09 - 12/06/2014 : Désert des Bardenas : Dans la poussière des dirt roads

Le désert... Un mot qui est resté dans un coin de ma tête depuis l'été dernier, lorsque ma première virée dans les Bardenas, en Espagne, s'était vue avortée. Depuis, les souvenirs que j'avais de cet endroit particulier étaient teintés d'une certaine amertume, frustration... Nostalgie des quelques instants passés dans ces étendues à grimper dans les badlands, dans la chaleur de juillet. L'envie d'y retourner croissant alors que l'été approchait...

Et voilà que Camille est partante pour un nouveau road trip ; alors au matin du 9 juin, nous entassons nos sacs dans le coffre et prenons la route direction les montagnes, pour traverser les Pyrénées cette fois-ci, nous évitant de longues heures d'ennui et de paysages fades sur les autoroutes coûteuses qui filent vers Saint Jean de Luz, préférant emprunter les lacets des montagnes et le tunnel de Bielsa pour déboucher dans la plaine de la province de Huesca, puis rouler vers le sud-ouest pour retrouver finalement ce désert à cheval entre Aragon et Navarre.

  • Jour 1

Vers 17h, après une pause dans les Pyrénées et quelques heures de route supplémentaires, nous voici aux portes des Bardenas. Comme prévu, les orages se forment. La poussière se soulève à notre passage alors que dans ces étendues arides apparaissent des formes que je reconnais... Ces fameuses sculptures d'argile, façonnées par les pluies depuis des millénaires.

Et nous voilà au cœur du désert. Le tonnerre se fait entendre, un front de rafale se forme au sud est... Le séjour commence donc comme je l'espérais, par une chasse à l'orage qui s'annonce particulière.

L'ambiance est lourde, l'orage génère de puissants vents, la pluie se rapproche rapidement.

Nous nous déplaçons afin d'éviter les précipitations, et de nouvelles cellules s'organisent.

Au sud-ouest, les rideaux de pluie dansent sous un ciel tourmenté, baignés d'une lumière particulière.

Nous partons ensuite plus au sud, profitant d'une accalmie pour nous positionner face à un nouveau front, plus puissant encore. Entre temps, un des gardes du parc (un de ceux que j'avais croisé l'année d'avant) me dit que nous devons être parti d'ici une heure. "Si si", ben voyons... Ce sera l'occasion de voir si ils font encore des rondes passé le coucher du soleil.

Nous nous garons, et approche un fort front de rafale, de plus en plus actif électriquement.

Malheureusement, je ne peux plus photographier la foudre diurne, étant donné que le système que j'utilise pour ça m'a lâché... Et pas question de faire des séries de rafales interminables, je me mets donc à la vidéo, et quelques superbes impacts ramifiés tombent de plus en plus proche. En voici une capture :

Pour ce qui est de l'orage à proprement parler, le plus intéressant sera en vidéo. Je me concentre alors, côté photographie, à retranscrire ces ambiances nouvelles...

Mes inspirations se puisent en grande partie dans l'univers cinématographique, et ce depuis longtemps. Hors l'an dernier, j'avais trouvé que ce lieu - qui diffère beaucoup des montagnes et des ambiances que j'y recherche - se prêtait beaucoup à cet "esprit cinéma", particulièrement des années 60' / 70', avec bien entendu la "trilogie du dollar" de Sergio Leonne, réalisée dans un désert espagnol du même genre (les Tabernas), mais aussi tous ces road movies tournés dans l'ouest américain comme Vanishing Point.

Alors j'ai voulu aller dans cette direction, en gardant mes influences habituelles, et en m'inspirant de tout cet univers.

Une ellipse de 45 minutes (des instants que je préfère réserver entièrement au court métrage, visible dans l'onglet "Vidéo" du site) nous mène à une nouvelle accalmie. Il est alors près de 21h, nous sommes en bordure d'une grande prairie verdoyante, et de l'autre côté s'étendent de lointains reliefs argileux désertiques.

Le soleil décline, l'atmosphère est très paisible... Le vent souffle encore dans les herbes sauvages.

Il se passe quelque chose au sud... Comme si l'orage prenait une couleur de sang. Les derniers rayons rougeoyants viennent soudain frapper les précipitations.

Alors que le couchant approche, la scène devient de plus en plus surréaliste. Le ciel prends des teintes enflammées, contrastant avec ses parties sombres et l'horizon éblouissant.

C'est un genre d’atmosphère que l'on est pas habitué à croiser, dans nos contrées. En quelques minutes je me retrouve quelque part dans la Death Valley, ou dans une région moins aride de l'Atacama...

Le crépuscule voit l'activité électrique reprendre au nord-est et à l'ouest. Au dessus de la "zone interdite" (depuis février cet année), la foudre se manifeste de nouveau sous un ciel tourmenté.

Puis c'est à l'ouest que les choses deviennent plus intéressantes. Nous prenons une piste vers le nord, et contemplons le jour s'éteindre avec cet ultime orage.

La nuit tombe. Nous dormons dans la voiture, près de là où nous étions pour le coucher du soleil.

  • Jour 2

L'aube de mardi est plutôt paisible. Vers 8h, les premiers altocumulus voguent au dessus du désert. Nous partons explorer la partie sud des Bardenas, après une halte "petit déjeuner" sous des éoliennes haut perchées.

Vers 11h la température a déjà passé la barre des 30°c... Après que je nous ai embourbé puis sorti d'une marre de boue laissée par les orages (ce qui nous prendra quand même une bonne vingtaine de minutes), nous arrivons à un genre de col, sur les hauteurs. Là, comme il y en a un peu partout dans les Bardenas, se trouve une petite cabane de berger abandonnée, devenue le royaume des serpents.

Nous redescendons ensuite dans la plaine aride de la Blanca, et passé midi nous empruntons les chemins menant au nord, vers El Plano.

Le relief est plus escarpé, il y fait très lourd. Ces monts dominent le nord du désert. C'est un endroit désolé, parsemé de ruines d'anciennes tours de garde. Il est difficile d'en tirer quelque chose à cette heure-ci, photographiquement, tant la lumière est dure.

Nous continuons sur cette route chaotique pour redescendre vers la Blanca. Après un arrêt pour aller explorer quelques barrancos (les canyons formés par l'érosion), nous continuons à rouler jusqu'à parvenir au fond d'une cuvette... Infranchissable. La boue nous barre la route, et hors de question de rester coincé ici, si loin de tout. Demi tour donc, pour tenter de trouver une voie de sortie. Après de vaines tentatives, tout s'avère bloqué ou sans issue. Nous décidons de reprendre le même trajet qu'à l'aller. La voiture souffre, dans les cratères des pistes d'argile. Enfin, nous finissons par ressortir de cette zone, et retrouver la plaine que nous connaissons.

L'ambiance est encore brûlante, passé 18h.

Après être sorti du désert pour tenter d'intercepter un (supposé) orage, celui-ci se trouve être totalement inactif électriquement. Nous retournons donc vers les badlands pour l'heure bleue.

Le crépuscule s'achève, la pleine lune domine la plaine. C'est le moment de sortir la guitare et de s'installer sur l'une de ces dolines, pour profiter de la fraîcheur nocturne...

  • Jour 3

6h. L'est s'illumine doucement. L'aube s'annonce magnifique... Les cirrus disséminés ça et là se parent de nuances mordorées.

Alors que les couleurs s'estompent, une jeep approche... Un coup de sifflet résonne, et je comprends en me retournant : deux militaires de la base d'à côté viennent vers moi.

- "Hablas español ?

- No.

- English ?

- Yes.

- Ok. Me too... A little"

Et il essaie de m'expliquer dans un Anglais approximatif ce que je sais déjà, à savoir que le secteur est interdit avant 8h. Néanmoins je constate que les militaires sont beaucoup plus conciliants que les gardes du parc rencontrés l'an passé... Ils repartent à leur jeep, et reprennent leur ronde.

Nous aurions tout aussi bien pu rester là, mais c'est l'occasion d'aller vers le sud sur le plateau de la Negra. Beaucoup de renards dans cette zone, à cette heure ci... Nous traversons quelques villages, en sortant du désert. Des cigognes nichent un peu partout sur les clochers et les lignes à haute tension. Petit déjeuner une nouvelle fois sous des éoliennes.

Nous poursuivons notre route vers les plateaux brûlants du sud. Nous passons des forêts de pins d'Alep, empruntons des défilés, des canyons, et finissons par déboucher face à la Plana de la Negra, le sommet des Bardenas. Une vision étrange... Je ne saurais dire pourquoi. Ce pic m'intrigue. Nous marchons un peu dans sa direction.

Nous continuons la route. Ici encore, des vautours planent au dessus des terres asséchées qui s'étendent à perte de vue. Puis nous finissons par redescendre dans la plaine, pour trouver un coin à l'ombre et manger. Après ça, nous repartons explorer un nouveau barranco. On y trouve beaucoup de grottes creusées par les eaux de pluie, et dans certains trous à l'ombre des parois nichent des moineaux troglodytes, dont on peut d'ailleurs observer les œufs à cet époque.

Il est finalement temps de prendre une décision. Ou nous dormons encore là, avec des conditions qui ne s'annoncent pas forcément captivantes - et des militaires qui rôdent, ou nous filons vers les Pyrénées, où semblent se former quelques orages orographiques. L'option 2 est prise, et nous repartons vers le nord-est.

En s'éloignant du désert, cette nostalgie bien familière me reprends. Mais devant nous gonflent les cumulonimbus...

 

Sur la route, à l'aller, nous avions remarqué un de ces villages abandonnés, perché sur une colline, dont la bordure espagnole des Pyrénées est parsemée. Ce qui est étrange, avec ces ruines, c'est qu'à leur égard les Espagnols ne semblent ressentir que l'indifférence la plus totale. Cela donne alors des scènes assez surréalistes, encore une fois très cinématographiques, de vestiges immaculés.

Les friches envahissent les amas de pierres, des fragments de tuiles tapissent le sol sous les maisons dénuées de toit, et les ronces se mêlent aux poutres effondrées... Des hirondelles volètent au milieu de la scène, alors que le soleil inonde la ville. L'ambiance est paisible, agréable. Une douce mélancolie.

Je continue de remonter l'ancien village jusqu'à l'église qui le domine. Là encore, je m'attendais, avant de pénétrer dans ce sanctuaire, à trouver nombre de dégradations, graffitis... Mais rien. Pas un mot sur ces murs dénudés. La lumière s'engouffre par la porte et les vitraux brisés, il règne une fraîcheur apaisante... Les hirondelles abandonnent le lieu alors que je le découvre, me laissant dans le silence religieux dont l'endroit était familier à l'époque où encore, on vivait dans la ville. Tout est désormais immobile, la poussière a recouvert les planches qui gisent au sol, et seul résonne l'écho de mes pas alors que je me dirige vers l'autel en ruine, caché dans l'ombre. Je me retourne alors et découvre les voûtes et les arches sacrées baignées d'une lumière particulière et évocatrice...

Je continue d'explorer les lieux. J'emprunte un escalier étroit qui mène jusqu'en haut du clocher. Mais pas un pas de plus, là-haut : des planches vermoulues et craquelées constituent le sol de la pièce.

Je redescends, et nous quittons ces ruines pour reprendre la route. De fil en aiguille, nous finissons par traverser la frontière, et nous rendons compte du même coup que les orages meurent peu à peu. L'ambiance est agréable, et nous revoici en France, où nous passerons donc la dernière nuit du séjour.

Encore quelques péripéties dans les chemins de montagne, et nous trouvons un endroit paisible près d'une rivière en forêt, pour passer la nuit.

  • Jour 4

Au matin de jeudi, c'est dans un décors familier, mais radicalement différent, que nous nous réveillons. Nous sommes dans une forêt humide de basse montagne, ou règne une fraîcheur agréable. Un torrent, alimenté par la fonte des neiges, serpente entre les chênes et les hêtres moussus. Au dessus de nous, les feuilles verdoyantes de printemps bruissent dans la brise matinale...

C'est le temps de la route du retour. Ainsi s'achève notre périple à travers les montagnes et les routes de terre du désert hispanique. C'est serein, cette fois-ci, que je rentre chez moi.

La vidéo : On The Desert Roads

Les séries argentiques suivront certainement en bas de ce récit, je ne sais pas encore quand (je dois développer pas mal de pellicules depuis un moment déjà). N'hésitez pas à commenter et à partager !