réalisais l'une des images de Terres Perdues. Mais ce ciel de cirrus mordorés, cette mer de nuages dévoilant la neste de la Géla, et cette lumière pré-automnale offrent une perspective nouvelle, une atmosphère différente.

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"La Grande Fache"

12 & 13 septembre 2017, Hautes-Pyrénées.

Dernière ascension avant de partir pour l'Écosse, une dizaine de jours plus tard, le sommet de la Grande Fache (3005m) vint clôturer la saison estivale en montagne. Après une longue marche d'approche, nous bivouaquons au pied du pic, quelques 300m en dessous. D'ici, il semble inaccessible. Et pourtant, une heure avant l'aube, nous quitterons le confort de la tente pour escalader sa crête et arriver au sommet au lever du soleil.

Justement, après que ce dernier a disparu sous l'horizon, un festival de couleurs se déploie au delà de la vallée d'Ossau.

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La nuit passe, le réveil sonne. Nous émergeons de la tente et nous équipons rapidement avant de commencer l'ascension finale à la frontale. Une heure plus tard, nous nous hissons en haut de la dernière cheminée et rejoignons le sommet pile au moment où le soleil resurgit.

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Quelques centaines de mètres plus bas, niché sur les hauteurs de l'autre côté du col, un point orange trahit notre bivouac au bout du dédale de roche que nous avons emprunté.

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Ainsi débutait le 304e jour suivant mon retour en France. Une semaine plus tard, Camille et moi nous envolions pour l'Écosse. Encore un mois jour pour jour après ce départ, j'entamais avec un ami un nouveau road trip dans le nord de l'Espagne. Ce récit s'achève, mais deux autres concernant ces voyages sont en préparation, et suivront d'ici peu... Sans parler des multiples virées pyrénéennes dont je tire régulièrement de nouvelles images.

Pour suivre tout cela, rendez-vous ici !

 

Toutes les photographies présentes dans ce récit sont disponible en tirages d'art ]

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